10 juillet 2009
Club Van Helsing Part 4 : Feuilleton de l'été
« Tout ça peut paraître idéaliste, cette arrivée du prince charmant, mais finalement tout me paraît logique et normal. Quant à savoir pourquoi, à ce moment-là je pourrais simplement dire que c'est la vie, qu'il y a un mystère qui dépend surtout de ma capacité à accepter ce genre de petits chocs, de ne pas y être hermétique. Nous venons d'acheter une maison il y a cinq mois. »
Françoise / Internet / France
DEUX
Mon portable n’avait pas arrêté de sonner durant cette journée, Rachel bien sûr, mais aussi Pete, Ken et Thomas. Je n’avais pas répondu, n’étant plus moi-même.
Pendant cette attente, j’avais pensé esquiver le rencard du soir, avec la belle Ginger mais les évènements s’enchaînèrent comme dans une romance vidéo américaine. J’attendis donc dans un parc, à me geler sur un banc tout en grillant un paquet de cigarettes. Je ne voulais voir personne, je voulais éviter les regards, les contacts. Je rêvais que le poison de ce Phineas quittait mon organisme et que je redevenais moi-même.
Quelques heures, avant le rendez-vous, encore une fois à mon corps défendant, je me rendis dans une boutique de fringues pour acheter un nouveau costume, sombre, classe, seyant. De nouvelles chaussures et une chemise blanche immaculée. Les vendeuses étaient pratiquement à mes pieds. Situation gênante mais je restais suave, détaché, léger et spirituel. Elles me firent d’indécentes remises, des ristournes obscènes.
Quand je sortis, rhabillé de pied en cap, j’achetais un petit bouquet de marguerites blanches puis ralliai Mayfair en métro. Je retrouvai Ginger devant le restaurant.
Le Mortons avait bien tel que je l’avais imaginé, une sorte de club privé, limité à 60 couverts, dans une ambiance feutrée mais dispendieuse. Bien que je ne fusse pas sur la liste des membres, le maître d’hôtel nous laissa filtrer sans aucune difficulté. La nourriture fut à la mesure de l’addition. Durant le repas, je sortis le grand jeu, discussion sur le cinéma d’Antonioni, alors que je n’ai jamais vu un de ses films et que je préfère ceux de Bruce Willis, le Quattrocento…. Je m’appris même qu’il s’agissait d’un mouvement de peinture, pré-renaissance et non pas d’un type de pizza ! Ginger buvait mes paroles et le vin hors de prix que j’avais sélectionné, un Saint Estèphe, Chambert Marbuzet de 1986. Après avoir fini notre dessert, un fondant aux deux chocolats couvert d’un coulis de menthe fraîche, nous sommes allés nous balader dans les rues. Un bar de nuit, une valse légère dans un recoin discret.
Le premier baiser vint naturellement, après un rapprochement physique sur une belle musique électronique. J’étais détaché, extérieur à moi-même. Je m’écartai alors de Ginger et lui dis :
¾ Je vais y aller.
¾ Sois pas con, on va chez moi.
Nous sommes sortis et j’ai payé le taxi. Ginger résidait à la frontière de Whitechapel, du côté de l’hôpital. Elle occupait un appartement de 80 m², totalement rénové, dans un immeuble dont l’extérieur semblait lépreux et décrépi. Nous sommes embrassés dans le couloir. Elle n’a pas voulu allumer la lumière mais je devinais les arrêtes impeccables de son mobilier high tech. Elle m’a amené vers son lit et je lui ai fait l’amour après qu’elle ai ramassé un préservatif dans sa commode. Placé stratégiquement, à portée de main.
Encore une fois, je suivais un script qui n’était pas le mien. Caresses circulaires qui s’étiraient, cunnilingus avec une certaine maîtrise de l’apnée, positions vaguement tordues. Etrangement, je ne me sentais pas excité, malgré une érection conséquente et constante. Plutôt voyeur contraint.
Pourtant, j’avais déjà eu des fantasmes de ce genre, lever une belle inconnue et la trombiner pendant des heures façon Rocco romantique. Mais en fait, ça m’ennuyait. Je n’étais que le patin de ma nouvelle nature, le jouet d’une force étrangère qui m’imposait sa volonté. Ginger était pourtant d’une grande beauté et son visage secoué par le plaisir aurait du me procurer une satisfaction des plus intenses. Mais je n’étais pas mon corps, j’étais autre chose !
Elle émit une série de petits cris aigus et me repoussa doucement. Alors que je me retirais d’elle, je fus frappé par un terrible orgasme. Une perte de conscience, une descente dans un univers de sphères glacées qui s’entrechoquaient dans un chaos sismique. J’eus la vision de longs bras décharnés dont les griffes déchiraient des filaments rouges et suintants tandis que des gueules innombrables s’ouvraient sur un océan de ténèbres.
Quand je me suis réveillé, Ginger dormait à mes côtés, pelotonné contre mon torse imberbe mais musclé. Je me suis dégagé d’elle avec délicatesse puis j’ai enlevé le préservatif gluant de mon sexe encore dressé. J’ai sauté sur le plancher et à pas feutrés, je me suis lancé à la recherche de la salle de bain. Après avoir jeté la « lettre française » à la poubelle, j’ai pris une douche en réglant le jet au minium pour ne pas réveiller Ginger.
Je me sentais un peu mieux, délivré de mes réflexes d’amant mécanique. Je pouvais même faire un point plus précis sur ma situation. Le bar était fermé c’était un fait, mais j’avais sans doute baissé les bras trop tôt. Les sociétés ne disparaissent pas sans laisser de trace. Je pouvais sans doute remonter à la source, les propriétaires, les capitaux, les commanditaires. C’était mon boulot après tout. J’avais encore mon pass, mes codes, mes compétences.
Je me rhabillai mais alors que j’essayais d’ouvrir la porte blindée de l’entrée, Ginger se réveilla et se dressa, en sueur, au milieu de son lit froissé. Je me figeai. Inquiète, elle me demanda :
¾ Andrew, où vas-tu ?
¾ J’ai un truc important à faire au bureau.
¾ Tu te fous de moi ? Il est 3 heures du matin !
¾ Je crois que j’ai fait une grosse boulette sur mon reporting. Je vais aller régulariser tout ça.
— Promets moi de revenir ! Andrew, ne me laisse pas comme ça, seule dans la nuit…
Prenant un ton protecteur, je lui jurai un indéfectible amour sur tout ce que je possédais de plus cher puis retrouvai le smog des rues. Je pris un taxi et me fis mener au bureau. A cette heure là, j’étais quasiment certain de ne croiser aucun collègue et les gardiens changeaient tellement souvent que celui en service ne devrait pas me poser de problème.
Le grand Black me regarda à peine alors que, de mon pass, je débloquai le sas de sécurité. Il grommela une formule de politesse puis se replongea dans la lecture d’un épais livre de poche. Je pris l’ascenseur et fonçais à mon bureau. Mes dossiers avaient été posés dans un coin et mes affaires rangées dans une petite boîte en carton, en attente de mon licenciement pour absence non motivée. Je savais que je serais remplacé très vite. Par Thomas sans doute, ou alors ils engageraient un petit jeune bardé de diplômes pour reprendre en main le reste de l’équipe.
J’allumai mon PC, entrai mes codes et lançais mes recherches sur le bar disparu. Clockwork Orange. Une création récente, des fonds disparates, une raison sociale opaque. Cela sentait le blanchiment de capitaux.
Je découvris des séries de sociétés écrans, des ramifications internationales, centrées autour d’un conglomérat appelé la Clock Company. A priori, cette holding avait tenté un gros coup, récemment, une OPA sur un concurrent, un Club tenu par un milliardaire. Le Professeur Van Helsing. A force de pénétrer dans des fichiers confidentiels, j’en appris un peu plus sur ce club. Celui-ci était composé d’une bande d’excentriques dont le loisir curieux était de « chasser » des créatures monstrueuses ou légendaires. Détail curieux, ce fameux Club était en cheville avec certaines organisations gouvernementales ou les branches financières de quelques Services Secrets.
Si je n’avais pas, moi-même été changé en un bellâtre parfait, j’aurais balancé toutes ces informations délirantes au broyeur. J’imprimais les fichiers et tombai sur le CV d’un de ces fameux « chasseur ». Un dénommé Lachlan Forrow, qui avait fini par faire don de la majeure partie de sa fortune à des œuvres caritatives avant de partir vivre comme un ermite dans le métro londonien. Il menait lui aussi une croisade purificatrice contre les monstruosités qui peuplaient les souterrains. Ce pauvre gars, qui avait eu la main droite complètement écorchée lors d’une traque, n’avait manifestement plus toute sa tête.
La Clock Company et le Club Van Helsing semblaient antagonistes mais aucune des deux factions ne m’inspiraient confiance. La Clock Company avait fait de moi un monstre, le Club Van Helsing chassait traquait et exterminait les êtres dans mon genre.
Un peu déçu par le résultat de mes recherches, je mis mes impressions papiers dans une pochette carton puis revins chez Ginger, non sans m’être arrêté devant une boulangerie française pour lui acheter quelques croissants chauds et croustillants.
Elle m’attendait dans son lit, l’air hagard et son visage s’illumina à mon arrivée. Je posai mes dossiers sur la table ronde du salon puis nous fis un thé. Après avoir dévoré les croissants nous fîmes l’amour. Alors que Ginger se démenait sur moi, usant de ses muscles péri vaginaux avec une belle maîtrise, j’avais l’esprit totalement ailleurs. Je pensais à Rachel et à ma fille, à mon boulot, à mon ancienne peau grasse, plus vieille, plus distendue.
Je pensais également à ces curieuses informations sur la Clock Company et sur ce fameux Club Van Helsing. Certes les informations que j’avais récupérées étaient incomplètes, parcellaires, mais dès qu’une organisation opère sur les marchés financiers, elle n’est jamais invisible. Ses avoirs finissent par apparaître, les transactions laissent des marques. J’avais donc repéré les deux entités ennemies mais je n’en savais pas assez pour aller voir l’une ou l’autre. Tout à mon dilemme, je me rendis à peine compte que Ginger venait de jouir une seconde fois et avait refermé ses ongles dans la chair ferme de mes fesses.
En bon professionnel, je me repris et simulai un orgasme tellurique pour avoir quelques moments de tranquillité.
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Ginger finit par stabiliser quelque peu sa passion et réussit à se rendre à son bureau, une semaine après notre rencontre foudroyante. Elle avait salement maigri et son joli visage m évoquait la frimousse d’un félin refusant de s’alimenter. Elle ne daignait avaler que l’eau que je transvasais directement dans sa bouche par mes baisers langoureux. De même, je devais ruser pour la faire manger et piocher dans mes souvenirs cinéphiliques et lui concocter des séances façon « 9 semaines et demi ». Yeux bandés, mains attachées, bouche offerte.
Mais elle dépérissait à vue d’œil et les messages ne cessaient de s’amonceler sur son répondeur. En premier lieu, son boulot, quelques amis et un mystérieux Javier qui semblait particulièrement énervé.
Tout en jouant mon rôle de gigolo, je tentais de persuader Ginger de reprendre une existence plus régulée. Elle refusa dans un premier temps, préférant nous garder dans son appartement aux volets tirés, éclairés par des centaines de bougies moribondes, dans des remugles de fauve difficilement chassés par les cônes d’encens. Mais à force de cajoleries, je parvins à lui faire comprendre que notre amour ne pourrait survivre que si nos corps reprenaient leur routine diurne.
Lorsqu’elle partit, ce lundi matin, je sentis comme un arrachement. Elle se mordait la langue pour ne pas hurler, avait du mal à quitter mes bras. Ses yeux humides me dévoraient. Je dus la repousser doucement et fermer la porte. Je l’entendis respirer de l’autre côté, puis enfin, elle s’éloigna. Je commençais par ouvrir volets et fenêtres pour inspirer à grands poumons le monoxyde de carbone londonien avec une certaine délectation. Puis je fis un brin de ménage. D’abord virer la plupart des bougies qui avaient coulé et formaient une masse indistincte et compacte agglomérée entre les lattes du plancher. Même au couteau je parvins pas à récupérer la totalité du plancher. J’abandonnai donc et décidai de quitter notre antre amoureux.
Je fonçai dans le premier pub venu pour m’offrir une pinte de Lager. Il n’y avait pas grand monde. Je restai au comptoir, dans une ombre discrète, pour ne pas attirer l’attention sur ma beauté surhumaine. Tête baissée sous mon rideau de cheveux avec les pointes noires affleurant l’écume de ma pinte. Je comptais ma fortune restante. Plus grand-chose, quelques pièces et un billet. Une policière, en uniforme entra alors et commanda un thé tout en décontractant sa nuque. Elle me jeta un simple regard qui me força à siffler le fond de ma bière, à payer rapidement et à m’enfuir.
Un peu paumé, je commençais par tenter de retirer de l’argent, mais ma carte était bloquée. Soit j’avais dépassé mon crédit, soit mon épouse avait fait opposition. Une nostalgie domestique me souleva le cœur. Je voulais revenir chez moi, chez Rachel en fait.
Le mal de ma maison, le manque de mon quotidien d’avant. Les soirées télé, les BBQ avec les voisins dans le jardin, les ballades du week-end en cambrousse.
Je me suis donc pointé dans mon quartier et j’ai regardé ma maison de l’autre bout de la rue, mains dans les poches, les souliers en équilibre sur la bordure du trottoir. Oscillant et indécis. C’était évident que ma femme ne me comprendrait pas. Aller lui dire la vérité équivalait à me payer un aller simple pour une cellule capitonnée avec un pyjama dont les mains s’attachent dans le dos ! Surtout après mon premier mensonge, le jour de mon réveil post-cuite.
Peut être que ma fille Lénora serait plus réceptive à la vérité.
Dans les films et les livres, les gosses et ados captent généralement tout de suite qui est le gros vilain et bien sûr personne ne les croit. De plus, Lénora était Gothique donc bien branchée par le surnaturel, l’étrange ou le mystérieux. Elle pouvait peut-être m’aider. Plaider ma cause auprès de Rachel, me permettre de reprendre ma place, malgré ma transformation physique.
De façon à entrer sans trop de problème dans son lycée, je fis l’acquisition d’un uniforme scolaire et d’un cartable, dans le H&M du bout de la rue puis allai chez un coiffeur pour me faire faire une coupe à la mode « jeune ».
Lorsque le garçon coiffeur me dévoila une tignasse qui synthétisait la crête de coq et la mèche sur la nuque façon « Mulet », je serrai les dents et eut l’envie subite de me fracasser le front contre le miroir d’en face. Pourtant c’était très réussi pour faire « jeune ». Je ressemblais réellement à un adolescent filiforme, un peu efféminé et émo, comme on dit maintenant. Sac sur le dos, je me précipitai vers le lycée de ma fille pour ne pas rater l’heure de la pause de la matinée.
Comme il y avait un peu de monde, je pus rentrer sans problème. La surveillante me couva juste du regard et me demanda mon prénom et ma classe. Je bidonnais mais elle ne se donna pas la peine de vérifier, elle griffonna juste son numéro de téléphone sur un bout de papier et me le glissa dans le creux de la main. Ma beauté inhumaine m’ouvrait presque toutes les portes.
Mal à l’aise, je la quittai avant de rejoindre la grande cour intérieure. Ça grouillait d’ados en uniforme similaires au mien. Les garçons me toisaient, les filles me fixaient. Mon idée m’apparût subitement moins géniale que tout à l’heure ! Je cherchais ma fille et finis par la repérer, au centre. Elle discutaillait avec une de ses copines. Discrètement, je me suis avancé. A peine m’eut-elle repéré, qu’elle faillit me sauter dessus :
— Et mais je te connais toi ! On s’est déjà vu… Mais où ?
