Le Blogueur devant le Seuil

Textes en cours / projets divers

26 juin 2008

Taxi de nuit

Photo_002

Night Cab

Londres

Victoria station

4 heures du matin

Les mains posées sur le haut du volant, je regardais le tout premier arrivage de touristes de la journée avec une attention chirurgicale. Un client, c'est important. Je m'étais posté dans une ruelle adjacente, juste en face du terminus de la gare routière. Le gros bus Eurolines venait d'arriver, avec une heure d'avance sur son horaire, directement de Paris.

Par conséquent, j'étais l'unique taxi à rôder dans le coin. Un coup de bol monstrueux. Les touristes se dispersèrent. Certains allaient par paquets, par couples. Ils ne m'intéressaient pas. Je traquais le solitaire.

L'avance providentielle me permettait de choisir ma proie. D'habitude, c'est moins évident. D'abord il y a la concurrence: collègues ou taxis standards, homologués. Et puis, il y a la police...

Faut dire que je ne suis pas un vrai taxi. Je suis plutôt une sorte de racketteur motorisé. Ma caisse ressemble en tout point à un taxi pourtant: une vieille Nissan, avec une plaque lumineuse sur le toit et un compteur Argomatic bien trafiqué. On est plusieurs à marauder dans la capitale, à la recherche des pigeons les plus gras. De plus en plus, à ce qu'il paraît.

Du travail propre. On chope le mec à sa descente du train ou du bus. La nuit de préférence, quand le dernier métro est rentré au dépot et que les bus de nuit sont plus écartés que les jambes de ma soeur.

Y'a toujours un touriste égaré qui transpire en trimbalant quinze tonnes de sacs. On arrive derrière lui, l'air de rien...La plupart du temps, le gars remue ses bras engourdis en gueulant. On lui ouvre la portière, on l'aide à charger ses bagages dans le coffre et on le balade à travers la ville. N'importe ou. On prend son temps. On discute, histoire d'endormir sa méfiance.

Et puis le compteur tourne. Les livres s'accumulent. Moi, je prends cinq livres le kilomètre.

Quand le pigeon est à point, je stoppe assez loin de sa destination et lui demande de me régler immédiatement la course d'un ton agressif. Etant Jamaïcain et baratineur, le mec finit toujours par cracher. S'il essaye de me faire chier, ou me menace de prévenir les flics, je me barre avec ses valises. Sinon, en parfait gentleman, je balance son matériel sur le trottoir et lui envoie un grinçant :

        ¾ Have a nice day.

Généralement, je me fais dans les 20 livres. 60 pour les pigeons de naissance. Une super combine. Surtout pour un mec comme moi, qu'en a plein dans le crâne. Parce que j'ai quelques variantes. Quand je tombe sur un client parano ou sur un costaud, un dur, un mec un peu bizarre, je lui fais payer un tarif, disons correct, mais toujours rond. Comme ça, ça me permet d'écouler la fausse monnaie que fabriquent mes frangins de Brixton.

Pour les flics, j'ai une fausse licence. Bien foutue. On dirait une vraie. Ça m'a permis de sauver ma liberté conditionnelle deux fois, le mois dernier. Faut dire qu'on est plus les seuls à user de la combine. Y'a des tordus dans les rues, maintenant. Des violeurs, des tueurs en série nous ont piqué l'idée. Merde ! on aurait du déposer un brevet.

Les gens commencent à avoir la trouille du Night Cab. J'ai même lu dans le Sun que plusieurs nanas avaient été violées par des taxis maniaques. Remarquez, c'est tentant.

Une petite jolie nana, toute seule, paumée au milieu de Londres. Un mec, pas trop réglo avec la loi, en maraude. Les fantasmes tournent comme le compteur. Moi, j'ai jamais donné dans ce genre de truc...Le vol, O.K. Mais un viol, et peut-être en prime un petit meurtre, c'est pas mon truc.

Une fois...Une seule, j'ai pas pu résister. Une sister, black, qui revenait de Kings Cross. Une pute, avec un long imper luisant, un short en jean qui moulait son petit cul et des cannes incroyablement longues. Elle avait un petit chien avec elle.

D'accord, je l'ai violée, sur la banquette arrière.

Comment violer une pute ?                                                               

Je lui ai refilé de la fausse monnaie.

C'est une vieille blague, mais c'est la pure vérité. Je le jure sur la tête de Bob Marley.

Je repensais à cette foutue nuit de baise quand j'ai repéré la nana. Toute seule, bien fringuée, jeune. Ca aurait pu être une bonne occase mais son mec est arrivé. Le connard portait les valises. C'était pas la peine. Un seul client à la fois, c'est une de mes lois personnelles.

