Deux caillasses dans la vitrine book_cover_la_tour_des_illusions_161763_250_400

 

Le polar social, en plein déclin, s’efface depuis des années au profit du thriller codifié tandis que les littératures de l’imaginaire semblent avoir noyé l’anticipation sociale au fond du puits pour offrir une jolie vitrine d’évasion émaillée d’une touche girly (oui toi l’elfe évanescente amoureuse d’un vampire tatoué, c’est à toi que je parle !).

Pourtant, deux lectures récentes m’ont surpris en me replongeant dans ce « contre-courant » social qui a fait les beaux jours de tout un pan de la narration populaire francophone.

Commençons par LA TOUR DES ILLUSIONS de Anthelme Hauchecorne, auteur rencontré lors d’un salon récent et double voisin de publication, puisqu’il a fait parti de l’expérience de l’atelier de presse, avant d’être récupéré par l’écurie Lokomodo, en poche.

Live court mais dense, dans un registre très « Fleuve Noir » à l’ancienne, écrit dans une langue élégante et travaillée.  La TOUR relate l’histoire d’un groupe de SDF capturés par un labo militaro/pharmaceutique. Rajoutez un clochard ancien médecin en quête de rédemption, une jeune mère révoltée, des junkies poètes, des rats dotés de conscience et un cerveau géant ; vous obtiendrez un singulier cocktail qui aurait pu faire une série Z déjantée. Mais la TOUR est précisément l’inverse, en dépit de ce pitch et de quelques touches gores ou mangas. Moins manichéen que ce résumé le laisse entendre, la TOUR pratique allègrement le zapping de point de vue, s’arrêtant parfois sur les junkies survivalistes ou les états d’âmes des gardes libidineux ou trouillards pour au final brosser un portrait humaniste des différents protagonistes.  Aucun héros ne se dégage d’ailleurs de l’ensemble, réflexes de survivants, lâchetés, chacun y va de ses contradictions.

La TOUR ressemble à certains bijoux obscurs du Fleuve Noir, une écriture subtile et un propos fort, dissimulés dans le baudrier clinquant d’une œuvre de série.

Zappons ensuite vers l’une des dernières sorties d’Après la Lune, JE SUIS UN TERRORISTE de Pierre Brasseur.

JE_SUIS_UN_TERRORISTE

Un polar qui nous détaille la trajectoire d’un groupe d’amis (chômeur, idéologue désœuvré,  ou routarde de retour chez ses parents) qui va passer de l’exaspération et de la vacuité dépressive à l’action violente. Le groupe d’ami est extrêmement bien cerné et réussi. La cellule se base sur Maud, personnage principal et catalyseur de l’action terroriste. D’ailleurs le livre aurait peut être pu se décliner au féminin, tant Maud « perce » la page. Ses comparses étant plus effacés, même si l’idéologue qui passe sa vie sur le web est également très intéressant.

On pense bien sûr à l’affaire Coupat, mais JE SUIS UN… va plus loin que la simple lecture extrapolée d’un fait divers puisque les personnages du groupe reflètent et incarnent un vrai malaise social, entre chômage, vexations arbitraires, cuites et soirées passées devant une console de jeu vidéo. Pour résumer, on y croit.

La montée et l’engrenage sont implacables. Le déclencheur est ironiquement un objet matériel, l’appareil photo de Maud. La révolte explose et trouve un écho avec d’anciennes aspirations (un fanzine arty/politique qui va ressusciter grâce à internet). Les armes sont avant tout familiales, propriété du  père de Maud. Tout se met alors en place.

Seul bémol du livre, à mon sens, le personnage du présentateur télé, cible trop évidente, expiatoire, crétin, orgueilleux et  libidineux comme il se doit. 

La police qui du fait des « exceptions » anti-terroristes peut outrepasser pas mal de lois et de cadres, se mue assez rapidement en une vrai police politique, ce qui constitue la seconde grande réussite de ce livre.

Pierre Brasseur a été comparé à Manchette, un peu trop hâtivement à mon sens, mais les chroniqueurs aiment bien se raccrocher à des textes antérieurs. Tout d’abord, il n’y a pas le fameux « dos-à-dos » récurrent chez Manchette : flics et terroristes devenant les faces d’une même pièce et dansant en quelque sorte sur un pied égalitaire. Ensuite, JE SUIS UN… est plus incarné dans le réel que certains textes de Manchette, abstraits à force de style et de situation.

Simple, frontal et efficace, JE SUIS… signe un sursaut noir et salutaire.

2 livres, 2 approches radicalement différentes mais une réelle fibre de social-fiction ni cynique ni parodique.

Urgence de lecture ?

A vous de voir.