¾ On peut discuter… A l’écart ?
Elle me suivit en sautillant et en plantant sa copine. Je la menai dans un recoin, sous un préau légèrement décrépit. Me basant sur le rapport des ados avec le fantastique et la magie, je décidai d’y aller franchement.
— Lénora. C’est moi, Andy. Ton papa.
Elle me regarda avec ses yeux ronds puis fut pliée par un éclat de rire hystérique. Par réflexe, je lui balançais une taloche. Merde ! J’étais son père ! Elle n’avait pas à me traiter comme ça ! Elle recula et je sentis la peur monter en elle. Elle bredouilla :
— T’es super mignon mec, mais t’es pas clair ! C’est quoi ton jeu ? Une caméra derrière
toi ? Une blague entre potes ?
— Demande moi n’importe quel détail sur ton père. Je peux te prouver que je suis Andy
Chalmers !
— Mais c’est quoi tes questions à la con ? Tu crois que je m’y intéresse ou qu’il
s’intéresse à ma vie ? Un salaud qui s’est barré sans prévenir, en plus ! Barre toi ! T’es vraiment trop chelou !
J’aurais voulu tout lui dire, lui raconter mon histoire mais déjà, venus de l’autre bout de la cour, je voyais des surveillants s’avancer. Par mesure de précaution, je me suis barré en courant.
Arrivé à la station de métro, j’ai commencé par plaquer mes cheveux sur le devant, pour reprendre apparence humaine. J’ai erré le reste de la journée, sac sur l’épaule, comme un fugueur, en pleine déroute mentale. Pas la peine d’essayer de revenir à la maison… Mes recherches sur le Clockwork Orange semblaient au point mort ou risquaient de m’entraîner dans des problèmes encore pires. Il ne me restait qu’une unique option, revenir chez Ginger. Je rentrai assez tôt, pour pouvoir me changer et essayer d’améliorer ma coupe de douille.
Dés que Ginger rentra, elle se blottit dans mes bras et nous restâmes ainsi pendant prés d’une heure, à échanger un interminable câlin. Je la caressai avec une lenteur incroyable, effleurant à peine sa peau. Juste se serrer l’un, l’autre, comme soudés.
En respirant l’odeur de ses cheveux, je me dis qu’avec un peu de temps, je finirais peut-être par l’aimer. Réellement. Ne plus appliquer le programme inconscient de ma nouvelle nature mais reprendre un contrôle sur mes sentiments, mes envies, ma sexualité, mon existence. Avec son aide, je pourrais m’acheter de nouveaux papiers et démarrer une nouvelle vie. Je nous fis à manger pendant qu’elle prenait une douche.
Je dressai la table et servis les filets de dinde aux poires et au gingembre accompagnés d’un Côte de Graves. Ces talents de cuisinier étaient apparus depuis ma métamorphose. Puisque dans ma précédente incarnation, j’étais à peine capable de réchauffer une pizza ou de cuire les oeufs brouillés du matin.
Ginger arriva de la salle de bain dans son peignoir rouge et avant de s’installer, ferma les volets puis ralluma ses putains de bougies. Elle était vraiment très jolie, menue, fine et sensuelle. Je pris un verre et enfournai quelques bouchées. Mon talent culinaire m’étonnait. La jambe de Ginger, dépassait de son peignoir ouvert et me sembla également des plus appétissantes. Je la conviai à me rejoindre et elle m’enfourcha. Je la nourris une fois encore, du bout de mes doigts.
Ma la situation s’était quelque peu modifiée. J’avais un certain contrôle sur mes actes. Andy Chalmers se faufilait dans le corps idéal du jeune Andrew. Une ivresse me saisit bientôt. Je soulevai ma compagne et la menai sur le lit. J’étais à la fois plus hésitant mais plus motivé. Plus simplement la marionnette amoureuse de la semaine précédente. Après un baiser qui tenait presque de la dévoration intégrale, je pénétrai doucement Ginger.
Notre étreinte fut intense, cette fois.
Je la ressentais au plus profond de ce que j’étais en réalité. Cela touchait et remuait Andy Chalmers. Je ne pensais plus à Rachel, ni à Lénora ni à l’épisode pitoyable de la journée. Je me sentais entier à nouveau, malgré ce corps étranger. La fusion était possible. Continuer à vivre dans cette étrangeté, cette folie.
Accepter sa singularité.
Ginger s’accrochait à moi, jambes fines contre mes hanches musclées, ongles plantés ans mes omoplates. Chair contre chair. Elle me mordait l’épaule et se retenait, larmes aux yeux. Je commençais également à partir et eus à nouveau une vision. Je devinais la grande forme de Barnum, en montreur de foire. Il se tenait au centre d’un cirque cendreux et exhibait des croix torves et des sapins carbonisés sur lesquels étaient crucifiés des grands enfants difformes, acromégaliques, microcéphales, atteints de nanismes ou dotés de longs membres flaccides. L’homme au chapeau prononçait un discours funèbre dans une langue archaïque.
La jouissance m’arracha à ce cauchemar. Une éjaculation brutale, brûlante et qui se prolongea pendant prés d’une minute.
Ginger s’écarta de moi, yeux révulsés et tenant son ventre.
Soudain, notre lien se rompit.
Une cassure franche et nette.
Je n’éprouvais plus rien envers la femme en rouge.
Elle me dégoûtait presque.
Désir à zéro.
Je m’écartai de sa main qui tentait de me happer une dernière fois.
— Andrew ? Tout va bien ?
Je m’éloignai du lit et captai mon reflet dans le grand miroir ovale. Muscles tétanisés, sexe racorni et un regard fixe et have. Alors que je me rhabillais, je lui dis d’une voix neutre :
— Il faut que je parte, maintenant ! Que je parte, vraiment.
— Après une telle nuit ? Mais…
Je ne voulais plus rien entendre, sa voix m’était devenue intolérable, comme une crécelle en métal rouillé. Habillé, je marchais vers la sortie. Ginger remit son peignoir et couru à ma suite. Je la repoussai, sec, brutal. Je ne comprenais plus mes réactions ! J’évoluais dans un trouble total. Pourtant, mes gestes et mes actes étaient sans appel. Je me barrais. Je la quittais, la plaquais, rompais, je lui filais mon billet.
Quand j’atteignis la rue, Ginger ouvrit sa fenêtre et me cria :
— Je vais me tuer, Andrew, si tu pars ! Je te le jure ! Ou alors, je te traquerais, où que tu sois ! Et je te tuerais ! Je tuerais ta femme si tu en as une et je tuerais toutes celles qui t’approcheront.
Pour toute réponse, je levai mon majeur bien haut puis me laissais absorber par la noirceur piquée de néon de la nuit londonienne. Je me sentais étrangement bien. Comme vidé, satisfait, ayant accompli une partie gratifiante de mon obscur programme.
Fin de notre histoire.
"Maintenant que je reprend le dessus et que je suis décidée à le quitter, c'est encore pire. Il sent qu'il perd le contrôle et ne le supporte pas. Quand on se dispute il m'attrape, me tord les bras, les poignets, m'étrangle, il peut rester plusieurs minutes avec son pied sur ma tête, il m'a même déjà brûlée avec sa clope juste parce que je lui avait dit que maintenant je ne me tairais plus. La dernière fois, il m'a pincé les joues jusqu'à ce que j'ai des bleus parce que j'ai souris quand il m'a parlé de sa maîtresse."
Anonyme / Internet / France
09 juillet 2009
Club Van Helsing : Feuilleton part 3
JOURNAL D’UN PRINCE CHARMANT
Par Andy Chalmers
Ensuite j'y suis retournée et j'ai vu mon prince charmant que j'avais tant rêvé dans ma jeunesse..... j'avais 17 ans et lui 5 ans de plus que moi....c'était un gars de bicycle et un pusher.. Moi la peureuse... je me suis embarquée avec ce gars et 3 semaines plus tard je vivais avec lui.... mais sans ma fille car il n'en voulait pas… et voulait que je la donne en adoption... ce que je fis....mais je fût incapable de la donner à des inconnus alors ma mère l'a adoptée.....
Carole / Alcoolique / Internet / Canada
UN
Le commencement.
Le point de rupture, le moment où tout a basculé.
Je m’en souviens assez mal, à vrai dire. Une soirée, un afterwork, avec les gars de l’équipe. Nous avions bouclé la facturation et pour fêter ça, j’avais décidé d’offrir une tournée aux garçons. Nous n’étions pas allés bien loin. Un pub assez huppé dans Fleet Street, juste à côté du bureau. Eclairage tamisé dans des teintes orangées, d’innombrables horloges antiques sur les murs, cocktails hors de prix et blondes déchaînées. La musique était une sorte de techno minimale allemande qui foutait les jeunettes en transes et plantaient les vieux comptables de ma trempe sur les banquettes de cuir. Enfin, pas que j’aime danser mais à l’occasion j’apprécie un petit rock à la Bruce Springsteen pendant que j’écluse ma Lager. Une façon comme une autre de me rappeler ma jeunesse.
J’étais donc assis à une table, flanqué de Nigel, de Thomas et du petit dernier, Ken. Chacun devant sa pinte, bien servie, sans faux-col. Soirée habituelle passée à débiner les autres services et à faire des commentaires sur nos avenantes collègues féminines. J’étais le seul mec marié du quatuor mais ça ne m’empêchais pas de lâcher mes appréciations ni de livrer le fond de mes pensées, parfois peu reluisantes. Comme je dis souvent, c’est pas parce qu’on est au régime qu’on a pas le droit de regarder le menu, quoi ! Enfin !
Ken m’a tendu une nouvelle bière que j’ai sifflée. Nigel était hilare. Il venait de comprendre la vanne de Thomas sur Pete, notre responsable direct. Ambiance bon enfant. Relâche après le dernier coup de collier du mois. La bière commençait à me ballonner et j’ai essayé de me relever. Je tanguais un peu. Pas trop mangé, juste un bout de pizza. L’ivresse montait. Je me suis frayé un chemin jusqu’aux toilettes, manquant de me faire éborgner par les coudes osseux de jeunes demoiselles portant lunettes noires et qui dansaient comme des furies, verre en main. Après m’être soulagé, je palpais ma bedaine naissante. J’avais laissé tombé le sport depuis plus de dix ans et je commençais à accuser le coup. 45 ans, un peu rond, de bonnes fesses, des cuisses solides et un crâne qui se dégarnissait. Il arrive un moment où ça ne sert à rien de lutter contre l’inexorable.
Je passais longuement mes mains sous le séchoir, appréciant la sensation chaude. Un grand homme se tenait à mes côtés. Manteau noir, cheveux longs, les traits étirés. Il portait un chapeau de carnaval, le bitos de l’Oncle Sam, avec ses étoiles rouges et bleues. Encore un ricain sous ecstasy ! Un défoncé en before ou en after. On ne sait plus trop de nos jours. Impossible même de déterminer s’il s’agissait d’une pauvre cloche entrée ici pas hasard ou d’un grand ponte de la communication, cramé ou excentrique. Il me salua sous son chapeau et m’envoya même un sourire en coin. Puis il s’adressa à moi avec un accent américain :
¾ Vraiment naze, ce soir, non ?
¾ Pardon ?
¾ La musique n’est pas terrible, les filles n’ont aucune grâce et l’ambiance est artificielle et surfaite, vous ne trouvez pas ?
¾ Ecoutez… Moi je suis venu juste passer boire un coup avec mes collègues…
¾ Saine occupation ! Tout cela pour motiver votre équipe, je suppose.
Je ne voyais pas trop ce que ce lascar avait en tête mais il semblait ne pas vouloir me lâcher. Il m’a même suivit dans la salle principale et d’un grand geste, m’a proposé de tester une de ses récentes créations. Il s’est ensuite annoncé comme Phineas Barnum, maître en alcools rares, cocktails expérimentaux et spiritueux extraordinaires ! Etant déjà un peu fracassé, je l’ai accompagné jusqu’au bar où nous attendait un grand verre empli de cubes de glace et d’un liquide verdâtre qui dégageait des volutes vaporeuses.
¾ Voici le Ghost of Tequila Past, deux mesures de tequila, une mesure de pastis, une demi mesure de jus de citron vert et un peu de glace. Le tout est à mélanger dans un shaker puis vous servez avant d’y ajouter mon ingrédient secret !
J’avais déjà refermé ma main sur le verre glacé et alors que l’homme au chapeau m’encourageait, je percevais, à l’autre bout du bar, mes collègues en train de se faire la malle. J’avais prévu de boire le Ghost of Tequila Past cul-sec puis de me précipiter à leur suite.
Le point de rupture.
Pile à ce moment là.
e
Le réveil fut à la mesure de ma gueule de bois.
J’étais chez moi, mais pas dans mon lit.
A côté plutôt, empêtré dans mes vêtements. J’avais mon veston, ma chemise et le futal aux genoux. Je me sentais vaseux à l’extrême et tentais une première fois de me relever. Ma femme s’est dressée sur notre matelas et s’est mise à me taper sur le crâne, assez durement. Elle adore me taquiner, surtout le matin, après mes cuites. Mais là, elle y allait franco ! Et elle n’arrêtait pas de crier. J’ai voulu la calmer mais ma mâchoire était encore toute pâteuse. Elle m’a flanqué une bonne taloche qui m’a carrément déséquilibré et je me suis étalé comme la loque acoolique que je peux être parfois, quand je me laisse aller aux délices du Binging. Boire pour boire, avec pour seul objectif d’atteindre au plus vite l’ivresse ultime. Comme on dit, une bonne soirée est une soirée dont on ne se souvient pas !
Et là, je ne me souvenais plus de rien après avoir ingéré le Ghost of Tequila Past. Rachel continuait à beugler, façon film d’horreur tandis que je tentais de me relever, une seconde fois. J’avais du mal à tenir l’équilibre, comme si mon centre de gravité s’était déplacé.
Soudainement, j’ai touché mes fesses et la panique s’est emparée de moi.
Fermes, musclées, bien dessinées et malgré tout légèrement rebondies. Genre, j’avais presque du plaisir à les tenir en main. Je me suis désapé rapidement, croyant à un cul en plastique planqué dans mon falzar par un rigolo après la soirée. Mais je me suis arrêté quand j’ai baissé mon caleçon. Je ne reconnaissais plus mon membre. Il avait triplé de volume, trapu, nervuré et on m’avait intégralement rasé les couilles. Mes jambes étaient également différentes. Longues, nerveuses, racées. Une peau bronzé, assez douce.
Rachel s’était enfuie à l’autre bout de la pièce et avait ramassé notre téléphone. De ses doigts tremblants, elle tentait de composer un numéro. Toujours hébété par ce corps qui ne m’appartenait pas, je lui demandai :
¾ Rachel, tu appelles qui, là ?
Ma voix était déformée, moins grave que d’ordinaire et absolument pas cassée par les excès d’hier.
¾ La police, espèce de maniaque ! Et ne m’approchez pas ! Et ne me tutoyez pas !
¾ Tu déconnes, là. Merde ! Tu ne reconnais pas ton propre mari.
Elle s’est a moitié étouffée dans un gloussement paradoxal, à la fois rire jaune et terreur pure. Je me suis rué vers son petit coin à elle, sa commode, ses produits de beauté, sa lingerie et surtout le grand miroir ovale, souvenir de sa grand-mère.
Là, juste devant, se tenait un jeune éphèbe aux cheveux bruns soyeux et mi-longs, yeux bleus, visage fin presque féminin, joli bouché ourlée de lèvres pulpeuses. Muscles longs et bien dessinés, torse et ventre imberbe doté des fameuses « plaquettes de chocolat ». L’apparition copiait mes gestes. C’était moi.