Et puis j'ai vu le jeune gars. Veste en jean, cheveux mi-longs, un peu gras, un t-shirt avec des inscriptions ritales. Il portait deux gros sacs et me donnait l'impression de tourner sur lui même, désorienté. Une toupie pleine de fric.

J' effleurai le levier de vitesse et démarrai lentement. La Nissan glissait toute seule vers la proie. Je dépassai le touriste, lui jetai un regard en attendant qu'il agite le bras...J'étais sûr de mon coup. J'avais lu dans son visage les marques du soulagement. Déjà je stoppai.

Victoria Station

4 heures 5 minutes.

La portière s'ouvrit brutalement et une grande forme efflanquée s'affala sur la banquette.

J'allais lui balancer un :

¾ Bon giorno Maestro.

Quand je remarquai mon italien. Celui ci était toujours sur le trottoir, en train de regarder son guide de Londres. Merde ! Je m'étais garé un peu trop loin et un client inattendu en avait profité pour rentrer dans ma caisse.

Je jetai un oeil dans mon rétro intérieur. Le mec devait être un géant. Au moins deux mètres puisque j'ai pas pu voir sa gueule. J'ai juste aperçu sa poitrine maigre, comprimée dans un grand manteau gris. J'ai soupiré avant de le saluer. Le mec m'a répondu dans un drôle d'argot. J'ai rien compris. J'ai demandé :

        ¾ Vous parlez Anglais ?

        ¾ Hollande...Venu...Amsterdam.

Le mec parlait d'une voix lente, grave. Il se servait de sa respiration pour pousser ses mots. On aurait dit qu'il économisait son souffle, ou qu'il était tubard. Il a reprit :

        ¾ 1 Old Brompton Road.

J'ai démarré. Jouant à fond mon rôle de taxi. A un détail près, je ne savais pas où pouvait se trouver cette putain de rue. Enfin, ça n'avait aucune importance. Le client était un étranger qui n'entravait que quelques miettes d'anglais. La barrière linguistique est un avantage lorsqu'on veut arnaquer un gogo. C'est une autre de mes lois.

J'ai commencé à le trimbaler, d'une rue à l'autre. Prenant bien mon temps aux feux rouges. Hyper prudent, je cédais le passage au moindre véhicule, avec en prime un large sourire. Pendant ce temps, le compteur trafiqué tournait à plein régime. Déjà 20 livres dans la poche.

Tout en conduisant, j'arrêtais pas de régler le rétro. J'avais envie de voir sa gueule, au client. C'était un blanc. J'ai vu ses grandes mains accrochées à mon siège. Une peau crayeuse et terne, comme du poulet congelé. J'ai trouvé ça plutôt désagréable. Pour me débarrasser de cette drôle d'impression, j'ai tenté de lancer la causerie :

        ¾ Amsterdam ? Une foutue ville.

        ¾ Oui.

¾ Et vous avez des bagages avec vous ? Peut-être en consigne, à la gare.

        ¾ Non.

C'est quoi ce client qui débarque de Hollande sans un seul sac ? Cette course sentait l'embrouille. J'ai essayé de le cuisiner en douceur:

¾ Vous êtes venu comment ?

        ¾ Bus...Ferry.

Il était en train de me monter un bateau, l'enfoiré ! J'avais bien observé le flot des touristes qui descendaient du car et j'avais vu aucun blanc comme lui. J'ai poursuivi :

¾ Vous êtes sûr. Vous venez d'arriver ?

        ¾ Oui...Maintenant.

        ¾ Désolé de vous contredire Monsieur, mais je ne vous ai pas vu descendre du bus.

        ¾ Oui...Avec les sacs.

Bizarre. Le client avait l'air de piger ce que j'étais en train de lui dire. Et en plus, si j 'avais bien compris sa réponse, ce gars était un putain de voyageur clandestin.

Enfin, j'ai tourné mon rétro vers sa figure.

Sheperds Bush road.

4 heures 30 minutes.

Putain ! Quelle tête. Sèche comme la mort. De longs cheveux filasses poivre et sel, la

barbe idem. Une bouche aux lèvres éclatées et des yeux ! Trop bleus, trop clairs.

J'ai vite remis mon rétro en place avant que le Raspoutine de derrière me plante son regard vitrifiant dans les mirettes. J'ai beau avoir de l'assurance, une coupe rasta et une moustache merdique de dealer à la petite semaine. Je savais d'instinct que je ne faisais pas le poids.

