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Maintenant IV

Quand Lachlan Forrow et la Lamie atteignirent la grille externe du Bedlam Asylum, un chauffeur de maître, debout devant son Aston Martin, vert de vessie, les attendait avec un carton au nom du chasseur. Encore ce confort ! Cette ostentation émolliente. Mais Lachlan se laissa tenter. Il avait accumulé trop de fatigue et de tension nerveuse ces derniers jours avec le Prince. Et puis, il s’agissait d’un cadeau d’Hugo.

Le chauffeur ouvrit la portière à la Lamie qui s’assit tranquillement sur la banquette, sa valise posée sur les genoux. Lachlan se glissa à ses côtés mais en prenant garde de ne pas la toucher. L’Aston Martin démarra et Lachlan indiqua comme destination la station de métro de Sheperd’s Bush . Croyant bien faire, le chauffeur se mit à diffuser une musique d’ambiance, électro assez classieuse et doucement romantique. Lachlan lui demanda immédiatement d’éteindre.

Pendant le trajet, le vieux chasseur ne put s’empêcher de jeter des coups d’œil coupable et haineux envers la jeune femme. Elle semblait si paisible, normale qu’il avait du mal à apercevoir dans les traits harmonieux la marque de la Lamie. Lila regardait les immeubles, les passants et les automobiles en ouvrant de grands yeux. Un monstre innocent.

Le conducteur s’exécuta puis mena l’étrange couple à proximité de la station demandée. Forrow eut simplement à exhiber sa carte bancaire. Le chauffeur ne la passa même pas dans son terminal. Entrevoir une AMEX noire frappée du sigle du CVH équivalait à une promesse de paiement. Lachlan guida Lila dans la vieille station de métro qui, en cette heure de pointe, semblait déjà à la limite de la saturation. La jeune femme le suivait, à quelques mètres, sourire aux lèvres, visage étonné. Le chasseur fit un signe discret au portier indien qui le laissa passer sans difficulté et lui ouvrit l’entrée de service.

Depuis son arrangement avec la compagnie qui gérait le trafic, Lachlan disposait en effet de toutes les facilités pour évoluer à travers l’ensemble des coursives et des stations fermées au public. Ainsi, dans l’une des anciennes voies de garage, il avait pu installer son quartier général. Ils suivirent des rails corrodés balisés par des spots de lumière crue avant de déboucher dans une grande salle carrelée.

Au centre, il y avait un simple matelas, quelques tas de vieux vêtements, des boîtes de conserves vidées, quelques bouteilles d’eau. Lachlan alluma une lampe halogène sphérique et ébréchée puis invita Lila à poser sa valise. La jeune femme regardait autour d’elle. Sur des tables de camping, Lachlan avait disposé des rangées de couteaux, des bocaux de verre renfermant des organes divers et des dizaines de carnets annotés de sa main valide. Contre le mur nord, disposés en enfilade sur des fils de fer, il y avait des dizaines de peaux séchées, des fourrures sauvagement arrachées à quelques ossatures monstrueuses, des griffes pendaient aux extrémités des bras vides et velus. Les trophées de Lachlan Forrow. Pas disposés sur de jolies cimaises comme au Bedlam Asylum ! Non, ici on n’enrobait pas l’horreur et la sauvagerie de décors subtils et postmodernes. On se la bouffait à pleines dents, on la respirait à chaque instant. Il traitait à peine les pelisses de ses proies, juste un peu de salage et de séchage sur des cadres et des tendeurs. Pour ne pas perdre les odeurs. Vampires toxicos, Lycans solitaire et bouffés par les parasites, Doppelgangers schizophrènes, Faunes priapiques ou Succubes à la dérive. Beaucoup avait terminé leurs existences pitoyables sous les lames argentiques ou frottées à l’ail de Lachlan Forrow.