Je me mis à hurler à mon tour, à la grande surprise de Rachel qui en oublia de répondre à l’agent de police. Elle demanda :
¾ Qui êtes-vous ? Et où est passé Andy ? Et pourquoi portez vous ses vêtements et qu’est ce que vous faîtes chez MOI ?
Trop de questions à la fois. J’étais en pleine confusion, plongé dans le chaos. La dinguerie la plus brute ! Mais je savais déjà qu’elle ne me pourrait pas croire que j’étais son cher et tendre Andy Chalmers, son époux depuis seize ans, le père de Lénora, notre ado chérie mais si gothique. Je bredouillais que j’étais Ken, un collègue d’Andy, nous avions fait une bringue à tout casser et finis dans un sauna, vers Kilburn. Nous nous étions trompés de vêtements et Andy m’avait ramené chez lui, avant de repartir au bureau. J’étais confu d’avoir atteri dans leur chambre, je pensais m’être couché dans le salon mais dans mon état je…
¾ Un sauna ?
¾ Ecoutez, va falloir que j’y retourne, moi aussi. Soyez sans crainte, il va sans doute vous rappeler dans pas longtemps. Votre mari, je veux dire.
Je ramassai mes chaussures et me rhabillai à la hâte. Rachel se mit à me regarder bizarrement. Certes, elle frissonnait encore un peu mais avait raccroché au nez de la police. Elle me détaillait… Je rentrai vite ma chemise dans mon pantalon et rajustai mon veston. Je nageais dans mes habits. Elle s’avança et dit :
¾ C’est plus tellement pressé, non ? Il va déjà être 9 heures. Vous ne voulez pas un thé ?
Non mais ! Elle me faisait quoi, ma Rachel ? Draguer un jeunot qu’elle connaissait à peine, qui s’était, de plus, glissé dans sa chambre au petit matin.
¾ C’est gentil à vous, mais je dois vraiment rejoindre monsieur Chalmers, votre MARI.
¾ Ouais. Il est plus trop présent, en ce moment.
¾ Holà, c’est qu’il bosse beaucoup, monsieur Chalmers, en ce moment. Avec les rumeurs de fusion, il doit mettre le paquet pour garder sa place.
J’ouvris la porte de ma chambre et tombai nez à nez avec ma fille. Plutôt grande, brune, cheveux teints en noir, habillée pour l’école, soit l’uniforme classique mais « amélioré » par ses soins. Ce matin, elle avait mis un kilt plutôt court, de longs rubans noirs dans ses cheveux, façon pétasse manga et elle arborait un magnifique collier fait de petites têtes de morts argentées et collées les unes aux autres. Ses chaussettes hautes étaient également décorées de crânes ricanants. Comme d’habitude, elle avait forcé sur le noir autour des yeux et ressemblait à une poupée tabassée. Si j’avais été son père je lui en aurais collé une avant de l’envoyer dans la salle de bain pour se démaquiller. Mais là, je dus me retenir. Bien que l’envie m’en démangeât le bout des doigts. Je me doutais qu’elle attendait que je parte au bureau pour s’attifer comme ça et qu’elle prenait bien garde d’ôter ses fanfreluches à son retour, en fin de journée.
J’étais Ken, le joli collègue de papa, qui partait de la chambre de maman au petit matin... Je passai devant elle et me ruai vers la sortie sous un regard langoureux qui me donna encore une fois envie de la flanquer sous la douche pour l’asperger d’un bon jet glacé.
Ne faites jamais d’enfant ! Un jour, si jamais vous vous métamorphosez en quoi que ce soit, les ingrats ne vous reconnaîtrons même pas.
e
Je me suis donc retrouvé devant notre petite maison d’ Hampton Street, sous une pluie fine et glacée. J’ai fait l’inventaire de mes poches. J’avais mon portable Sony Ericsson, mon larfeuille, avec encore quelques billets, ma carte bancaire, le pass de mon bureau et ma carte d’identité. J’ai regardé mon petit visage en noir et blanc, barré par les lignes cryptées. Mes joues rondes, mon double menton et mes courts cheveux roux, vaguement frisés.
Par contre, je n’avais ni les clés de la maison, ni celles de la voiture. J’avais dû les poser dans le saladier de l’entrée, comme à mon habitude
Bon, de toute manière, ça ne changeait rien à ma situation. Je ne pouvais pas revenir chez moi, pas dans cette peau de bellâtre. J’ai donc marché, le long de la route, saluant par réflexe mes voisins qui regardèrent en biais ce jeune homme aux cheveux longs qui déambulait avec des habits bien trop grands pour lui. Tout en avançant, je ne cessais de tâter mes bras. Il n’y avait aucune trace de scalpel, aucune marque de piqûre. De toute façon, même mon squelette semblait différent. Je n’avais pas été victime d’une opération intégrale et ultra-rapide de chirurgie plastique. Non… Je repensais au cocktail et à l’homme au chapeau haut-de-forme. Même si cela était un pur délire, je n’entrevoyais aucune autre explication à mon état.
Il me fallait retrouver ce Phineas pour retrouver mon corps originel et mon existence. Premier problème, je ne me rappelais plus du nom du bar. J’ai donc appelé le bureau et ai essayé de baissé le ton de ma voix, genre enroué. Je suis tombé sur Thomas qui semblait stressé.
¾ Andy ? C’est toi ?
¾ Ouais…Ecoute j’ai un petit contretemps.
¾ T’as une drôle de voix. Tout va bien ?
¾ Heu… Pas trop non. Je me suis… On m’a agressé hier soir, quand je suis sorti du rade. Ils m’ont pété le blaire. Mais le pire c’est que j’étais tellement bourré que j’ai laissé mon portefeuille là bas, sur une banquette, juste avant de partir.
¾ Galère…
¾ Je ne rappelle plus du nom du bar.
¾ C’était pas le B.I.G ? ou alors le Clockwork Orange ?
Bingo, le Clockwork évidemment !
¾ Bon, je règle ça dans la journée et je reviens demain. Préviens Pete.
¾ Il a déjà gueulé, ce matin, pour le dossier Merril Lynch.
¾ Il est dans le tiroir de droite. Pochette verte. Bon a plus.
Je raccrochai puis me dirigeai vers le grand centre commercial d’Elephant and Castle, pour prendre le métro et revenir vers Fleet Street. Alors que je m’asseyais sur une banquette, je pris conscience d’une multitude de regards braqués sur mon corps juvénile. Les femmes présentes dans la rame ne cessaient de m’observer à la dérobée mais détournais les yeux lorsque je relevais la tête. Ce fut très rapidement gênant et je me sentis connement rougir. Je baissai donc la tête pour me dissimuler derrière mes longs cheveux noirs, foutrement soyeux.
Je descendis à la station Aldgate et marchais jusqu’au bar. Dans la rue aussi, les femmes me fixaient. Je me faisais donc le plus discret possible, rasant les murs, changeant fréquemment de trottoir.
Enfin, j’atteignis la porte orange et laquée du Clockwork. Sous la grande horloge dorée, je pu lire un simple bandeau « Fermeture définitive ». De rage, je cognai contre le mur et tombai à genoux. La panique cédait la place au désespoir. Je me foutais d’avoir de belles mains manucurées, un regard de velours et une bouche faîte pour embrasser ! Je voulais juste retrouver mon corps, ma surcharge pondérale, mon crâne dénudé, mes poils, mes bourrelets !
Dés que j’entendis le claquement de talons derrière, moi, je pressentis de nouveaux problèmes. Je vis une paire de chaussures en velours rouge et cuir verni, de chez Gelati, des bas blancs et une jolie rousse en manteau de laine rouge coiffée d’un grand béret. Ses yeux étincelaient tandis qu’elle me demandait :
¾ Tout va bien, jeune homme ?
Elle m’aida à me relever d’une main délicate puis m’offrit son mouchoir pour éponger le sang qui goûtait de mes phalanges écorchées. Elle m’invita à prendre un café, en face. Je la suivis, toujours en pleine panique. Elle me prit le bras et se présenta. Ginger Meltz. Elle bossait également dans la rue industrieuse, en tant que responsable grands comptes à Abbey Bank. Dans un immeuble neuf posé un peu plus haut. Je l’écoutais avec attention, comme contraint par une force intérieure irrépressible.
Les cafés arrivèrent, avec de petits biscuits. Ginger me raconta un peu sa vie, célibataire, grande bosseuse, se sentant parfois seule. Elle avait d’ailleurs quitté le bureau, ce matin, sur un coup de tête. Trop de pression, envie de respirer un peu.
¾ J’ai visiblement été bien inspirée.
¾ Moi de même, la chance m’a sourit et elle était vêtue de rouge.
Je n’y croyais pas moi-même ! Je débitais des énormités sans pouvoir maîtriser ni ma bouche ni mes oeillades veloutées. Ginger en a chopé des vapeurs. Je la vis devenir aussi pivoine que son calot en feutre. J’ai alors saisi sa main, sans même y avoir pensé. Tout en lui décochant un sourire discret, je lui massais les doigts. Elle a minaudé :
¾ Ça va un peu trop vite. Même pour moi qui suis d’ordinaire, une rapide… Je ne connais même pas ton nom !
¾ Andrew Charmers.
Ce sobriquet m’était venu comme ça, par protection. Le nom résonnait comme le patronyme d’un gigolo de bas étage. Ce que j’étais devenu par la faute de ce foutu cocktail ! Ma haine envers ce Phineas monta dans le rouge mais je continuais à sourire niaisement à la belle Ginger. Elle a regardé ma main et s’est exclamée :
¾ Regarde ta main ! C’est incroyable, elle ne saigne plus.
Elle s’est mordu la lèvre inférieure et s’est levée avant de filer vers les toilettes, laissant son sac à main, rouge évidemment, sur sa chaise. Je l’ai ramassé, l’ai ouvert et ai cherché une feuille, un papier, un stylo. Je trouvais un crayon à papier ainsi qu’une liste de course. Mu une nouvelle fois par cet étrange et nouvel instinct de séducteur, je rédigeais ce mot.
Merci pour ce moment délicieux, Ginger.
J’aimerais tant vous revoir mais je dois partir.
Je ne veux rien brusquer entre nous, laissons-nous le temps de nous découvrir
Andrew
Je terminai le billet en notant mon téléphone puis remis le tout dans le sac avant de quitter le troquet. Dans la rue, je me mis à courir, effrayé par ces réactions que je ne maîtrisais absolument pas. Je n’agissais plus, j’étais agi ! J’avais à peine passé deux blocs d’immeubles que mon portable vibrait.
C’était Ginger, bien sûr.
Elle me donnait rendez-vous, le soir même.
Je proposai le restaurant Mortons, dans un nouveau flash mental. 28 Berkeley Square, à Mayfair. Ginger s’exclama :
¾ Oooh, c’est tellement, Chic ! Andrew, je ne sais pas s’ils me laisseront entrer…
Je n’avais jamais foutu les pieds dans cette taule et j’avais le pressentiment que ma brave carte bancaire allait couiner comme une perdue lors de la douloureuse.
Pourtant, je m’entendis répondre d’une voix enjôleuse :
¾ Il n’y a aucun problème, Ginger, tout va bien se passer. La nuit sera jeune, la nuit sera nôtre.
"Il m'a poussée dans les escaliers, et j'ai basculé en arrière. Si je n'avais pas eu la force de me retenir, ç'aurait pu être dramatique. Il s'est ensuite acharné sur moi. Au début, il s'agissait uniquement de menaces verbales. Puis il y a eu les coups. J'ai même cru une fois y laisser ma vie. Ce jour-là, je rentrais du travail, et il était ivre, comme souvent. Il a tenté de m'étrangler, sous les yeux de mon jeune fils. Heureusement, les voisins sont intervenus.
C'est un animal..."
Estelle / Anonyme / Internet / France
Club Van Helsing : Feuilleton part2
Maintenant I
Le grand chasseur Béninois avait exhibé son trophée aux autres membres de l’assemblée mais Hugo avait eu à peine un regard pour la paire de cornes gigantesques et torsadées. La lumière artificielle de la Bibliothèque Obscure donnait aux visages de ses chasseurs un étrange aspect de masques mortuaires. Vuk dormait à moitié, rencogné dans son grand fauteuil, Samsonite bâillait discrètement tout en caressant les crosses de ses deux Desert Eagle rangés dans ses holters dorsaux, Tanaka jouait à faire tournoyer une de ses shakens, ses étoiles de jet en titane, sur la pointe de son index. Seul Senoufo Amchis semblait accorder quelque attention au long récit de l’Africain. Le vieux harponneur se tenait raide sur le bord de son fauteuil tout en écoutant le Béninois, mains croisées.
Le Professeur s’étira et, à la surprise générale de l’auditoire, se releva. Samsonite fit de même et dégaina l’un de ses revolvers semi-auto. Depuis les récentes attaques menées par les Freaks de Barnum, le Bedlam Asylum ressemblait à un camp retranché. La Clock Company avait en outre faillit détruire le Club au complet en gelant ses avoir et en le discréditant auprès des Services Secrets Anglais. Hugo avait du même intervenir en personne sur le territoire américain pour vaincre l’entité fabuleuse qui avait orchestré le complot. Le Club avait été sauvé mais le tribut auquel Helsing avait consenti avait été très lourd. Un de ses meilleurs chasseurs avaient péri dans l’assaut initial des Freaks. Et il ne comptait même pas les blessés… Quant au Bedlam Asylum, même si la reconstruction allait bon train, des pavillons entiers restaient encore en chantier. D’une main apaisante, Hugo intima à Samsonite de reprendre son calme. Tandis que la jeune femme se rasseyait, le Professeur se tourna vers Senoufo et lui demanda :
¾ Mon ami, je vous demanderai de bien vouloir clore la séance et de donner à monsieur Sogo la récompense habituelle. Enfin, vous connaissez le protocole…
Le chasseur de cachalots regarda Hugo avec étonnement. Depuis sa récente confrontation avec Barnum, le maître du Club avait été profondément changé, bouleversé. Il semblait se détacher peu à peu de sa propre association et laissait de plus en plus d’autonomie à ses chasseurs. Hugo évita même le regard du vieil harponneur et quitta précipitamment la Bibliothèque Obscure. Son fidèle buttler attendait devant la porte, tenant à bout de bras, un imperméable blindé et un large coutelas avec crosse anatomique en polymère et une lame étincelante, alliage entre l’argent, le titane et le borax. Mais Hugo ne prit ni cette dernière lame fabriquée par les mains expertes de James Citrin ni son fidèle manteau de protection.
Il annonça à son serviteur qu’il sortait, faire un tour.
Seul.
Le buttler, toujours posté à l’entrée de la Bibliothèque Obscure, regarda son maître marcher le long du grand couloir central puis quitter l’enceinte sécurisée du Bedlam Asylum. Hugo traversa l’allée de graviers et quitta passa rapidement les hautes grilles. Dans la rue, il héla le premier taxi à passer devant lui. Il monta à son bord et demanda au chauffeur de le mener, quelque part dans la City.
¾ Pardon, Sir ?
¾ Je vous laisse le choix du quartier. Je veux juste que vous me trouviez un pub, ni trop huppé ni trop glauque.
¾ Le pub pour l’homme moyen, alors, Sir ?
¾ Oui, bonne définition. Menez moi chez les hommes moyens, répliqua Van Helsing avec un sourire amer. Le chauffeur s’inséra dans la circulation relativement dense en ce début de soirée et opta pour Shepherd’s Bush. Un quartier assez animé et encore populaire, plutôt estudiantin mais pas encore trop contaminé par les touristes. Il se gara bientôt à Uxbridge devant un îlot de verdure qui jouxtait South Kensington. Le Professeur le régla et descendit. Il avisa les lueurs néons des pubs australiens et les icônes dansantes des restaurant indiens mais il ne s’y arrêta pas. Hugo Van Helsing voulait retrouver l’ambiance d’un vrai pub anglais.
