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Lorsque la poésie meurt

L'enfer commence

Sam Francis

Hafiz Geluwe, en homme consciencieux, notait l'empreinte de ses rêves lorsque ceux-ci étaient susceptibles de receler la pointe d'un sens caché. Il restait alors allongé sur son hypno-couche - ou lit-H - et tendait un bras vers le cube noir posé sur une tablette translucide. D'un simple effleurement, il activait la machine et lui chuchotait :

— Mode enregistrement

Le rêve d'Hafiz

10-03-470

Retour dans son enfance. L'année de ses 24 ans. C'était à la sortie d'un Barnéon de Komogo, le District capitale du Secteur Africaan. Les rues souterraines, les allées verticales, les puits gravitiques débordaient de véhicules bariolés, rouillés, certains tombant en pièces, crapahutant sur d'antiques roues ou chenilles. La foule habituelle, se massait aux abords des magasins ou marchait lentement sur les trottoirs de plasteen, empruntant les nombreuses passerelles ; des clans se réunissaient sous les enseignes agressives et cannibales des Barnéons. Il y avait de grands Saras originaires des Districts nords, vêtus de sévères bures grises ornées d'un simple lion d'or piqué au niveau de l'épaule, des Sinos-Han taciturnes qui gobaient des oeufs couvés en magouillant du matériel hypermatique, des Gueules-Blanches venues de Centreurope qui s'appuyaient avec orgueil sur des scooters de phase neufs. Les clans devisaient en basiq, mâtiné d'expressions papaouètes ou sabirales.

Hafiz passa devant les machines qui flottaient sagement au dessus de leur plot d'arrimage tout en prenant garde de ne pas croiser les regards, dissimulés sous des paires de lunettes Voxban, des Gueules-Blanches. Toutefois, il ne put résister à l'envie de glisser un oeil en direction d'un scoot Handerp version 3.2, fabriqué à Halab. Une merveille bleu métal, toute en courbes, rondeurs et tubulures organiques, boostée par un moteur de phase de 8 miroirs disposés en double ligne.

Une des Gueules-Blanches, une fillette d'à peine 22 ans, remarqua son coup d'oeil et sauta immédiatement sur le plasteen, juste devant le jeune Hafiz. Elle n'était pas très grande, simplement deux métres, avait une longue chevelure d'ombre nouée en une tresse complexe ; elle portait une paire de Voxban aux verres monoatomiques ainsi qu'une combinaison en plasteen blanche. Sa peau était d'un rose immonde, la perfection malsaine de la chair cicatricielle. Les Gueules-Blanches se polissaient la peau au micro-laser. La marque clanique.

Comme Hafiz la dépassait d'une trentaine de centimètres, elle leva la tête et, narquoise, lui demanda :

¾ T'as un intérêt dans nos scoots ?

A Komogo, ses parents et ses amis lui avaient appris à ne jamais se mêler des affaires des clans - Etre un bon citoyen, le cit moyen - et en particulier d'éviter tout contact avec les Gueules-Blanches ; qu'elles vinssent de Centreurope ou qu'elles fassent partie des groupes de déviants génétiques extrêmistes, ceux qui s'étaient acharnés à éviter tout brassage. Il en restait encore quelques uns, à Komogo, malgré les efforts conjugés de la Globale-Police et des Forces Armées. On les trouvait plutôt dans les Districts du Sud.

Mais chez Hafiz Geluwe, la curiosité l'emportait sur la prudence. Ainsi, d'une voix neutre, il répliqua :

¾ Ce sont surtout les moteurs de phase qui m'excitent.

       ¾ C'est pas trés répandu par ici, à Komogo. T'as dû en voir sur ton Hypercube mais ça s'arrête là, hein ? Pas vrai ?

Elle le provoquait doucement, dénigrant à mots couverts la technicité de Komogo. Si Hafiz avait fait partie des Saras, il aurait immédiatement injurié la gamine, quitte à provoquer une rixe, au beau milieu de cette ruelle souterraine, le 64 ième dessous, les basses rues. Mais Hafiz était d'origine Kara. Il mesurait 2,30 m, taille moyenne, avait la peau aussi noire que l'encre, des attaches fines et de longs muscles bien dessinés, quoique relativement flasques. Ses yeux verts trouaient son petit visage aux lèvres épaisses et ses cheveux, droits et teints en blancs s'entortillaient le long de son crâne fuyant. En cette soirée, simulée par le dispositif d'hologrammes qui couvrait le plafond de la basse rue, il portait un pantalon à pinces de couleur orange ainsi qu'un spencer gris perle. La Gueule-Blanche se mit à sourire et plongea sa main droite dans la fente à magnet' fermant sa combi. Un geste fluide mais trop rapidement exécuté. La probabilité d'une arme.