J'avais 40 livres au compteur. Mais j'étais pas à l'aise avec l'autre qui jouait avec ses longues mains dans mon dossier. Je me suis dirigé vers le trottoir et ai freiné nerveusement. Sans me retourner, j'ai dit :

        ¾ O.K. Moi, j'veux pas d'emmerdes. Vous me payez d'abord ce qui est au compteur ou vous descendez. Sans vouloir vous insulter gentleman, vous n'avez pas l'air d'un gars qui se balade avec des gros billets dans les poches.

J'avais envie qu'il dégage, rapido. Qu'il se taille en emportant sa tête de mort et sa voix poussive et que je puisse continuer tranquillement ma nuit. Au lieu de ça, il a plongé une main dans son manteau et m'a donné mon pognon.

J'ai remarqué au passage qu'une de ses poches avait l'air sacrément gonflée.

Ce mec avait de la thune. Alors moi, je me suis dit que ça valait peut-être le coup de poursuivre l'arnaque. Alors, malgré mes appréhensions, je suis reparti. Le mec s'était remis à agripper le dossier de mon siège. Je pouvais sentir ses ongles contre mes épaules.

Comme il restait silencieux, j'ai pris une cassette et lui ai demandé:

¾ Ça vous dérange si je mets un peu de musique ?

        ¾ Non.

Inquiétant le client mais pas emmerdant. J'ai mis "Soul Murder" de Barry Adamson et je me suis décontracté. On a fait trois fois le tour de Sheperds Bush puis j'ai piqué vers Kensington. 50 livres de mieux. L'Argomatic ne se sentait plus et je le suivais. Du fric, en trimbalant un Hollandais fêlé. Quand je raconterais ça à ma pute de frangine et à mon taulard de frère, ils allaient en verdir de jalousie.

High street Kensington

5 heures.

Le mec s'est alors mis à hurler, couvrant ainsi ma chanson préférée "A Gentle Man of

Colour". J'ai pilé net, devant Holland park. Le mec est sorti du taxi et s'est rué vers une poubelle.

J'suis resté planté sur mon siège, les yeux sortis, la bouche ouverte. Dans la lueur de mes phares, j'ai détaillé le mec. Encore plus grand que je l'imaginais, décharné, impressionnant. J'ai récupéré le cran d'arrêt, scotché sous le tableau de bord et suis sorti. Le client fouillait dans les détritus, dérobant des épluchures de melon. Pas bien dans sa tête.

Je me suis avancé, lame sortie, la main prête à danser sur son ventre et ai dit:

¾ D'accord, je veux bien stopper ici, mais je veux mon fric.

Il n'a rien répondu. Il mangeait. Non, il n'y avait plus rien à bouffer. En fait, il raclait. Mains révulsées sur les épluchures, le regard perdu dans la nuit...Pas la peine d'en rajouter. Je n'en voulais plus de son pognon. J'ai rebroussé chemin et ai repris ma place.

Y'avait un truc. Des traînées sombres et gluantes, sur le dossier. J'étais en train d'y foutre mon

doigt lorsque mon ami, Racleur, est revenu.

Il a repris sa place, tranquille, et m'a dit:

        ¾ 1 Old Brompton Road.

Puis il a lâché une autre poignée de biffetons, froissés et pleins de matière noire, juste sur mes épaules. J'ai serré le manche de mon arme, avec l'intention de m'en servir. Mais j'étais

pas dans une bonne position. Valait mieux attendre, et voir.

J'aurais pu aussi me barrer en courant. Et abandonner au Racleur mon taxi et ma recette ! Non merci. Alors je suis reparti. Et on s'est offert un nouveau tour.

Toutes les 40 livres, Racleur laissait pleuvoir ses billets sur moi. J'arrivais même plus à compter. De temps à autre, lorsqu'une poubelle l'inspirait, il me hurlait:

        ¾ Stop !

Et ça recommençait. L'affreux mec pâle raclait des épluchures, des os, des fonds de poubelle. Et Racleur puait, de plus en plus. Une odeur de charogne. Moi, je n’avais même plus la force de m'enfuir. Ses yeux m'empêchaient d'appuyer sur l'accélérateur. Il me tenait, à la pointe du regard.

Racleur perdait du sang. Ça suintait de ses poignets, traçant des zébrures noires sur la crasse de sa peau. Y'en avait plein sur mon dossier. J'ai senti que cette course risquait de ne plus durer longtemps.

Racleur se vidait.

Warwick Road.

6 heures.