Il marcha donc sur quelques centaines de mètres avant de découvrir la devanture du Pig and Whislte. La pinte était à un prix raisonnable et un petit carton, surmonté d’un cochon tenant un sifflet en bouche, annonçait une promotion sur le Chili Con Carne. Tout en déboutonnant son col amidonné et en desserrant son nœud de cravate, le Professeur poussa la porte du pub. La chaleur et la condensation embuèrent les lunettes d’Hugo qui dut les ôter pour les frotter. En plissant les yeux, il se familiarisait avec l’endroit. Une salle principale encombrée d’une foule mélangée, flanquée de salles adjacentes, plus petites et moins éclairées. Londoniens de souche, étudiants étrangers, taxis indiens en pause, couples, familles et solitaires. Odeur de cigarette, de houblon et de relents alimentaires.
Il remit ses lunettes et s‘approcha du comptoir. Il fut tenté de commander une Watwiller, la subtile eau alsacienne sans nitrate, comme il en avait pris l’habitude, mais il se ravisa au dernier moment. A ses côtés, une blonde fatiguée semblait se perdre dans une pinte de Stout tandis qu’un étudiant néo-zélandais engloutissait un grand verre de cola.
Hugo en effet, ne consommait ni alcool ni soda, sauf cas exceptionnel. Dans des situations de déshydratation par exemple, car le cola apportait pas mal de sels minéraux et pouvait s’avérer un bon complément nutritif dans des conditions extrêmes. Il leva un doigt et capta l’attention de la serveuse. Pour se fondre dans la masse humaine, Hugo Van Helsing, se força à commander une pinte de lager.
La serveuse déposa le grand verre devant ses mains calleuses, renforcées par son entraînement de grappling quotidien. Il le saisit et y trempa ses lèvres. Fraîcheur et amertume avec une pointe acide. Alors qu’il essayait de mieux définir le goût de sa bière, le Professeur tâcha de se détendre. Oublier sa croisade contre les monstruosités émergeantes, mettre la paranoïa salvatrice de côté, marcher dans la capitale du Royaume-Uni sans arme ni gilet pare-balle. Tenter de passer une soirée banale, humaine, moyenne.
Un soir, baisser sa garde.
La femme le regardait à l’autre bout du comptoir, debout sous un spot bleuté.
C’était une belle trentenaire, au teint pâle et aux larges yeux verts. Elle portait un grand manteau de laine rouge, une paire de bas blanc et des escarpins compensés. Son visage rond était surmonté d’un large béret, également rouge, duquel cascadaient quelques mèches rousses. Elle lui envoya un léger sourire et lui fit signe de la rejoindre.
Hugo Van Helsing se raidit immédiatement. Son statut, sa quête ainsi que sa nature même lui interdisaient tout commerce avec le génie féminin. Ses quelques histoires avaient immanquablement provoqué, au mieux des désastres, des années de désespoir ou des suicides. La dernière en date s’appelait Eileen Leier et le Professeur gardait de cette relation un goût amer, frustrant et désagréable. Mais, ce soir, Hugo voulait un peu lâcher la bride, égratigner quelques parcelles de son masque impassible.
Et les quelques gorgées de lager avaient déjà commencé leur travail désinhibant. Il prit son verre et remonta le comptoir jusqu’à rejoindre la dame en rouge. Elle poussa délicatement un poivrot qui somnolait à côté pour faire de la place au Professeur. Hugo posa son verre à côté du sien. La dame écarlate avait opté pour un fond de vodka servi dans un verre à cognac. D’une voix douce, elle se présenta :
¾ Je m’appelle Ginger Meltz, enchantée de faire votre connaissance Professeur Van Helsing.
Surpris, le maître du Club faillit en renverser sa bière. Il regarda nerveusement l’assemblée, tentant de définir quel monstre pouvait se dissimuler derrière tel cadre supérieur imbibé ou tel jeune punk avalant des poignées d’olives. Ginger posa une main sur le bras d’Hugo.
¾ Soyez sans crainte. Je ne vous veux aucun mal. Bien au contraire.
¾ Qui êtes vous ?
Elle accentua son charmant sourire et s’alluma une longue cigarette blanche.
¾ Je vous l’ai déjà dit, Mademoiselle Meltz. Employée de banque. Célibataire…
Sur la défensive, Hugo leva une main et la coupa dans sa présentation :
¾ Je vous arrête Mademoiselle. Mon emploi du temps, très tendu, ne me permet aucunement envisager la moindre relation et…
¾ Je sais tout ça monsieur Van Helsing. Je ne cherche pas un homme, d’ailleurs. Pas ce soir en tout cas. Je vous cherchais, vous. Je vous ai même suivie pour être exacte, depuis votre demeure fortifiée.
Hugo aimait de moins en moins la tournure que prenait cette discussion. Il se réfugia dans une nouvelle gorgée de bière tandis que Ginger poursuivait :
¾ C’est un ami commun qui m’a parlé de vous. Un de vos anciens… Chasseurs… Hein, c’est bien comme ça que vous les nommez, les Specksynders…
¾ Qui ? Qui donc a pu vous donner ces éléments confidentiels !
¾ Reprenez vous Professeur Van Helsing, vous saurez tout ça en temps voulu. Vous devriez vous montrer un peu plus prévenant, envers moi. Je suis sur le point de vous offrir un présent inestimable. Le témoignage, de l’intérieur, d’une créature que vous traquez d’ordinaire.
¾ Que voulez-vous dire ? S’enquit Hugo en reposant son verre, vide, sur le comptoir poisseux. Ginger émit un petit rire et changea de sujet de conversation.
¾ Que savez vous de l’amour, Professeur ?
¾ Au niveau hormonal ou en tant que structure sociale ?
¾ Je vous parle de sentiment, professeur. Je veux vous parler du mythe du Prince Charmant. Cet homme idéal, rêvé, celui qu’on rencontre par hasard et qu’on pense connaître depuis la nuit des temps. L’amant qui vous expédie des lettres enflammées, des poèmes. Celui qui vous invite à l'opéra, aux concerts classiques, visite nocturne et surprise de la Tate Galery. Celui qui vous comble de petits cadeaux, fleurs, chocolats fins, grands vins Français... Il parle musique, littérature, ciné, philo, avec une aisance parfaite mais jamais supérieure. Erudit, amant attentionné et danseur élégant. Une connaissance naturelle et épidermique du corps de l’autre. Rien que d’y repenser, j’en ai des frissons…
¾ Ce n’est pas d’un chasseur de monstre dont vous avez besoin, mais d’un bon psy !
¾ C’est drôle, j’ai l’impression que vous ne n’aimez pas beaucoup. Pourtant, à quelques rues de là, se trouve le journal intime d’une vos proies. Un document écrit de sa main.
¾ Parlez moi de vampires, de garous, voire de blob ou de Léviathan et je suis votre homme. Mais le Prince Charmant ! Enfin ! Un peu de sérieux.
Ginger perdit son sourire et tira nerveusement sur sa cigarette. Hugo Retint sa respiration pour éviter les volutes de goudron et de nicotine.
¾ Le charme total, la séduction absolue, ne sont donc pas les formes d’une certaine monstruosité ?
¾ Vous n’avez pas tort en effet, répondit le Professeur en pensant à la beauté vénéneuse de la Lamie ou à la séduction polymorphe d’Orphée. Ginger termina son verre de vodka et après l’avoir claqué contre le comptoir, se mit à fouiller dans son sac. Elle en retira un jeu de clés ainsi qu’une carte à jouer sur laquelle elle avait inscrit une adresse ainsi qu’un numéro de portable.
Elle confia le trousseau et le Le Roi de Cœur à Hugo puis s’en alla. Avant de disparaître dans la foule des buveurs, Ginger se retourna pour décocher un clin d’œil égrillard en direction de l’inflexible Professeur Van Helsing.
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Avant qu’il n’ait pu se lancer à la poursuite de Ginger Meltz, la serveuse l’avait alpagué par le revers de sa veste Saville Row et d’une haleine forte, lui avait lancé :
¾ Alors, le petit monsieur, on ne veux pas payer pour sa copine ?
Le chasseur de monstres la crucifia du regard, de ses yeux qui avaient défié Vlad Tepes. Mais La serveuse, une brune aux cheveux courts, portant débardeur et tatouages, ne s’était pas démontée et elle avait même raffermit sa prise tout en faisant signe à un grand Black assis seul à une table. Comme le videur se levait en soupirant, Hugo dégaina son portefeuille et régla la note. Lorsqu’il sortit, la femme en rouge avait disparu et une fine pluie glacée tombait sur les rues de Shepherd’s Bush. Sur le mur d’en face, on avait étalé des affiches pour le prochain concert des Naastybabies à Hammersmith, le dernier groupe pop/rock dont raffolaient les adolescents.
Hugo haussa les épaules et détailla l’adresse de la carte. 144 Holland Road. Soit pas très loin.
Il héla un taxi et se fit conduire à l’adresse indiquée. Il quitta l’agitation pour un quartier principalement résidentiel, composé de grandes maisons blanches à quatre étages. Une rue qui oscillait entre le cossu traditionnel et une certaine décrépitude urbaine. Les résidences n’étaient pas toutes occupées et certaines semblaient à l’abandon, portes et fenêtres murées, jardins en friches envahis de panneaux d’interdiction. Le numéro 144 semblait être la maison hantée du secteur. Les murs étaient balafrés de marques de suie et de traces de fiente. Les vitres étaient brisées, la porte d’entrée était une plaque de métal peinte grossièrement en rouge.
Hugo quitta le taxi et s’avança dans l’allée. Sur les côtés, il repéra des pots de peinture écrasés, des planches de bois. Il fut tenté de prendre son portable pour appeler une équipe, ou du moins un chasseur doté d’une bonne puissance de feu. Samsonite ou cette brute de Vuk qui depuis son séjour chez Takakura semblait encore plus dérangé. Mais Hugo voulait simplement vérifier la véracité de l’histoire curieuse de Ginger Meltz. L’émergence du Prince Charmant, de nos jours, au cœur de Londres, entre les clans vampires et des hordes lycanes. En cas de danger, il lui suffisait d’appeler Bedlam.
Hugo introduisit la clé dans la serrure puis poussa la porte. Dans un grincement, celle-ci s’ouvrit sur un couloir plongé dans l’obscurité mais empuanti d’une odeur très caractéristique. Le Professeur recula d’instinct et leva sa manche pour se prémunir de ces remugles sanglants. Il alluma l’interrupteur et retint un haut de cœur devant l’effroyable vision. Une immense trace de sang séchée courait d’un bout à l’autre du corridor central, maculant les murs d’innombrables traces de mains sur son douloureux passage. Fasciné, Hugo entra, ferma derrière lui et se pencha sur les traces digitales. C’était la même empreinte, dupliquée des dizaines de fois. La marque d’un être réduit en charpie mais qui refusait de mourir. L’odeur était proprement répugnante et évoquait les cuves ou les glissières de récupération d’un abattoir.
En se retenant pour ne pas vomir, le Professeur remonta la piste sanglante. Il traversa une cuisine rudimentaire, au centre de laquelle il repéra des esquilles osseuses, doigts, dents, mâchoires et même des morceaux entiers de boîtes crâniennes. Il y avait eu un massacre ici, une boucherie. La trace se faufilait plus loin, dans un salon dévasté puis montait au premier étage. Van Helsing escalada précautionneusement les marches avant d’atteindre une petite pièce qu’on aurait cru tapissée de sang caillé, de lambeaux de peau, de cuir chevelu et d’autres résidus organiques peu identifiables.
Au centre de cette véritable « chambre charnelle », se trouvait une chaise comprenant des menottes sur les accoudoirs et aux pieds ainsi qu’une table sur laquelle reposait un grand journal intime, ouvert. Hugo Van Helsing s’en empara et redescendit vivement, chassé par l’odeur.
Il retourna dans le salon et découvrit une chambre misérable composé d’un simple matelas et d’une armoire vide. Il y avait en outre une lampe de chevet ébréchée posée sur un carton mais surtout aucune trace de sang, aucun scalp ou autre organe putréfié. Il s’assit sur le coin du matelas et commença sa lecture.
Club Van Helsing / Feuilleton
Pour cet été, un feuilleton, à l'ancienne, présentant d'un des dossiers interdits de la Défunte Collection d'Urban Fantasy, le Club Van Helsing, uniquement sur ce blog. Discrètement, pour les survivants du Club...
LAMIE MORTELLE
Yeah, you took me
Naive and ugly
Into your festering heart
And you poured Eros maggots down my throat
Until I choked
There's nothing darker than love that's gone sour
Satan's spit
Love that's gone sour
Therapy?
“Bowels Of Love”
The other monsters and me
Kings of inconsistency and as light as light could be
The other monsters and me
We hadn't any idea of what the future would be
Cobalt 60
“Tomam”
I have all this time,
But nothing is mine
I want to go there
But I've already been
I feel around
I'll talk to you, never again.
I Dance alone
I Dance alone
I'll dance alone
But I don't want to move
I'll take a chance
But I don't want to lose
I want to smash
Spend all my cash
I want to run, wild, all night.
Swayzak
“I dance alone”
Prologue
1 an avant...
Le sang d’Hugo, rouge et épais, coulait des profondes blessures qui zébraient son front dégagé. Le liquide liquoreux glissait sur ses lunettes rondes et noires et se concentrait sur le bas de la monture, formant bientôt une larme singulière.
Il était vêtu de son imperméable couleur sable dont la doublure, malgré sa structure en « peau de dragon », était lacérée sur toute sa longueur. La matière pourtant était l’une des dernières découvertes du laboratoire Pinnacle et était composée de multiples cellules de céramique qui parvenaient à absorber les impacts les plus puissants et stoppaient même les balles tirées par les fusils-mitrailleurs.
Le Professeur Van Helsing se promit de renvoyer le prototype à Pinnacle, assorti d’une belle lettre de réclamation, dès qu’il en aurait fini avec son problème immédiat. Tout en pensant à quelque formule introductive, Hugo raffermit sa prise sur la poignée anatomique de son Taurus Raging Bull. Un gigantesque revolver « double-action » fabriqué au brésil, calibré en .454, dont le métal argenté scintillait à peine dans la pénombre. Les lignes pures de l’arme interminable étaient juste éclairées par la lueur diffusée par la Maglite que le Professeur avait jetée par terre, lors de son irruption dans le cloaque.
A moins d’une dizaine de mètres, juste devant, un regard jaune et phosphorescent troua subitement l’obscurité. Malgré son absolu contrôle et l’avantage procuré par le revolver, encore chargé de trois balles renfermant, outre une charge explosive, de minuscules pointes d’argent béni, le bras d’Hugo Van Helsing tremblait.
La chose se déplaça vivement sur le flanc gauche, dans un bruit de reptation. Helsing pressa à nouveau la gâchette et une large langue de feu éclaira brutalement la créature.
Jusqu’au buste, la Lamie était résolument féminine. Une peau bronzée, une poitrine ferme, de longs cheveux noirs. Le ventre n’était en revanche qu’un long Tube de chair, musclé et écailleux, similaire à quelque corps reptilien. Les bras graciles étaient terminés par de longs ongles terreux et recourbés tandis que le visage, émacié, évoquait la gueule vorace d’une goule nécrophage.
Le Professeur remarqua les œufs glaireux qui maculaient le sol, disséminés dans le repaire de la créature. Ainsi donc, la Lamie avait eu le temps de se reproduire tout en semant les cadavres dans son sillage visqueux. Malgré ses lunettes noires, le chasseur avait également repéré le boyau, situé à deux pas de la Lamie. Sans doute un passage de secours par lequel elle espérait échapper à ses poursuivants.