Tout en poussant quelques vieilles boîtes de conserve loin de sa couche, il regarda Lila une nouvelle fois. Oui, ça serait si facile de prendre sa revanche, là, de suite. Passer derrière elle tandis qu’elle détaillait avec fascination le crâne allongé d’un vieux mâle Lycan. Dégainer le coutelas que lui avait confié Van Helsing et trancher la gorge de la Lamie d’un seul passage, sans omettre de lui rompre la nuque d’un brutal mouvement inverse. Cette envie le démangeait, le brûlait. Il secoua la tête, enleva de l’oreiller une peau de mangue qui avait noirci et se redressa en invitant la Lamie à s’installer.

Elle laissa l’ossement et vint s’asseoir sur le bord du matelas, le plus docilement possible en regardant le chasseur de ses grands yeux.

      ¾ Je vais devoir prendre un peu de repos. Tu comprends ce que je dis ?

Elle pouffa :

      ¾ Bien entendu, monsieur.

      ¾ Juste trois ou quatre heures. Nous avons une mission. Une tâche importante.

      ¾ Très bien, monsieur, voulez-vous que je mette mon réveil ?

Elle répondait avec lenteur, d’une voix mielleuse et semblait limitée mentalement. Lachlan en concevait presque de la pitié et il la haïssait encore plus pour ça.

La Lamie, Andersen et Van Helsing, malgré les changements notables qu’il avait décelé chez le paladin lors du rendez-vous. Oui tous les trois pouvaient bien aller au diable ! Mais le Prince devait les précéder en enfer et cela le plus rapidement possible !

Le chasseur sortit le boîtier de sa poche et fit basculer la molette sur la position 1. Il ne voulait pas être veillé par une nunuche qui en cas d’incursion de vampires ou d’une attaque de lycans serait totalement démunie. Forrow guetta les changements sur le visage de Lila. Le regard semblait plus vif, les traits plus marqués, ses narines frémissaient et ses lèvres étaient comme agitées de légers spasmes. Aux aguets.

Il la questionna sur ses sensations et Lila lui donna des détails très précis sur les usagers du métro qui évoluaient au dessus d’eux, à travers des mètres de terre et de béton. Des sens plus efficaces qu’un radar, pensa le chasseur avant de lui demander de le réveiller si elle sentait la moindre odeur ou présence anormale, des odeurs similaires à celles des peaux, par exemple.

Elle hocha la tête avant de se redresser d’un bond et de se mettre à renifler. 

Rasséréné, Lachlan alla d’abord inspecter un tas de peaux et de fourrures dissimulant une trappe de métal puis il s’installa sur une chaise pliante, rabattit son Panama devant son regard ravagé puis, à l’aide de techniques respiratoires, se plongea dans un sommeil paradoxal.

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La Lamie le réveilla 3 heure 30 plus tard, en lui secouant l’épaule. Le chasseur demanda :

      ¾ Que se passe-t-il ?

¾ J’ai senti une odeur. Vous m’aviez dit de vous réveiller…

      ¾ Quel genre ?

Lila pointa son index droit en direction de l’épiderme écorché d’un grand vampire qui manifestement avait été tué en pleine transformation car les membres humains semblaient combinés avec d’interminables ailes membraneuses.

Rien à voir avec le Prince, par conséquent. Juste un vampire qui transitait par le Tube pour aller rejoindre sa coterie. Peut-être un membre du clan Gangrène ? Il s’agissait d’un petit groupe de vampires fraîchement étreints par un premier né nihiliste qui tenait à se monter sa propre lignée et qui était moins regardant que ses collègues en matière de recrutement. Autrement dit, un électron libre dans la grande famille des vampires, totalement méprisé par les autres clans. Sa production à la chaîne de vampires cheaps, ramassés en night clubs ou bars de nuit était simplement irritante, pas préoccupante. Même le Club Van Helsing s’intéressait peu aux activités du clan Gangrène.