Le noir de la nuit était en train de céder du terrain sur le gris du matin. Les rues commençaient à se charger de gens. Des formes sombres, inconnues, qui déambulaient.

J'avais peur, vraiment peur. Je conduisais en étranglant mon volant. J'étais riche. J'essayais d'oublier Racleur. Mais ses mains poisseuses étaient toujours posées derrière moi. Je pouvais entendre ses ongles racler le skaï.

Je ne savais pas comment tout ça allait finir.

A mon avis, mal.

C'est à ce moment que j'ai aperçu le panneau annonçant la direction Old Brompton

Road. Jésus en Harley Davidson !

J'étais sauvé. D'ici quelques tours de roue, j'allais rejoindre l'adresse donnée par Racleur

et il me lâcherait enfin. Notre destination, fin de course, bonne journée monsieur et au plaisir !

Comme une goutte de sang me glissait dans le cou, je dis à mon client de cauchemar:

¾ On est presque arrivé.

        ¾ Oui.

        ¾ Ecoutez...Vous avez l'air d'un gars qui a des problèmes. Moi, je vais vous dire ma position là dessus. Qui vous êtes ? J'en ai rien à foutre. Ce que vous avez fait ? Je ne veux pas le savoir et où vous allez, ça ne me regarde pas. Alors, je vais m'arrêter, relax. Vous allez partir et je vais tout oublier. O.K ?

        ¾ Argent...? Combien ?

        ¾ Si vous voulez, voilà la recette. J'vous rends votre fric et je rajoute 50 livres en prime. Mais jurez moi que vous partirez dés que...

¾ 1 Old Brompton Road.

        ¾ On y est, je tourne et...

1 Old Brompton Road

6 heures 5 minutes.

Un cimetière ! Un putain de cimetière.

Estomaqué, j'ai stoppé, juste devant deux grosses poubelles roulantes, en métal. Des trucs laids comme des tanks.

Racleur s'est penché vers moi et j'ai cru...Je sais pas, qu'il allait me serrer la carotide, qu'il allait me planter ses crocs dans la nuque ou...

Il a regardé l'Argomatic et m'a tendu le reste du prix de ma course. Puis, il est sorti. Racleur avançait en titubant. Ses mains, rouges, se balançaient de chaque côté de son corps malingre. Figure spectrale à la démarché hésitante. Il se dirigeait vers les hautes grilles.

Pour quoi faire ?

Racleur était en train de crever debout, poignets ouverts. Venu de Hollande pour mourir dans cette vieille nécropole. Bouffeur d'ordures aux poches bourrées de pognon. Il a posé les mains sur le portail...

Et c'est à ce moment que j'ai craqué. Je sais même pas pourquoi.

J'ai lâché le frein. La tension, l'appât du gain, peut-être ? Ou alors j'avais pas envie de voir la suite. Envie d'écraser la trouille que ce mec m'inspirait.

Le pare-choc de la Nissan lui a fauché les jambes et Racleur s'est écroulé contre la grille.

J'ai continué à appuyer. Le capot s'est plié et les roues ont dérapé sur quelque chose de

mou.

J'avais détruit mon taxi en écrasant le Racleur. J'ai récupéré ma cassette de Barry Adamson, mon Argomatic et la plaque lumineuse du toit, sans oublier le pognon.

De Racleur, je ne voyais plus qu'une seule main qui griffait la tôle meurtrière. Détail atroce qui m'a poursuivit durant ma fuite. J'ai couru comme un cinglé jusqu'à la première station de métro qui venait à peine d'ouvrir.

West Brompton Station

6 heures 15 minutes.

J'ai pris la rame qui arrivait, des raclements pleins la tête, le fric sous le T-shirt et je me suis rendu chez ma pute de sister. J'ai foutu le client dehors à coups de pieds au cul, j'ai filé les billets à la frangine pour calmer sa fureur et je me suis mis à la serrer très fort.

Son peignoir était entrouvert et j'en ai profité pour pleurer sur ses seins flasques et meurtris.

Lentement, les pulsations de son coeur ont chassé les raclements et je me suis endormi.

Ici.

Maintenant.

Ce bruit léger, presque imperceptible, derrière la porte.

Un raclement.

Illustration par Yasmina Bouterfa (c) tout ça =)

Posté par kether à 20:01 - Short / short stories - Commentaires [0] - Rétroliens [0] - Permalien [#]

Commentaires

Poster un commentaire







Rétroliens

URL pour faire un rétrolien vers ce message :
http://www.canalblog.com/cf/fe/tb/?bid=320380&pid=9721112

Liens vers des weblogs qui référencent ce message :