De façon à en finir le plus rapidement possible, Van Helsing visa posément le ventre interminable et renflé de la créature puis il pressa sur la détente.
Le lourd projectile s’enfonça dans la chair annelée et donna l’impression d’imploser à travers le ventre de la Lamie. L’être fabuleux fut déportée sur la droite par l’impact et tenta de se raccrocher au mur. Alors que ses ongles puissants griffaient la pierre, le Professeur se dit que la partie était gagnée.
Il s’avança encore de quelques pas et posa le canon de son Taurus Raging Bull contre le front de sa fabuleuse proie. Elle respirait encore, avec peine. Déjà, des bulles d’un sang noir affleuraient aux commissures de ses lèvres retroussées en un rictus d’agonie.
Hugo, maître de la situation, se baissa même pour ramasser sa lame torche et en profita pour écraser les œufs gluants sous ses bottes en kevlar. La Lamie poussa un gémissement de désespoir.
Van Helsing arma son revolver et prononça, comme à son habitude, quelques vers extraits de la Divine Comédie en guise d’épitaphe pour ce nouveau trophée monstrueux :
¾ Il n'est pire douleur que le souvenir du bonheur au temps de l'infortune.
Mais juste avant qu’il ne presse la détente et efface dans un nuage de cordite celle qui avait été Layal Nigab, une jeune femme sans histoire, quelques jours auparavant, une forme blanche passa devant le maître du Club et se pencha sur le corps pantelant de la créature.
Le docteur Andersen était un homme d’une quarantaine d’année, de taille moyenne, les cheveux blonds et hérissés, portant une paire de lunettes vaguement tordues. Son visage portait également la marque de la Lamie, sous la forme de cinq estafilades sanglantes sur la joue droite. Helsing releva son lourd revolver tandis que le savant en blouse blanche donnait l’impression de vouloir faire de son corps un rempart pour la créature mourante et condamnée.
— Epargnez-moi ça, Andersen !
— Helsing ! Je pense que je peux sincèrement corriger ses instincts !
— Docteur Andersen, son organisme est saturé de Teragène. Tous vos efforts ne feront
que reculer l’inévitable. Votre fiancée est devenue la Lamie de la légende, la mère des vampires, une des plus féroces prédatrices du genre humain. Laissez moi lui apporter la libération et une paix éternelle.
Le Docteur Andersen était en train de poser ses mains tremblantes contre la blessure béante de la créature dont le regard jaune commençait déjà à se voiler. Tout en essayant de juguler l’hémorragie, il rétorqua à Van Helsing :
¾ Je n’espère plus lui rendre son humanité, Professeur. Mais je suis certain de pouvoir la rééduquer. Elle est pratiquement revenue à l’état animal. Mais avec un conditionnement assez strict, je pense être en mesure de la… La dompter, en quelque sorte.
Le Professeur émit une brève moue de dégoût :
¾ Il s’agit de votre fiancée, Docteur Andersen !
¾ Non. Layal est morte. Ce qui palpite sous mes mains est autre chose… Un être que vous devriez essayer de comprendre plutôt que d’éradiquer. Je peux la sauver si vous m’en laisser le temps et je peux en faire une créature obéissante. Une sorte de chien de chasse, pour votre club. Elle sera sous contrôle. Je vous le garantis !
Hugo Van Helsing visa à nouveau la gueule déformée de la Lamie. Le visage du Docteur Andersen s’était rapproché encore de celui du monstre comme s’il cherchait à lui donner un ultime baiser. Si le professeur appuyait sur la gâchette, il tuerait très certainement les deux.
A contrecoeur, Van Helsing baissa son arme massive et conclut :
¾ S’il y a le moindre problème Docteur, si jamais elle vous échappe, je vous promets que deviendrez l’un de mes rares trophées humain.
Il tourna les talons, rengaina son arme dans les lambeaux de son trench-coat blindé puis retourna dans la station de métro désaffectée. Il y retrouva le pauvre Lachlan Forrow dit « Skinner ». Le chasseur en costume d’alpaga gris, coiffé d’un panama couleur crème, était recroquevillé contre le sol, dans une position foetale. Hagard, il serrait son poignet droit. Son fidèle jeu de cartes était éparpillé autour de son corps tremblant. Hugo se baissa pour observer la blessure de sa dernière recrue de plus prêt. Lors de la traque finale, la Lamie, en disloquant ses monstrueuses mâchoires, avait littéralement avalé la main droite de Forrow.
De ses dents recourbées, le monstre avait arraché l’intégralité de l’épiderme avait d’avaler la peau avec une affreuse délectation. Les os étaient maintenant quasiment à nu et s’agitaient dans ce qui restait de chair.
Vision horrible d’une serre sanglante.
¾ Je vous appelle une ambulance, Lachlan.
Entre ses dents serrées, le chasseur répliqua :
— Ne vous donnez pas cette peine, Helsing.
— Je ne vais pas vous laisser comme ça. Venez au moins à Bedlam.
— Pour la dernière fois foutez moi la paix, Professeur Van Helsing !
Piqué au vif, Hugo se redressa et d’un coup de botte, fit voler quelques cartes à jouer. Le sang qui s’était concentré à la base de ses lunettes noires glissa alors et la larme sombre s’éclata contre l’as de pique.
Un déplaisant symbole, pensa le maître du Club.
19 novembre 2008
Nouvelle "Fantasy"
Dans la tête du dragon de bois
6.
Comme mon dernier jet de dés, hier soir.
Une rapide partie avec un vieux tynigien qui ne cessait de gratter ses pieds ridés et velus. Un ancêtre qui refuse toujours de porter les sabots ferrés « préconisés » par la milice impériale. Paraît que les gros orteils poilus, ça choque les citadins ! Enfin, lui il s’en moquait, il avait servi dans la grande guerre, comme moi. Vétéran oublié de la lutte contre le Mal , figure cassée arpentant les rues tordues de la vieille ville impériale. Il avait empoché ses gains, pas grand-chose en vérité, quelques piécettes d’argent de ma réserve personnelle, avait salué les derniers buveurs puis était parti en bourrant une nouvelle fois sa pipe de leur drôle de tabac aromatisé.
J’étais donc resté seul devant ma chopine de bière. De la vraie pisse d’ânesse ! Mais qui pouvait tout de même soûler un nain comme moi pour peu que vous y mettiez la dose. Bon, hier soir j’avais su m’arrêter à temps. Pas que je crache sur une bonne cuite de temps à autre, mais le lendemain, je devais me lever tôt.
Je bosse, voyez vous.
Bon, je vous arrête de suite ! Allez pas vous mettre marteau dans le crâne ! Je ne passe pas ma vie dans les mines du nord à creuser des tunnels sans relâche, une lampe à huile vissée autour du front et je suis également trop vieux pour aller taquiner les trolls et autres bestioles peu recommandables qui hantent encore les plaines lointaines. Enfin, on en voit de moins en moins. Faut dire que depuis que les soldats de l’empire sont équipés d’arquebuses, les routes sont de plus en plus sûres… Et foutrement ennuyeuses aussi.
Mais je ne suis sans doute qu’un ancêtre ronchon, un vestige du passé. Un nain qui, un jour, a quitté ses montagnes pour rejoindre une bande d’exaltés apatrides en quête de trésors et de reconnaissance. En ces temps anciens, l’empire n’existait pas encore. C’était une simple province humaine, centrale, luttant contre les invasions des peaux verdâtres et les ravages du grand dragon Aragush. Mon peuple aidait parfois le jeune peuple des hommes, en lui confiant quelques secrets de maçonnerie pour renforcer les murailles de leurs châteaux ou en livrant des armes parfaitement équilibrées à leurs héros.
Et moi, j’étais jeune, une tête de pioche, la barbe et la tignasse en bataille. Bagarreur, pour sûr ! Même pas 200 ans. Et donc l’attrait de l’inconnu, l’appel de ce mystérieux monde de la surface. J’ai pas mal traîné dans vos auberges, déjà à l’époque, malgré votre bière insipide et vos jeux de hasard idiots mais tellement attractifs. Les parties de dés, sous un bol, les paris fiévreux et ma rencontre avec les éphémères chercheurs de gloire et d’or.
L’histoire officielle nous a oubliés, vous savez, mais c’est ma compagnie qui a fini par vaincre le vieux lézard et ses légions d’orcs. Les lumières du bossu barbichu en robe nous ont un peu aidé, je ne le nie pas mais c’est ma fidèle hache en acier nain qui s’est finalement plantée dans l’œil droit du monstre. Nous avons ramené la dépouille de la bête dans la capitale avant de vivre comme des héros, pendant que la province prospérait comme une large tâche suiffeuse. D’autres aventures, plus au Sud, mais moins glorieuses. Je m’efforce de ne pas trop y penser, d’ailleurs. Les autres étaient trop âgés. Des hommes, sûrs de leur force et de leur astuce qui maintenaient l’illusion de leur jeunesse grâce à des onguents et des décoctions. Mais les dents étaient déjà noires, les yeux chassieux, les mains tremblaient.
Je fus le seul à revenir en vie de notre dernier voyage à travers le continent perdu de Kaydôm. Les cités naines ayant rejoint l’empire émergeant, je décidais de rester ici, dans la capitale puisqu’on me fêtait encore comme un héros et que je pouvais encore boire à l’œil dans les tavernes du centre-ville. Mais le temps est un ennemi plus implacable que le Mal et je fus oublié. Tous mes amis et connaissances avaient trépassé. L’Empire put à loisir réécrire son histoire. Aragush avait été terrassé par un chevalier impérial, un noble, bien évidemment, pour mieux installer la dynastie en place.
De façon à renforcer son pouvoir, l’Empereur rassembla les ossements d’Aragush et les exhiba sur la grand place, maintenus en place par des rivets et des barres de métal. Quand je passais devant, je ne manquais jamais de déposer un glaviot bien épais entre les griffes des pattes antérieures, pas pour conspuer mon ancien adversaire mais plutôt pour salir le pouvoir émergeant, en toute discrétion.
Ma barbe avait blanchie et mon tarin était encore plus vultueux qu’avant, une excroissance rouge et encerclée de veines violettes. Bières et liqueurs n’avait pas amélioré mon apparence physique. En outre, je commençais à souffrir de maladies typiquement naines, les mains et les pieds qui gonflaient par les nuits humides, une rigidité aux articulations. Seul l’alcool pur me permettait de décongestionner mon vieux sang et je dois avouer que j’ai bien profité de cette médication.
Une descente. Une déchéance progressive. Toujours plus isolé et méprisé par les hommes et les elfes qui étaient sortis de leurs forêts obscures pour commercer avec l’Empire. Les longues oreilles me montraient du bout du doigt en ricanant sous leurs foutues capes elfiques.
Du héros au poivrot ! La triste trajectoire de Nayerdhan Ybywyn.
Mes doigts, épais, grisâtres, mais toujours solides, aussi durs que le fer ! Et tous là, malgré les combats à la hache et mon nouveau travail, presque aussi dangereux.
Le boulot, justement. C’est le matin et je lève, lentement, avec cette raideur au creux des reins. 5 heures. Juste des éclats de sommeil. Comme des gravas. Même pas reposant.
Quitter sa paillasse, épouiller sa barbiche qui rebique, enfiler sa côte de chauffe et resserrer son casque en cuir avec les grosses binocles jaunes. Sécurité d’abord. Il me reste un quignon de pain sec et le fond d’une outre de lait baraté. Je mange sans réel plaisir puis quitte mon logement, une simple chambre dans la banlieue de la cité impériale. Encore la nuit, troublée par l’éclairage des lampadaires à gaz. Une brume sale rampe sur les pavés inégaux tandis que je marche vers le centre ville.
Plus grand monde. Quelques patrouilleurs. Des jeunes recrues, portant épée et lourd pistolet à amorce en silex, capeline et casque en acier surmonté d’un haut cimier blanc. Les dernières « pierreuses » également. Ces filles qui vendent leur corps malade en échange de quelques pièces d’argent. Rapide étreinte contre les murs râpeux. Humaines en grande majorité, quelques métis elfiques. L’air est frais tandis que je traverse la grand’place. Un rapide coup d’œil à la grande horloge qui surmonte le beffroi de la maison du bourgmestre. Je risque d’être en retard alors j’appuie sur mes courtes jambes et trotte vers les quais. Je lon,ge le grand port et parviens enfin sur mon lieu de travail. Une longue esplanade pavée, encerclée d’entrepôts décharnés et désaffectés. C’est là qu’anciennement, l’empire des hommes construisait ses bateaux de guerre. Il en reste un d’ailleurs, sur la rivière. Un cuirassé à aube et à vapeur, rouillé, dont les canon inutiles pointent vers les immeubles d’en face. Je m’avance vers ma cabane de fer et sors ma clé.
Je suis le premier comme d’habitude. Je vais prendre ma caisse à outils et me dirige vers le plus grand des entrepôts. Je fais coulisser la porte dans un fracas d’acier et, comme chaque jour, je ne peux m’empêcher de le contempler.
Aragush, le grand dragon. Haut de plus de 30 mètres, 65 mètres de long, de la gueule jusqu’aux pointes de sa queue, 120 tonnes. Sa peau a été remplacée par une coque en bois sculptée mais ses ossements sont bien visibles entre les jointures et l’appareillage à vapeur logé au centre de la bête.
Sa gueule pointe vers le bas, orbites vide, mâchoire pendante garnie de crocs en acier. Je commence par déplier toutes les échelles de maintenance puis vais remplir les réservoirs de l’immense dragon de bois. De l’alcool distillé par les moteurs principaux, puissance de 400 griffons, ça ne rigole pas ! De l’eau aussi, pour la propulsion par vapeur et j’en profite pour vérifier les niveaux d’huile. Je graisse ses articulations, je vérifie la pression, je resserre quelques boulons, je retends des filins et des cordages.
Bientôt la demie, je démarre le moteur à alcool tandis que les collègues arrivent à leur tour. Tous des humains. Quelques mécanos qui viennent m’assister, des rabatteurs pour appâter le chaland, des caissières. Alors que la grande carcasse de bois se met à vibrer, nous partageons un café avant le début de notre journée. Je parle assez peu, encore la tête brouillée par les bières d‘hier soir. Un vieux nabot taciturne. Les collègues ont l’habitude.
Je suis chef machiniste, je conduis la bête.
Je plie ma tasse en papier rigide et la jette dans une corbeille avant de monter dans le corps d’os, de cordes, de cuir et de métal d’Aragush. Sous la joue de bois, le sculpteur a bien fait ressortir l’encoche qui a tué le dragon. C’était moi, mon coup de hache légendaire. Mais aujourd’hui, tout le monde s’en moque. Ils ne viennent que pour faire un tour sur le dos ou dans le ventre du dragon.
Visite des anciens docks de la cité impériale portés par le mal absolu. Je monte en premier, directement dans la grande tête de bois. Un bon observatoire pour conduire le dragon. Juste un petit circuit, ovale, sur les pavés. Je prends les commandes, fait remuer la queue articulée et abaisse le cou massif tout en ouvrant la gueule d’Aragush pour libérer un jet de vapeur. Les gosses adorent.
L’aube est maussade, une grisaille lourde plombe l’horizon et les hauteurs en fer forgé des immeubles les plus récents. Une quinzaine d’étages dressés vers les cieux. On se demande comment ça peut tenir sur une terre assez marécageuse et friable. Mais, les hommes ont toujours été ainsi, orgueilleux et imprudents.