Lachlan Forrow se releva tout de même et s’avança vers la table de camping réservée aux suceurs de sang. Il sélectionna deux armes, la première était un large coutelas à la lame incurvée en demi-lune selon le style africain, dont le fil était un alliage chimique libérant un agent anti-coagulant ainsi qu’un poinçon acéré à l’extrême, en acier chirurgical. Il plaça les deux armes de chaque côté de son veston, essuya ses lunettes jaunes et fit signe à la Lamie de le suivre. La jeune fille reniflait toujours, les mains levées, tendues comme des griffes, affectant une posture animale.

Avant de se lancer sur la trace du vampire, Lachlan fouilla sous ses notes et en ressortit des croix d’argent qui commençaient à verdir. N’étant plus croyant, l’utilisation que pouvait en avoir le chasseur était plutôt décorative. Toutefois, les jeunes vampires avaient tendance à perdre les pédales devant les croix et icônes. Un avantage psychologique non négligeable.

Le chasseur remit son Panama en place et surgit dans le corridor. Il demanda à la Lamie de se concentrer sur la piste de leur proie. Elle devait rester focalisée sur l’odeur du vampire. Ils débarquèrent bientôt sur un quai rempli de londoniens pressés dont la plupart étaient perdus soit dans la lecture de leurs journaux, soit dans l’écoute de leur musique numérique soit dans un épluchage de mails ou de SMS sur leurs téléphones portables. Ils passèrent presque inaperçus alors que le métro arrivait à quai.

Lila avait dressé la tête et continuait à renifler. Elle indiqua soudainement l’autre côté et Lachlan soupira. Ils durent courir dans le sens inverse du flux humain pour parvenir sur le quai d’en face. Les dernières personnes entraient dans leur rame et ils s’y engouffrèrent de justesse. La Lamie se figea l’espace de quelques secondes et agita les doigts comme pour capter la vibration de leur proie. Elle finit par se tourner vers la droite et pointa la voiture voisine. D’une voix sèche, elle annonça :

      ¾ Juste là, jeune femme, 18 ans, brune, cheveux long, habillée de noir. Portant lunettes fumées, rangers et pantalon de cuir.

Lachlan avait déjà sorti son portable rafistolé et était en train de contacter le chef de station. Après quelques échanges vocaux, Lachlan lui demanda de profiter de la prochaine station désertée ou en rénovation pour faire un arrêt express et ouvrir simplement la porte de la voiture occupée par la jeune vampire. Il convenait également de lancer un message pour inviter les passagers à ne pas descendre du train.

Lachlan compta mentalement puis, un peu avant que les freins ne stoppent brutalement le métro sur un quai désaffecté, il ouvrit le sas et jaillit dans la voiture adjacente. Lila le suivait, regard pointé en direction de la jeune demoiselle en noir qui semblait plongée dans la lecture du dernier best-seller de Clive Barker. Le message retentit dans la voiture :

      ¾ Arrêt express pour régulation, veuillez ne pas descendre du train !

Dans le même mouvement, Lachlan et Lila se jetèrent sur l’adolescente aux habits noirs, la saisirent chacun par une épaule et la traînèrent sur le quai encombré de gravas et de poussière. Les autres passagers, surpris et choqués n’avaient pas eu le temps que réagir que déjà, la rame repartait avec une brutale accélération.

La jeune femme balbutia :

      ¾ Mais enfin, qui êtes vous ? Que me voulez vous ?

Lachlan avait déjà lâché leur proie pour ouvrir son veston et, croisant les bras, saisit ses deux armes. La jeune fille se mit alors à sourire en coin, dévoilant une subite paire de crocs étincelants. La vampire repoussa la Lamie sans ménagement. Lila fut projetée à plus de dix mètres et s’écrasa contre le mur craquelé.

Le chasseur attaqua d’emblée, fendant l’air de sa lame tandis qu’il tentait de loger son poinçon dans la poitrine de la vampire en coinçant le manche au creux de sa main gantée. Mais la vampire était plus rapide et plus forte que Lachlan ne l’avait escompté. Elle évita la lame en se pliant d’une manière inhumaine et détourna aisément le lourd poinçon d’un coup de coude, envoyant valser l’arme entre les rails.