Hafiz sentit son coeur s'emballer, à frôler ainsi une agression à l’arme de phase mais réussit à conserver un masque serein et détaché alors même que les autres Gueules-Blanches avaient quitté, à leur tour, les sièges confortables de leurs scoots de phase pour venir se glisser dans son dos. Sûre d'elle, la fille dégaina un cube de friandise-base qu'elle goba avec un rictus inquiétant. Elle dit :

__Tu sais ce qui t'attend petit Boy de Komogo, ça va être le...

L'arrivé d'un servoflic l'empêcha de terminer sa phrase. L'androïde dont le visage était composé de facettes sombres et grillagées brisa le cercle des Gueules-Blanches en agitant son bras droit, terminé par une matraque sonique, souple et crépitante. Sa carapace, alliage de métal et de plasteen, bleu sombre, était légèrement rouillée et son chiffre d'immatriculation était depuis longtemps effacé. Dans un chuintement hydraulique, il se planta face à la gamine qui semblait mener la meute blanche et lui conseilla d'une voix monocorde :

¾ Veuillez, je vous prie libérer les plots d'arrimage, votre temps de stationnement est écoulé depuis 8 minutes.

D'ordinaire, les clans ne se souciaient guère d'un servoflic solitaire. Il suffisait de briser l'antenne de carbone qui sortait de son oreillette gauche pour le séparer de son groupe cadre, généralement composé de 3 autres unités. 3 groupes cadres constituant une escouade, soit 12 servoflics. Isolée, la machine obsolète était une proie facile même pour une bande réduite. Même les enfants savaient ça. 

Mais la présence d'un petit homme en manteau couleur sable, empêcha les Gueules-Blanches de démanteler le servoflic aux articulations grinçantes. L'homme était accoudé à une borne de raccordement optique. Le visage bronzé et ridé, les yeux gris, il regardait fixement le groupe. D'un âge moyen, 70 voire 80 ans, calme et attentif, il changea de position et campa sur ses deux pieds prenant ainsi une position plus martiale. Celle d'un agent du cadre Elite de la Globale-Police, ou celle d'un flingueur des Forces Armées.

L'une des Gueules-Blanches, un mouflet de 19 ans, remonta sur son véhicule et conseilla au reste du clan :

¾ On vide, rapido !

Bien vite, l'entrée du Barnéon fut dégagée, laissant Hafiz face au visage plat du servoflic. La machine pointa son module oculaire et ses sensors sur les plots d'arrimage, maintenant libérés, puis, de son pas chuintant, s'en alla rejoindre l'allée centrale. Hafiz regarda l'homme au manteau. Ce dernier avait abandonné son poste d'observation et avait disparu. Il s'était fondu dans les murs gris et les tuyaux écarlates et dorés de Komogo.

¾ Arrêt de l'enregistrement, déclara Hafiz tout en se redressant. Le cube noir cessa de vrombir et la chambre fut de nouveau silencieuse. Hafiz commanda l'allumage des halos et enfila un short de soie grège ainsi qu'une légère tunique fauve. Le rêve de cette nuit continuait à le hanter car cela faisait des années qu'il n'avait pas rêvé du District de son enfance, Komogo, la plus grande des villes-puits du secteur Africaan. Et la dernière fois qu'il avait croisé Eötvös Wenn dans son sommeil remontait à 16 ans, la veille de la crise la plus grave qu'Hafiz avait eu à gérer, à ce jour. La neutralisation et la capture d'eXtrême, le terroriste mutant.

http://fr.youtube.com/watch?v=grBLbiyJTDk : Billy Idol "the king" Shock to the system

http://fr.youtube.com/watch?v=IWaEeHPEGds : Art of Noise : Paranomia

http://fr.youtube.com/watch?v=QComFWf0DUo : Johnny Mmemonic : un peu nanard un peu culte.

Début du premier volume d'une trilogie cyberpunk pleine de droïdes, de personnages, de mutants, d'hypermatique etc... Vais tester l'édition SF...