Enfin, pas mon problème ça, les fondations de leur grande cité ! Moi, c’est le dragon, la tête en bois, les pattes griffues qui se lèvent, mues par la pression, dans un chuintement. Mes collègues me rejoignent. Juste trois gars pour la sécurité et un aboyeur pour débiter quelques discours sur Aragush, sa légende, son armée d’orcs et sa chute. On début, on m’avait proposé ce poste mais je n’ai jamais su rien dire à ce propos. L’aventure, je la vivais, je ne la racontais pas. Je laissais ça aux bardes et autres ménestrels, bientôt remplacés par des chansonniers et autres braillardes qui s’égosillent dans les bordels des nouveaux docks.
Le dragon s’ébroue et il effectue un quart de tour sur son axe tout en agitant ses grandes ailes de cuir, soulevant des paquets d’eau devant lui. Il a bien plu durant la nuit et les pavés imparfaits ont retenu des petites poches d’eau.
Une nouvelle journée commence, par pire qu’hier, pas meilleure que demain.
C’était le nombre fétiche d’une tribu d’assassins venus du lointain continent de Kaydôm. Le symbole de la mort.
Je ne sais pas pourquoi ce souvenir me revient précisément, à ce moment ! Alors que je vais doucement ranger le dragon contre l’escalier de bois mobile au pied duquel se pressent déjà les premiers visiteurs. Aragush le décharné est la merveille la plus visitée de la cité impériale, largement devant l’ancien observatoire gnome ou l’ancienne académie des mages-zoologues. Le mal fait toujours recette que les marques du savoir ou de la civilisation. Montrez des crânes évidés ! Des ailes membraneuses effrayantes ! Plutôt que de vieux livres ou des télescopes finement ouvragés.
Enfin, ce que j’en pense moi, ça n’a pas de réelle importance. Juste les commentaires d’un vieux grincheux, des mots qui tombent dans une barbe blanche. La machine se stabilise pile devant l’escalier et l’un des autres mécanos, en poste dans le ventre de bois, se précipite pour raccorder la passerelle à l’escalier. En bas, un autre collègue a déjà fait sauter la chaîne et les visiteurs se précipitent. Des humains, en grande majorité, avec quelques familles elfiques. Ils portent des sacs frappés des armoiries de quelques grands magasins impériaux. Des enseignes de luxe et de légende.
Je les regarde à peine, concentré sur les couinements de mes filins et les tremblements de mon moteur. Une autre collègue, une humaine assez ronde et à la voix forte entame déjà son petit discours de bienvenue et détaille quelques épisodes de la grande guerre contre Aragush. Une légende assez inexacte malgré mes renseignements de première main ! J’avais passé pas mal de soirées avec elle, à traîner dans quelques bouges portuaires. A l’époque où elle n’était encore qu’une jeune stagiaire, provinciale, fascinée par la bête de bois et son machiniste de petite taille. On avait bien rigolé, pendant cette période ! Concours de boisson, jeux de cartes ou de dés. Et puis, elle avait suivi la courbe éphémère des existences humaines, le corps qui vieillissait, un mari, des enfants et de nouvelles directives. Ne plus évoquer les anciens héros, en faire des figures anonymes, des instruments du destin impérial.
Elle avait un peu résisté, au début, pour la forme, pour conserver notre ancienne amitié. Mais les années passèrent, sa volonté s’éroda. Elle voulait juste bien faire son travail, débiter son discours des dizaines de fois dans sa journée et rentrer au plus vite dans son foyer. Je n’ai pas vraiment éprouvé de rancœur. C’était dans l’ordre des choses, la nature humaine. S’adapter.
Les visiteurs entrent dans le ventre du dragon et commencent à se disperser le long des balconnets, nacelles, passerelles et passages. Certains montent jusqu’à la tête pour regarder au fond des orbites creuses qui laissent échapper quelques volutes de vapeur. Un enfant d’homme me montre du doigt.
Réaction classique, habituelle. Je n’y prête même plus attention. Je tire le levier de contrôle et les grandes pattes se mettent en route. La bête est très lente, lourde, immense, majestueuse. Quelques gosses ont préféré rester en bas et se faufilent entre les griffes. Il n’y a quasiment aucun risque, Aragush avance avec une lenteur calculée. Je baisse sa tête, je lâche un peu de vapeur par les tuyères logées dans sa gueule, je fais serpenter sa longue queue. Quand je veux faire un peu d’effet, je déploie ses ailes et les fait battre, juste un peu.
Les ailes sont les éléments les plus fragiles de l’assemblage et elles chassent l’air devant elles, faisant fuir les gosses apeurés et excités. Les visiteurs ne cessent de pousser des exclamations de surprise et de ravissement en se baladant dans la grande carcasse. Le cœur du mal ! Mais rendu inoffensif par la magie et la science de l’Empire.
Le frisson ! Le périple de toute une vie pour beaucoup d’entre eux. Le voyage en chemin de fer ou en bateau à aube jusqu’ici, la traversée de la vieille ville puis le tour des docks dans le ventre d’Aragush.
J’avance à travers les entrepôts déserts. Il y a quelques projets en cours, depuis deux ans, pour réhabiliter les lieux, ouvrir d’autres boutiques de souvenirs, des estaminets, quelques guinguettes. Mais attention ! Pas des bouges comme ceux des docks avoisinants ! Du familial, du grand luxe ! Où les bourgeois de l’Empire viendront déguster leur tasse de Kayfé fumant en écoutant quelques disques de cire joués sur les récents phonographes.
Du potin mondain ! Et bientôt, je n’aurais plus nulle part où aller pour écouter les bonnes vieilles « rumeurs ». Les annonces des attaques de trolls, les disparitions d’enfant dans les marigots, les artefacts anciens subtilisés par quelques sorciers en mal de pouvoir.
Je traverse la grande esplanade, en déployant une fois de plus les grandes ailes d’Aragush, ce qui arrache de nouvelles exclamations fascinées à ma première fournée de visiteurs.
Puis ensuite, très lentement, j’effectue un demi-tour sur l’axe de la bête de bois et retourne sur mes pas pour les déposer devant la boutique de souvenirs et le petit restaurant.
Un coin de soleil perce timidement à l’horizon projetant des tâches de lumière jaune sur les pavés humides et faisant briller les ornières pleines de flotte.
Certains pourraient trouver ça joli, moi la réverbération, ça me dérange. Je fais glisser mes lunettes jaunes au dessus de mon nez cabossé puis regarde la grande horloge au frontispice du grand bâtiment qui fait face au restaurant, un ancien atelier de marine dans le ventre duquel ont été assemblée la plupart des cuirassés qui se sont lancés à l’assaut des mers puis de Kaydôm.
Car ce n’est pas avec un groupe de six vieux débris héroïques dans notre genre qu’on peut se tailler un empire, il faut de la vapeur, des canons, des humains en uniforme et derrière tout ça, une personnalité de fer.
Une famille d’elfes attend devant la corde, malgré l’écriteau très explicite leur signifiant l’heure de ma pause. La famille est composée d’un grand homme pâle en costume croisé sombre mais qui porte une capuche antique dont la forme et les bordures dorées me rappellent vaguement quelque chose, flanqué d’un gamin surexcité et d’une dame assez ronde, pour une elfe. Mon regard jaune est d’ailleurs attiré sans cesse vers sa large poitrine. J’ai en plus une vue plongeante sur sa peau pâle et parsemée de tâches de rousseur.
J’agite les mains pour bien leur faire comprendre qu’ils doivent revenir d’ici une demie heure mais l’elfe en costume et capuche fouille dans sa poche pour en sortir une plaquette dorée. Un Krelt ! L’ancienne monnaie de l’Empire. Une belle somme… Presque trop importante pour un simple tour sur le dragon de bois. Méfiant, je quitte mon perchoir et vais jusqu’à la plateforme principale. Les elfes ont déjà franchi la chaîne de sécurité et la grande forme sombre est rendue au milieu de l’escalier, le Krelt en avant. Toujours dissimulé par l’ombre de sa capuche, il dépose le rectangle d’or dans ma paume tremblante.
— Messire, nous sommes fermés et…
— Allons, je vous demande simplement un tour. Juste pour moi et ma petite famille.
Le gosse s’est déjà glissé dans l’ouverture et détaille les machines internes en ouvrant grand les yeux. La femme est restée à côté de l’homme, terminant un cornet rempli de sucreries humaines luisantes. Pas vraiment jolie, selon les standards nains, mais assez robuste, avec dans le regard un éclat coquin légèrement perturbant. J’hausse les épaules puis détaille le Krelt en le caressant doucement. C’était un vrai ! Une vraie pièce de musée, dont la valeur de collection dépasse largement son poids en or. Avec une pareille somme, l’elfe peut bien louer Aragush la semaine entière. Il entre à son tour et rejoint le gosse dans son inspection frénétique. Bon, je pense que je peux reprendre mon poste et leur offrir ce petit caprice. Je grimpe derrière la grande caboche de bois et relance la lourde machinerie. Aragush se déplace à nouveau.
J’opte pour le grand jeu, battement des ailes, ouverture de la gueule, claquement de la queue sur les pavés de l’esplanade. Je fais même rugir la bête en actionnant les pompes et les crécelles de métal. Je perçois les exclamations de joie du gosse et des glapissements idiots de la femme.
Finalement, pas si moche cette journée !
Un peu de bonheur pour eux et beaucoup d’argent pour ma poche.
L’elfe en costume noir surgit alors de la trappe dorsale et marche vers moi. D’un ton narquois, il me dit :
— Tu ne m’as donc pas reconnu ?
Je ne peux m’empêcher de sursauter et me tourne brusquement, tout en ôtant mes lunettes de sécurité. L’elfe a rabattu sa capuche, exhibant sa face allongée, hilare et sans âge. Il arbore des cheveux longs, argentés, presque blancs. Un ancien. Je fouille dans ma mémoire sans toutefois parvenir à l’identifier. Il ajoute :
— J’avais les cheveux courts à l’époque, coupés selon les normes du Temple de la
Lumière Divine.
— Corvaneel ? Corvaneel, le paladin ?
Il éclate d’un petit rire fêlé et effectue une imposition des mains.
— Cela fait longtemps qu’on ne m’a pas appelé ainsi.
Les souvenirs refluent, comme un torrent. L’un des premiers compagnons. Un jeune elfe plein de morgue et de dédain pour nous autres, déchu pourtant et qui avait rejoint un ordre humain de prêtres guerriers. Il nous avait assisté dans la grande bataille contre Aragush et nous avait permis de détruire les cristaux du pouvoir en retenant la garde prétorienne du grand dragon. Ensuite, il avait intégré l’armée impériale et avait mené de nombreuses conquêtes. Aux dernières nouvelles, son unité avait été massacrée par une tribu cannibale, loin dans le royaume de Kaydôm. On avait annoncé sa mort dans les journaux officiels, ne vantant que ses mérites militaires et occultant son passé aventureux.
A l’époque, ça ne m’avait pas plus touché que ça.
Un vieux compagnon oublié, un elfe de surcroît, ayant prêté allégeance à l’Empire des hommes. Tout en rabattant sa capuche, il déclara :
—Tu ne sembles guère en forme, Nayerdhan Ybywyn.
— Je ne me plains pas. J’ai fait mon temps.
— C’est ce que je croyais aussi.
— Tu as une famille, maintenant ? Félicitations. Jamais réussi à construire quoique ce
soi, moi.
— Tu rigoles ! Le petit est un Faunin. Un vieux gnome des marais de Kaydôm,
malandrin et surineur. Quant à la femme, c’est une des pierreuses des docks, que j’ai engagée pour la circonstance. Si elle t’intéresse, je peux te négocier une ristourne. Après tout, entre vétérans, on peut se faire des petites faveurs.
Nous nous toisons, sur la plateforme dorsale d’Aragush. Je ne vois toujours pas où Corvaneel veut en venir… Et je n’aime pas cette histoire de Faunin déguisé en enfant et de pierreuse maquillée en épouse modèle. Il s’éloigne de quelques pas et brusquement, me dit :
— Oui une famille attire moins les regards. Ceux des gardes surtout. Enfin, leurs yeux
restent collés sur la fille. C’est plus facile pour moi.
— Que veux-tu, Corvaneel ?
— Tu te souviens de Tarmaeel, mon demi-frère ?
Je crache dans l’air, assez loin de la carcasse d’Aragush
— Comment oublier le nécromant ? Le commandant des armées d’Aragush. Mais il a
bien péri pendant l’assaut, de ta propre épée sanctifiée ?
— Oui… Simplement, je n’ai pas brûlé son grimoire, comme je vous l’avais dit. Je
l’ai conservé puis étudié à mon tour.
Un frisson me glace le bas des reins. Je me remémore notre affrontement contre Tarmaeel, cette atroce sensation de froid qui s’était répandue dans la pièce à son arrivée. Ses serviteurs décharnés, la puanteur qui émanait de son corps parcheminé et l’avidité de son regard creusé.
Corvaneel dégaine un stylet de son costard et le lance avec une grâce incroyable contre un oiseau qui voletait au dessus de nous. Le volatile s’écrase net à mes pieds. L’elfe se rapproche et poursuit :
— La nécromancie n’est pas un art si difficile. Au contraire, le principe est assez
simple. Il consiste à déranger quelques divinités inférieures et de les amener à se venger sur des corps mort. Leur magie « d’agitation », réveille les chairs et il suffit d’imposer sa volonté propre à ces pantins. Comme ta machinerie, en somme. Sauf que la magie noire remplace ton alcool et autres huiles.
Je peine à déglutir :
— Alors… Tu es devenu, ce qu’était ton demi-frère ?
Il rit à nouveau et fait une passe manuelle au dessus de l’oiseau mort qui se met à battre des ailes et à piailler.
— Oui… Mais je le surpasse. J’ai toujours été meilleur que lui. Je peux réveiller de
petites créatures, des cadavres humains et même animer les ossements des grands fauves de Kaydôm.
— Tu n’espères tout de même pas que….
J’éprouve même du mal à formuler ma pensée sous une forme verbale. Alors je regarde le dos de bois d’Aragush. Sans se départir de son sourire, Corvaneel répond :
— Ce n’est pas un simple rêve, Nayerdhan, je possède le pouvoir de lui rendre une
bonne partie de sa puissance d’antan. Pense à ce qu’il a vécu, bien avant nous. Aragush a des milliers d’années d’existence. Il a assisté à la naissance et au déclin de nos deux peuples, il a traversé les jardins des dieux. Sa compréhension a transcendé le bien et le mal. Sagesse et folie liées dans un corps qu’il a crut immortel et qui ne tient que par quelques plaques de bois et une machinerie à alcool. Nous pouvons changer cet état de fait, Nayerdhan ! Faire renaître le grand Dragon et l’âge des héros ! Car nous avons été trahis au final ! Moi par l’armée Impériale, toi par… Je ne sais trop. La médiocrité de ton existence, un parfum de déchéance. Réveillons Aragush tous les deux !
Une décision que je peux être le seul à prendre.
Soit suivre mon ancien compagnon dans sa folle entreprise de ramener le Mal au cœur de l’Empire.
Soit ramasser une bonne vieille clé de 15 et me jeter sur lui pour fendre son crâne dédaigneux.
Je lisse ma barbe blanche et regarde autour de moi.
Ciel gris, une cité plombée et tenue par un pouvoir corrompu.
Un monde croupi.
Je remise ma clé.
Cet Empire mérite un Mal à sa mesure, un dragon de vapeur et de métal, un lézard industriel.
Au boulot !
26 juin 2008
Taxi de nuit
Night Cab
Londres
Victoria station
4 heures du matin
Les mains posées sur le haut du volant, je regardais le tout premier arrivage de touristes de la journée avec une attention chirurgicale. Un client, c'est important. Je m'étais posté dans une ruelle adjacente, juste en face du terminus de la gare routière. Le gros bus Eurolines venait d'arriver, avec une heure d'avance sur son horaire, directement de Paris.