Surpris, Lachlan tenta une seconde attaque en se servant de l’inertie qui subsistait de son coup initial. Mais la vampire avait anticipé son mouvement et s’était déjà déplacée de quelques pas sur le flanc droit du vieux chasseur. Elle lui asséna un terrible coup de pied sur sa main blessée ce qui lui arracha un hurlement de souffrance et de rage. Ce n’était pas une jeune vampire ! Ils avaient été abusés par son physique ! Elle devait être la première-née, celle qui avait étreint les autres buveurs de sang à l’ardeur juvénile. Certes son visage était celui d’une adolescente mais sa technique de combat dénotait d’une pratique ancestrale.

Lachlan sabra l’air de son coutelas pour la faire reculer de quelques mètres… Puis, il lâcha son arme et dégaina prestement le boîtier de contrôle. Le niveau 3, d’emblée.

La vampire avait fait saillir ses ongles et ses yeux étaient devenus d’un noir d’ombre. Elle se passa la langue sur ses lèvres carminées en anticipant la morsure qu’elle comptait infliger au chasseur quand un cri strident la fit sursauter. Elle se retourna et aperçu la Lamie. Cette dernière n’avait plus aucune commune mesure avec Lila. Sa masse corporelle semblait avoir doublé de volume. Son cou s’était allongé et ses vertèbres se terminaient par des piques osseuses. Sa chevelure, dénouée, ondulait comme un nid de vipères et son visage étiré tenait plus du reptile que de l’humain. Ses bras noueux se terminaient par des griffes extrêmement longues et recourbées.

Elle sauta sur la vampire qui tenta de se défendre mais ni ses griffes si ses crocs n’entamèrent l’épiderme verruqueux et écailleux de son adversaire. Lachlan en profita pour ramasser son coutelas car il comptait bien finir le boulot lui-même.

Il n’eut même pas à se donner cette peine, puisque la Lamie, se servant de ses bras singulièrement flexibles, était en train de disloquer l’ossature de sa proie à la manière d’un serpent constricteur.

Quand le crâne de la vampire explosa dans un craquement osseux, il remit le boîtier en position 0.

Retour au calme                           

      


  Maintenant V

Malgré le cadavre de la vampire, Lachlan n’eut pas à contacter Hugo pour l’habituel service de nettoyage de la scène de la curée. Une unité du métro allait s’en charger, comme d’ordinaire. L’équipe s’était d’ailleurs déjà mise en route, suite à son appel initial. Ils retournèrent donc dans l’antre de Forrow. Le chasseur nettoya ses armes et sortit une glacière orange d’un recoin obscur.

La Lamie le regardait, impavide, inerte. Bien que la sachant sous son contrôle, le chasseur ne se sentait pas particulièrement à l’aise quand elle le fixait ainsi, comme un chien fidèle. Il avait toujours l’impression qu’elle allait lui sauter dessus d’un instant à l’autre pour lui bouffer l’autre main.

Ils ressortirent à l’air libre et Lachlan héla un taxi pour se faire emmener sur la scène de son récent crime, 144 Holland Road.

Hugo et ses sbires avaient fait du travail soigné puisqu’il ne restait aucune trace de sang, aucune esquille osseuse dans la grande maison abandonnée. Après avoir fait dans un dernier tour à travers les pièces récurées jusqu’à l’extrême, Lachlan amena la Lamie devant la bouche d’égout par laquelle le Prince s’était échappé. Le chasseur ouvrit sa glacière et en sortit un bocal de verre contenant une longue bande de peau sur laquelle était encore accrochée la moitié d’un muscle bien rouge. Lachlan n’avait pas tout donné à Hugo. Il s’était gardé un bout du Prince, pour ses recherches personnelles.

Il mit la Lamie en position 1 et ouvrit le bocal de façon à lui faire respirer l’odeur de leur proie. Dès qu’elle eut inspiré l’air chargé des phéromones fabuleuses, le regard de Lila se mit à briller d’un éclat affamé. Elle retroussa ses babines et ses cheveux semblèrent se hérisser sur son crâne. De même, ses ongles avait poussé de quelques centimètres et sa bouche s’était légèrement allongée. Elle s’accroupit et tenta de s’infiltrer par la bouche d’égout malgré l’odeur répugnante qu’elle exhalait. Forrow dut presque la retenir.

Il prit son portable et passa une série de coups de fil. Quelques minutes plus tard, une camionnette de la ville s’arrêtait devant eux et trois techniciens en sortirent. Sans un mot, ils se rendirent quelques centaines de mètres plus loin, avisèrent une plaque de métal sur un trottoir et commencèrent à la déverrouiller.

La direction du métro londonien n’était pas l’unique contact de Lachlan, il possédait un répertoire très étendu qui lui permettait de bénéficier de certaines facilités. Certes, il n’avait pas l’aura ni la stature du Club Van Helsing mais il se débrouillait plutôt bien pour un indépendant.

Son ancienne fortune lui assurait un bon réseau, réduit mais fidèle. A l’instar de Stuart, ancien complice de ses chasses aux Lycans et désormais barman d’un des hôtels les plus luxueux de la capitale.

Lorsque l’équipe de la voirie eut terminé de leur ouvrir la voie, ils déposèrent à leurs pieds, deux combinaisons étanches, jaunes fluo, deux paires de bottes, des torches et deux masques de protection en papier. Lachlan ordonna à la Lamie de s’habiller tandis qu’il enfilait lui-même sa combinaison. Comme sa jupe la gênait, elle l’arracha d’un simple coup de griffe, dévoilant un string noir, ses hanches rondes, ses cuisses musclées. L’un des hommes de la voirie laissa filtrer un sifflement réflexe et appréciateur. Lachlan Forrow lui jeta un regard méprisant. Décidément Andersen semblait avoir eu des projets bien précis pour son ex petite amie. Une arme rangée dans quelques grammes de soie.

Une arme, vraiment ?

Ils allumèrent leur torche, les accrochèrent à leur ceinture et descendirent. La Lamie sauta un peu avant la fin de l’échelle corrodée, s’accroupissant dans un filet d’eau répugnante. Lorsqu’il fut arrivé en bas, Lachlan vérifia le boîtier. Le bouton était bien sur 1 et malgré cela, Lila semblait se rapprocher de sa forme finale, de sa propre initiative, excitée et poussée à la bestialité par les phéromones du Prince.

Le vieux chasseur se promit d’être prudent lorsque les deux monstres seraient mis en présence. La Lamie n’avait pas remonté son masque, elle humait l’air ambiant et tentait de conserver la piste du Prince malgré les miasmes qui empuantissaient les tunnels de brique hauts de 3 mètres. Ils marchèrent des heures durant et Lachlan commençait à fatiguer, tenant sa lampe à bout de bras. Lila, elle, ne donnait aucun signe de lassitude. Elle évoluait un peu courbée, aux aguets, promenant son museau parfois au raz du filet saumâtre.

Une vision qui soulevait le cœur du vieux chasseur dont le masque en papier ne parvenait plus à masquer les odeurs répugnantes des égouts. Lorsqu’il captait dans le faisceau de sa lampe quelque matière flottante, Lachlan détournait vite le regard. De couloirs en coursives plus étroites, de fondations humides en stations de pompages, ils finirent par s’approcher de celle d’Abbey Mills, abandonnée depuis des décades. S’aidant du GPS intégré à son téléphone portable, Lachlan suivait ainsi leur progression dans le réseau souterrain.

Les fondations de l’ancienne station de pompage constituaient la planque idéale pour une créature blessée comme le Prince. Pas directement reliée au réseau d’assainissement mais relativement vaste. Assez discrète pour lui permettre de soigner ses blessures voire de se métamorphoser. Avant de pénétrer dans les soubassements, Lachlan Forrow dégaina son coutelas et ordonna à la Lamie de faire silence. Lila le regarda, contrarié. Elle voulait lui dire quelque chose mais le vieux chasseur lui intima l’ordre de se taire tandis qu’il se faufilait à travers une ouverture sphérique qui jadis avait été connectée au réseau général.