Par conséquent, j'étais l'unique taxi à rôder dans le coin. Un coup de bol monstrueux. Les touristes se dispersèrent. Certains allaient par paquets, par couples. Ils ne m'intéressaient pas. Je traquais le solitaire.
L'avance providentielle me permettait de choisir ma proie. D'habitude, c'est moins évident. D'abord il y a la concurrence: collègues ou taxis standards, homologués. Et puis, il y a la police...
Faut dire que je ne suis pas un vrai taxi. Je suis plutôt une sorte de racketteur motorisé. Ma caisse ressemble en tout point à un taxi pourtant: une vieille Nissan, avec une plaque lumineuse sur le toit et un compteur Argomatic bien trafiqué. On est plusieurs à marauder dans la capitale, à la recherche des pigeons les plus gras. De plus en plus, à ce qu'il paraît.
Du travail propre. On chope le mec à sa descente du train ou du bus. La nuit de préférence, quand le dernier métro est rentré au dépot et que les bus de nuit sont plus écartés que les jambes de ma soeur.
Y'a toujours un touriste égaré qui transpire en trimbalant quinze tonnes de sacs. On arrive derrière lui, l'air de rien...La plupart du temps, le gars remue ses bras engourdis en gueulant. On lui ouvre la portière, on l'aide à charger ses bagages dans le coffre et on le balade à travers la ville. N'importe ou. On prend son temps. On discute, histoire d'endormir sa méfiance.
Et puis le compteur tourne. Les livres s'accumulent. Moi, je prends cinq livres le kilomètre.
Quand le pigeon est à point, je stoppe assez loin de sa destination et lui demande de me régler immédiatement la course d'un ton agressif. Etant Jamaïcain et baratineur, le mec finit toujours par cracher. S'il essaye de me faire chier, ou me menace de prévenir les flics, je me barre avec ses valises. Sinon, en parfait gentleman, je balance son matériel sur le trottoir et lui envoie un grinçant :
¾ Have a nice day.
Généralement, je me fais dans les 20 livres. 60 pour les pigeons de naissance. Une super combine. Surtout pour un mec comme moi, qu'en a plein dans le crâne. Parce que j'ai quelques variantes. Quand je tombe sur un client parano ou sur un costaud, un dur, un mec un peu bizarre, je lui fais payer un tarif, disons correct, mais toujours rond. Comme ça, ça me permet d'écouler la fausse monnaie que fabriquent mes frangins de Brixton.
Pour les flics, j'ai une fausse licence. Bien foutue. On dirait une vraie. Ça m'a permis de sauver ma liberté conditionnelle deux fois, le mois dernier. Faut dire qu'on est plus les seuls à user de la combine. Y'a des tordus dans les rues, maintenant. Des violeurs, des tueurs en série nous ont piqué l'idée. Merde ! on aurait du déposer un brevet.
Les gens commencent à avoir la trouille du Night Cab. J'ai même lu dans le Sun que plusieurs nanas avaient été violées par des taxis maniaques. Remarquez, c'est tentant.
Une petite jolie nana, toute seule, paumée au milieu de Londres. Un mec, pas trop réglo avec la loi, en maraude. Les fantasmes tournent comme le compteur. Moi, j'ai jamais donné dans ce genre de truc...Le vol, O.K. Mais un viol, et peut-être en prime un petit meurtre, c'est pas mon truc.
Une fois...Une seule, j'ai pas pu résister. Une sister, black, qui revenait de Kings Cross. Une pute, avec un long imper luisant, un short en jean qui moulait son petit cul et des cannes incroyablement longues. Elle avait un petit chien avec elle.
D'accord, je l'ai violée, sur la banquette arrière.
Comment violer une pute ?
Je lui ai refilé de la fausse monnaie.
C'est une vieille blague, mais c'est la pure vérité. Je le jure sur la tête de Bob Marley.
Je repensais à cette foutue nuit de baise quand j'ai repéré la nana. Toute seule, bien fringuée, jeune. Ca aurait pu être une bonne occase mais son mec est arrivé. Le connard portait les valises. C'était pas la peine. Un seul client à la fois, c'est une de mes lois personnelles.
Et puis j'ai vu le jeune gars. Veste en jean, cheveux mi-longs, un peu gras, un t-shirt avec des inscriptions ritales. Il portait deux gros sacs et me donnait l'impression de tourner sur lui même, désorienté. Une toupie pleine de fric.
J' effleurai le levier de vitesse et démarrai lentement. La Nissan glissait toute seule vers la proie. Je dépassai le touriste, lui jetai un regard en attendant qu'il agite le bras...J'étais sûr de mon coup. J'avais lu dans son visage les marques du soulagement. Déjà je stoppai.
Victoria Station
4 heures 5 minutes.
La portière s'ouvrit brutalement et une grande forme efflanquée s'affala sur la banquette.
J'allais lui balancer un :
¾ Bon giorno Maestro.
Quand je remarquai mon italien. Celui ci était toujours sur le trottoir, en train de regarder son guide de Londres. Merde ! Je m'étais garé un peu trop loin et un client inattendu en avait profité pour rentrer dans ma caisse.
Je jetai un oeil dans mon rétro intérieur. Le mec devait être un géant. Au moins deux mètres puisque j'ai pas pu voir sa gueule. J'ai juste aperçu sa poitrine maigre, comprimée dans un grand manteau gris. J'ai soupiré avant de le saluer. Le mec m'a répondu dans un drôle d'argot. J'ai rien compris. J'ai demandé :
¾ Vous parlez Anglais ?
¾ Hollande...Venu...Amsterdam.
Le mec parlait d'une voix lente, grave. Il se servait de sa respiration pour pousser ses mots. On aurait dit qu'il économisait son souffle, ou qu'il était tubard. Il a reprit :
¾ 1 Old Brompton Road.
J'ai démarré. Jouant à fond mon rôle de taxi. A un détail près, je ne savais pas où pouvait se trouver cette putain de rue. Enfin, ça n'avait aucune importance. Le client était un étranger qui n'entravait que quelques miettes d'anglais. La barrière linguistique est un avantage lorsqu'on veut arnaquer un gogo. C'est une autre de mes lois.
J'ai commencé à le trimbaler, d'une rue à l'autre. Prenant bien mon temps aux feux rouges. Hyper prudent, je cédais le passage au moindre véhicule, avec en prime un large sourire. Pendant ce temps, le compteur trafiqué tournait à plein régime. Déjà 20 livres dans la poche.
Tout en conduisant, j'arrêtais pas de régler le rétro. J'avais envie de voir sa gueule, au client. C'était un blanc. J'ai vu ses grandes mains accrochées à mon siège. Une peau crayeuse et terne, comme du poulet congelé. J'ai trouvé ça plutôt désagréable. Pour me débarrasser de cette drôle d'impression, j'ai tenté de lancer la causerie :
¾ Amsterdam ? Une foutue ville.
¾ Oui.
¾ Et vous avez des bagages avec vous ? Peut-être en consigne, à la gare.
¾ Non.
C'est quoi ce client qui débarque de Hollande sans un seul sac ? Cette course sentait l'embrouille. J'ai essayé de le cuisiner en douceur:
¾ Vous êtes venu comment ?
¾ Bus...Ferry.
Il était en train de me monter un bateau, l'enfoiré ! J'avais bien observé le flot des touristes qui descendaient du car et j'avais vu aucun blanc comme lui. J'ai poursuivi :
¾ Vous êtes sûr. Vous venez d'arriver ?
¾ Oui...Maintenant.
¾ Désolé de vous contredire Monsieur, mais je ne vous ai pas vu descendre du bus.
¾ Oui...Avec les sacs.
Bizarre. Le client avait l'air de piger ce que j'étais en train de lui dire. Et en plus, si j 'avais bien compris sa réponse, ce gars était un putain de voyageur clandestin.
Enfin, j'ai tourné mon rétro vers sa figure.
Sheperds Bush road.
4 heures 30 minutes.
Putain ! Quelle tête. Sèche comme la mort. De longs cheveux filasses poivre et sel, la
barbe idem. Une bouche aux lèvres éclatées et des yeux ! Trop bleus, trop clairs.
J'ai vite remis mon rétro en place avant que le Raspoutine de derrière me plante son regard vitrifiant dans les mirettes. J'ai beau avoir de l'assurance, une coupe rasta et une moustache merdique de dealer à la petite semaine. Je savais d'instinct que je ne faisais pas le poids.
J'avais 40 livres au compteur. Mais j'étais pas à l'aise avec l'autre qui jouait avec ses longues mains dans mon dossier. Je me suis dirigé vers le trottoir et ai freiné nerveusement. Sans me retourner, j'ai dit :
¾ O.K. Moi, j'veux pas d'emmerdes. Vous me payez d'abord ce qui est au compteur ou vous descendez. Sans vouloir vous insulter gentleman, vous n'avez pas l'air d'un gars qui se balade avec des gros billets dans les poches.
J'avais envie qu'il dégage, rapido. Qu'il se taille en emportant sa tête de mort et sa voix poussive et que je puisse continuer tranquillement ma nuit. Au lieu de ça, il a plongé une main dans son manteau et m'a donné mon pognon.
J'ai remarqué au passage qu'une de ses poches avait l'air sacrément gonflée.
Ce mec avait de la thune. Alors moi, je me suis dit que ça valait peut-être le coup de poursuivre l'arnaque. Alors, malgré mes appréhensions, je suis reparti. Le mec s'était remis à agripper le dossier de mon siège. Je pouvais sentir ses ongles contre mes épaules.
Comme il restait silencieux, j'ai pris une cassette et lui ai demandé:
¾ Ça vous dérange si je mets un peu de musique ?
¾ Non.
Inquiétant le client mais pas emmerdant. J'ai mis "Soul Murder" de Barry Adamson et je me suis décontracté. On a fait trois fois le tour de Sheperds Bush puis j'ai piqué vers Kensington. 50 livres de mieux. L'Argomatic ne se sentait plus et je le suivais. Du fric, en trimbalant un Hollandais fêlé. Quand je raconterais ça à ma pute de frangine et à mon taulard de frère, ils allaient en verdir de jalousie.
High street Kensington
5 heures.
Le mec s'est alors mis à hurler, couvrant ainsi ma chanson préférée "A Gentle Man of
Colour". J'ai pilé net, devant Holland park. Le mec est sorti du taxi et s'est rué vers une poubelle.
J'suis resté planté sur mon siège, les yeux sortis, la bouche ouverte. Dans la lueur de mes phares, j'ai détaillé le mec. Encore plus grand que je l'imaginais, décharné, impressionnant. J'ai récupéré le cran d'arrêt, scotché sous le tableau de bord et suis sorti. Le client fouillait dans les détritus, dérobant des épluchures de melon. Pas bien dans sa tête.
Je me suis avancé, lame sortie, la main prête à danser sur son ventre et ai dit:
¾ D'accord, je veux bien stopper ici, mais je veux mon fric.
Il n'a rien répondu. Il mangeait. Non, il n'y avait plus rien à bouffer. En fait, il raclait. Mains révulsées sur les épluchures, le regard perdu dans la nuit...Pas la peine d'en rajouter. Je n'en voulais plus de son pognon. J'ai rebroussé chemin et ai repris ma place.
Y'avait un truc. Des traînées sombres et gluantes, sur le dossier. J'étais en train d'y foutre mon
doigt lorsque mon ami, Racleur, est revenu.
Il a repris sa place, tranquille, et m'a dit:
¾ 1 Old Brompton Road.
Puis il a lâché une autre poignée de biffetons, froissés et pleins de matière noire, juste sur mes épaules. J'ai serré le manche de mon arme, avec l'intention de m'en servir. Mais j'étais
pas dans une bonne position. Valait mieux attendre, et voir.
J'aurais pu aussi me barrer en courant. Et abandonner au Racleur mon taxi et ma recette ! Non merci. Alors je suis reparti. Et on s'est offert un nouveau tour.
Toutes les 40 livres, Racleur laissait pleuvoir ses billets sur moi. J'arrivais même plus à compter. De temps à autre, lorsqu'une poubelle l'inspirait, il me hurlait:
¾ Stop !
Et ça recommençait. L'affreux mec pâle raclait des épluchures, des os, des fonds de poubelle. Et Racleur puait, de plus en plus. Une odeur de charogne. Moi, je n’avais même plus la force de m'enfuir. Ses yeux m'empêchaient d'appuyer sur l'accélérateur. Il me tenait, à la pointe du regard.
Racleur perdait du sang. Ça suintait de ses poignets, traçant des zébrures noires sur la crasse de sa peau. Y'en avait plein sur mon dossier. J'ai senti que cette course risquait de ne plus durer longtemps.
Racleur se vidait.
Warwick Road.
6 heures.
Le noir de la nuit était en train de céder du terrain sur le gris du matin. Les rues commençaient à se charger de gens. Des formes sombres, inconnues, qui déambulaient.
J'avais peur, vraiment peur. Je conduisais en étranglant mon volant. J'étais riche. J'essayais d'oublier Racleur. Mais ses mains poisseuses étaient toujours posées derrière moi. Je pouvais entendre ses ongles racler le skaï.
Je ne savais pas comment tout ça allait finir.
A mon avis, mal.
C'est à ce moment que j'ai aperçu le panneau annonçant la direction Old Brompton
Road. Jésus en Harley Davidson !
J'étais sauvé. D'ici quelques tours de roue, j'allais rejoindre l'adresse donnée par Racleur
et il me lâcherait enfin. Notre destination, fin de course, bonne journée monsieur et au plaisir !
Comme une goutte de sang me glissait dans le cou, je dis à mon client de cauchemar:
¾ On est presque arrivé.
¾ Oui.
¾ Ecoutez...Vous avez l'air d'un gars qui a des problèmes. Moi, je vais vous dire ma position là dessus. Qui vous êtes ? J'en ai rien à foutre. Ce que vous avez fait ? Je ne veux pas le savoir et où vous allez, ça ne me regarde pas. Alors, je vais m'arrêter, relax. Vous allez partir et je vais tout oublier. O.K ?
¾ Argent...? Combien ?
¾ Si vous voulez, voilà la recette. J'vous rends votre fric et je rajoute 50 livres en prime. Mais jurez moi que vous partirez dés que...
¾ 1 Old Brompton Road.
¾ On y est, je tourne et...
1 Old Brompton Road
6 heures 5 minutes.
Un cimetière ! Un putain de cimetière.
Estomaqué, j'ai stoppé, juste devant deux grosses poubelles roulantes, en métal. Des trucs laids comme des tanks.
Racleur s'est penché vers moi et j'ai cru...Je sais pas, qu'il allait me serrer la carotide, qu'il allait me planter ses crocs dans la nuque ou...
Il a regardé l'Argomatic et m'a tendu le reste du prix de ma course. Puis, il est sorti. Racleur avançait en titubant. Ses mains, rouges, se balançaient de chaque côté de son corps malingre. Figure spectrale à la démarché hésitante. Il se dirigeait vers les hautes grilles.
Pour quoi faire ?
Racleur était en train de crever debout, poignets ouverts. Venu de Hollande pour mourir dans cette vieille nécropole. Bouffeur d'ordures aux poches bourrées de pognon. Il a posé les mains sur le portail...
Et c'est à ce moment que j'ai craqué. Je sais même pas pourquoi.
J'ai lâché le frein. La tension, l'appât du gain, peut-être ? Ou alors j'avais pas envie de voir la suite. Envie d'écraser la trouille que ce mec m'inspirait.
Le pare-choc de la Nissan lui a fauché les jambes et Racleur s'est écroulé contre la grille.