Il retomba sans bruit dans une grande fosse poussiéreuse et se redressa immédiatement en balayant les ténèbres de sa lampe torche. L’endroit était désert. Aucune trace de vie. La Lamie passa à son tour dans l’ouverture et vint lui dire :

      ¾ Je voulais juste vous prévenir. Il n’y a personne ici.

      ¾  Pourquoi sommes nous à Abbey Mills alors?

      ¾ Pour ça, répliqua la Lamie en pointant le doigt en direction d’un pilier de brique sous lequel se trouvait une grande masse plissée, rouge et luisante. Le chasseur s’approcha avec précaution et du bout de sa lame, effleura la matière. En quelques incisions, il déploya la large mue du Prince. Quelques mètres carrés d’une peau soyeuse et sanglante, renfermant en son cœur de nombreux ossements, des mèches de cheveux, des chapelets de dents. Cette peau confirmait ses craintes. Processus de nidification, cicatrisation et métamorphose. Délaissant l’épiderme extraordinaire, le chasseur se tourna vers la Lamie :

      ¾ Et ensuite ?

      ¾ Une femme s’est tenue ici, à proximité.

      ¾ Personne ne vit ici, Lila.

      ¾ Je la sens encore, une femme amoureuse, répliqua la Lamie en effectuant une grimace agressive, comme un curieux signe de jalousie.

Lachlan Forrow effectua quelques pas dans la planque du Prince, visage fermé, en proie à une intense réflexion. Il connaissait presque tous les mendiants du métro londonien, gosses roumains, cadres largués ou alcooliques à la dérive. Abbey Mills était en effet inoccupée. Station de pompage du 19 ème siècle, véritable monument industriel et historique. Hermétique et sans aucune commodité. Ni eau, ni sanitaire, ni électricité. Il demanda d’autres précisions à la Lamie :

      ¾ Y’a-t-il d’autres éléments ? D’autres odeurs ?

      ¾ Je perçois vaguement du savon bon marché, de la sueur et de l’essence.

Le vieux chasseur se figea. Abbey Mills, essence, voiture.

Abigail Hopers !

Une jeune employée de bureau qui s’était retrouvée à la rue, l’an dernier, suite à une rupture conjugale et désormais vivait dans sa voiture, à proximité de l’antique station de pompage, précisément. Depuis six mois, Abigail avait acquis une popularité certaine en tenant un blog «Dans les bois, avec les fantômes… »  en envoyant des messages de son quotidien de son ordinateur portable équipé en wi-fi. Craignant le pire, Lachlan appela la ligne d’urgence du Club Van Helsing. Cette fois, ce ne fut pas Hugo qui lui répondit mais James Citrin. A cette occasion, le mercenaire lui annonça que sa commande était « terminée », douze cartes à jouer, mortellement tranchantes et renfermant chacune des fragments reliquaires récuprée auprès d’églises orthodoxes. De quoi massacrer plusieurs clans de vampires.

Forrow lui demanda de venir au plus vite à Abbey Mills, en compagnie de nettoyeurs chevronnés, pour récupérer la défroque princière. Forrow n’avait jamais apprécié Citrin. Mais il se força à rester correct pour lui demander un service supplémentaire, lui faire parvenir, en même temps que ses cartes, un portable relié à l’Internet ainsi que des vêtements de rechange pour lui et la Lamie. Une affaire urgente, liée à leur traque.

James Citrin ne posa aucune question, aucun problème. Il assura à Lachlan qu’il arrivait d’ici une vingtaine de minutes, à la tête de l’équipe de nettoyage, avec le matériel demandé.

Le chien de guerre tint parole.

Lachlan rangea les cartes dans sa poche interne et saisit prestement le portable. Il s’assit sur le trottoir, ordinateur posé sur ses genoux osseux puis se connecta.