J'ai continué à appuyer. Le capot s'est plié et les roues ont dérapé sur quelque chose de
mou.
J'avais détruit mon taxi en écrasant le Racleur. J'ai récupéré ma cassette de Barry Adamson, mon Argomatic et la plaque lumineuse du toit, sans oublier le pognon.
De Racleur, je ne voyais plus qu'une seule main qui griffait la tôle meurtrière. Détail atroce qui m'a poursuivit durant ma fuite. J'ai couru comme un cinglé jusqu'à la première station de métro qui venait à peine d'ouvrir.
West Brompton Station
6 heures 15 minutes.
J'ai pris la rame qui arrivait, des raclements pleins la tête, le fric sous le T-shirt et je me suis rendu chez ma pute de sister. J'ai foutu le client dehors à coups de pieds au cul, j'ai filé les billets à la frangine pour calmer sa fureur et je me suis mis à la serrer très fort.
Son peignoir était entrouvert et j'en ai profité pour pleurer sur ses seins flasques et meurtris.
Lentement, les pulsations de son coeur ont chassé les raclements et je me suis endormi.
Ici.
Maintenant.
Ce bruit léger, presque imperceptible, derrière la porte.
Un raclement.
Illustration par Yasmina Bouterfa (c) tout ça =)
30 avril 2008
LE COEUR INACHEVE [volume I]
Disponible en téléchargement et ou livre à la demande, voici donc le premier tome d'une trilogie de SF/Cyberpunk sur un mode thriller/politique. Je suis trés content que ça sorte enfin, surtout dans cette forme numérique qui me séduit de plus en plus. En plus, ça cadre assez bien au monde etc... 
Le livre est disponible auprès de l'atelier de presse
http://www.atelierdepresse.com/
Je devrais commencer à rédiger le volume II d'ici peu, en tentant de bosser avec quelques musiciens et/ou en m'inspirant directement de certains de leurs titres. Je ne sais pas encore ce que ça va donner, mais l'idée fait son chemin. Ce volume II sera plus "martial" puisque suite aux événements du premier volume, la guerre est déclarée entre Global-Cité et son étrange et petite voisine La Frange. Armes expérimentales, bataille de l'information, infiltrations et destructions de masse sont au programme. On devrait également retrouver tous les personnages du premier et je vais essayer de résister à l'envie d'en coller quelques dizaine d'autres pour ne pas me perdre moi-même. On devrait également suivre le parcours de Bamby Neutrinos, l'hyperstar mutante de la pornosphère. Prévu en 3 volumes avec peut être un 4 opus, mais situé beaucoup plus tard et dans un cadre NSO (New Space Op).
En bonus, voici quelques dessins et croquis de recherche sur Global-Cité et ses habitants.
18 janvier 2008
LE SCAPHANDRIER THALIDOMIDE (extended mix)
Le Scaphandrier Thalidomide
(Les Dieux de Misère)
1.
La sortie avait été des plus délicates.
Plein comme un œuf, chargé jusqu’à la moelle.
Les excès alcoolisés le faisaient tanguer sur le chemin du retour tandis que l’effet persistant de la came l’empêchait de se poser sur le banc d’un abribus pour dormir un peu. Il s’arrêta au milieu du trottoir et se tâta, à la recherche d’une dernière cigarette.
Rien dans les poches de son grand manteau noir.
Il oscilla légèrement, chemisette rouge ouverte sur un torse à peine velu, petite chaîne en or avec un portrait de Saint-Jude. Rien non plus dans les poches de son jean, bien coupé, un peu bas, histoire de montrer une partie de son bas-ventre et de laisser deviner son os iliaque. Il se frotta le visage qu’il avait long, secoua sa tignasse savamment échevelée, gratta sa barbe de quelques jours.
Il pleuvait un peu mais il ne sentait pas le froid. L’hiver était plutôt doux.
6 heures du matin, il dérivait sur le boulevard, les idées en vrac. Ivre, cassé. Il avait mal au genou droit et marchait avec une légère claudication.
Il se rappela qu’il avait sauté de la scène sur la piste, quelques heures avant, pour impressionner une jolie fille, pendant que le DJ passait des galettes d’électro/rock. Le son à la mode qui arrachait bien.
Il s’était bien éclaté mais ne se rappelait plus grand-chose. La nuit s’était perdue dans les basses, les verres de vodka que lui avait offerts une artiste japonaise, une trentenaire comme lui, habillée comme une collégienne, les pilules jaunes qu’il avait acheté à la blonde coiffée à la garçonne, les confidence de Michel, le patron du club…
Vraiment dommage pour un chroniqueur nocturne de sa trempe.
Encore plus désolant pour l’ancien journaliste qu’il avait été… Un jour.
Le videur de la boîte passa devant lui, à vélo, et lui adressa un rapide geste de la main.
Stanislas Rizzo leva la main à son tour et salua le petit homme musculeux qui déjà, disparaissait au bout de la rue. Il marcha jusqu’à la bouche de métro la plus proche. Un clodo se grillait une cigarette sous la grille d’entrée. Stan capta son regard. Une paire d’yeux bleus, encaissés dans une peau noire et crevassée. Le clochard cracha :
— Qu’est ce que tu veux, toi ?
— Une clope, si c’est possible.
Le clochard sourit et fouilla dans sa veste informe avant d’extirper une cigarette tordue d’un paquet humide. Il la tendit à Stan qui le remercia, un peu honteux. Le clochard sortit même un briquet étrangement neuf et étincelant de sa poche et alluma le présent tabagique. L’objet était élancé, d’un métal gris-bleu avec, sur un coté, une plaque en lapis-lazuli et se terminait par des molettes complexes.
Stan inspira une longue bouffée et se laissa glisser contre les marches, face au clochard qui empestait la viande sale. Mais l’odeur et la chaleur du tabac l’aidèrent à supporter la présence puante. Le clodo demanda :
— Sale nuit ?
— Pardon, vous dîtes ?
— C’est une sale nuit, non ?
— Non… Enfin… Pas une nuit géniale, non plus. Mais pas de drame. Tranquille, quoi.
Le clochard jeta son propre mégot et avait de quitter Stan, lui dit :
— En fait, je ne parlais pas de celle là. Mais de la nuit à venir. La longue nuit à venir.
Stan eut une absence. Fatigue. Nuit blanche et organisme saturé d’alcool et de nicotine. Quand, il releva la tête, le clodo s’était comme fondu dans le manteau de pluie et sa cigarette était presque entièrement consumée. La chandelle de cendre frôlait son doigt.
Il la jeta loin de lui, se redressa et prit le métro.
Rentrer dans son appartement, Porte de Vanves, prendre une rasade de coca glacé. Arracher ses vêtements empesés de sueur et de fumée pour se laisser glisser dans les draps propres de son lit.
Difficile de trouver le sommeil, cependant. Toujours cette excitation festive. La musique qui battait dans son crâne, ses pieds qui avaient encore envie de bouger, sa bouche avait envie d’embrasser une nouvelle cigarette, le bord d’un verre ou d’autres lèvres…
Lorsqu’il commençait enfin à sombrer, le téléphone fixe se mit à couiner. Il décrocha et regarda son portable posé sur un coin de table. 09 heures 24. C’était Yolande, la stagiaire.
— Stanislas ?
— Yo ? Qu’est ce qui se passe ? C’est la guerre ?
— Tu as rendez-vous. 09 heures 10, avec Alain.
Stan se redressa brusquement comme piqué par quelque insecte venimeux.
— Putain ! C’est pas vrai. Complètement sorti de la tête. Bossé toute la nuit, papier, chronique. Enfin… Quoi…
— Te justifie pas, Stanislas. Je ne suis qu’une stagiaire.
Il s’allongea à nouveau et dans un semi état de veille, répondit :
—T’inquiète pas, je mets le dossier sur la pile.
— Hu ? De quoi tu parles ?
— Je m’occupe de tout, ton dossier, en premier sur ma pile.
Puis, il sombra à nouveau, rêva d’une baise champêtre avec une belle Black repérée hier soir dans la masse dansante. Une Béninoise en robe à pois couchée sur un lit de pâquerettes. L’éjaculation, le surprit et le réveilla dans un sursaut poisseux.
10 H 45.
Ho putain !
La guerre était finie.
L’enfer allait se déchaîner au journal.
2.
Stan se jeta hors du lit, se fit un café à l’arrache. Juste de l’eau chaude versée sur un fond de Nescafé. Immonde ! Il en recracha plus de la moitié puis il s’habilla en vitesse. Jeans, chemisette blanche, blouson. Il fila ensuite et prit même un taxi à la volée pour glaner quelques minutes.
Il arriva vers 11 heures 30 et passa voir Yolande. Elle l’accueillit en se mordant la lèvre. Pas bon signe. Il voulut s’approcher d’elle pour lui demander deux ou trois infos mais elle le coupa dans son élan en lui indiquant directement la porte du bureau d’Alain, le grand patron. Grillé pour grillé, il frappa et entra.
Alain n’était pas seul à fumer des clopes tout en commentant le prochain sommaire. Il était flanqué de Gladys, une nana à peine trentenaire qui déchirait bien sur les enquêtes terrains les plus rudes. Une grande blonde, cheveux courts, bronzée, sportive, rentre-dedans.
— Stan ! T’as battu ton record, là !
— C’est bon. Tu sais ce que c’est… Rubrique clubbing. La vie la nuit, tout ça.
— C’était quoi ta soirée ?
— Heu… Un label, je crois…
— T’as plein de photos, je suppose…
Stan commençait à transpirer. Bouffées de chaleur consécutives à ses excès alcoolisés de tout à l’heure.
— Ouais… Bien mitraillé. Enfin pas moi, mais un pote… Enfin un mec que j’ai rencontré pendant la soirée. Je dois juste me souvenir de son mail ou de son myspace et…
Alain se mit à glousser, coupant net Stan dans son explication laborieuse et foireuse. Même Gladys souriait, en tirant sur sa cigarette.
— Ne t’enfonce pas, Stan. Je ne suis pas là pour te cartonner. Au contraire, même. Je vais t’offrir une vraie chance.
Un peu calmé, Stan se risqua à dégainer une cigarette. Gladys donna l’impression de se balancer sur ses grandes bottes en cuir et l’alluma à l’aide d’un briquet tempête. Une relique d’elle avait ramenée de son dernier passage en Tchétchénie. Alain poursuivit :
— Tanchoy le Bourg.
La cigarette de Stanislas Rizzo tomba par terre. Il resta bouche ouverte, hébété, l’espace de quelques instants.
— Qu’est ce que ça veut dire ?
— Tu n’as pas suivi l’affaire ?
— Si… De loin… vaguement.
— Stan, c’est ta ville de naissance !
Il se baissa, ramassa sa cigarette qui s’était éteinte pendant la chute.
— Je suis parti, y’a longtemps, Alain. Plus de 19 ans. Depuis la mort de mon père. C’est très très loin. Vraiment loin de moi.
— L’occasion rêvée d’y retourner alors. Bon je te laisse entre les mains de Gladys, elle va te faire un topo sur ce que je veux.
Conclut Alain en se levant. Il récupéra son cuir et sortit tandis que Gladys revenait allumer Stan. En quelques phrases, elle lui fit un rapide résumé de la situation à Tanchoy.
L’affaire avait éclaté un an avant, des rumeurs sordides sur des crimes pédophiles. Des viols familiaux, incestes, prostitution, des meurtres. La police avait débarqué et dans un premier temps, sur la base d’une série d’aveux et d’accusation d’une certaine Germaine Morel, avait procédé à des arrestations en masse. Des semaines d’enquête, d’instruction, de procès. On avait désossé des dizaines d’ordinateurs, on avait retourné des champs entiers à grand renfort de bulldozers, des témoins avaient avoué puis s’étaient rétractés…
Alors le doute et le scepticisme avaient remplacé l’horreur indignée. Aucun corps, aucune preuve matérielle n’avait pu être saisie. Germaine Morel insista pourtant, parlant désormais de meurtres sacrificiels, de cérémonies… Elle cita d’autres noms, de longues listes d’habitants de Tanchoy. Mais le procureur, devant cette absence totale d’indice avait décidé de classer l’affaire.
Stan Rizzo termina sa cigarette et commenta :
— On a juste évité une nouvelle erreur judicaire, façon Outreau.
— Sans doute.
— Mais bon… Toute cette affaire est classée. Non ? Alors, l’intérêt ?
— J’ai voulu interroger cette Germaine Morel. Comprendre d’où ça lui était venu. Mais là, pas moyen de la retrouver.
— Elle a du partir. On ne peut pas rester dans un bled qu’on a accusé comme ça.
La baroudeuse blonde pivota à nouveau sur ses bottes et regarda par la fenêtre. Trottoir parisien grouillant d’une vie énervée, une rue rendue luisante par la pluie fine, les lueurs des taxis.
— J’y suis donc allée.
Stan Rizzo se sentit mal à l’aise. Contrecoup de sa nuit blanche. Mais aussi… Il n’avait pas aimé se replonger dans son passé à Tanchoy. Parti depuis tant d’années et il avait gardé peu de contact avec sa mère et son jeune frère, Martin. Une carte de temps à autre. Mais ça lui flanquait toujours le cafard de penser au bled de son enfance. Des tours de bétons plantées dans une cambrousse perdue, un bourg sans charme, un endroit sinistre.
— Pour commencer j’ai eu beaucoup de difficultés à me rendre sur place
— C’est un trou paumé, c’est vrai, mais n’exagérez pas, Gladys.
— Ils ont suspendu la ligne de car, depuis de récents incidents. Des gamins qui ont
agressé une conductrice. En décembre de l’an dernier. Et aucun taxi ne
voulait m’emmener là bas. J’ai du y aller à pied. Trois jours de marche, à camper
sur le bord des routes, désertes la plupart du temps. J’avais une boussole, une
carte, mon portable mais je me suis sentie… Hors du temps. Vraiment
abandonnée.
— Je connais ce sentiment.
— A Tanchoy le Bourg, ce fut encore pire. Les gens m’évitaient, me parlaient à peine, me fuyaient. Je n’ai pas réussi à poser une seule question. Ça ne m’était jamais arrivé…
Un léger sourire barra le visage défait de Stan. Tout en prenant l’accent de Tanchoy, il dit:
— On n’ech’ pas toujourch’ causant dans l’coin. Surtout avec ceux qu’on ne connaît pach'.
— Alain pense que toi seul peux tirer un papier quelconque de Tanchoy.
— Moi ? Mais je n’ai pas fait un reportage « sérieux » depuis dix ans, au moins.
— Alain ne te laisse pas le choix. Ou tu vas à Tanchoy et tu nous ponds un papier correct, ou bien tu dégages. T’es trop vieux pour la rubrique « Clubbing » de toute façon.
— Ok. Pas de malaise. Juste le temps de faire mes valises et je me téléporte en
Picardie.
— Tiens, je te passe ma carte, si jamais tu découvres où est passée Germaine Morel, tu m’appelles ! Je te payerais le restau.
Il prit la carte de la baroudeuse et se força à lui sourire. Ils le prenaient vraiment tous pour un baltringue. Un ancien reporter, alcoolo, baratineur et glandeur.
3.
Il partit deux jours après, bien reposé, frais, d’attaque.
Voyage en train jusqu ‘à Amiens, puis un bus pour le mener à Airaines. Si ses souvenirs étaient bons, son cousin Pierre Chamtard résidait encore ici. En taxi, il se fit mener chez lui.
C’était un samedi après-midi. Un ciel empesé de pluie s’écrasait sur un paysage semi-urbain anonyme. Des dizaines de maisons individuelles concentrées dans un lotissement récent. Stan n’avait pas essayé de le contacter.
Il voulait arriver à l’improviste, pour ne pas essuyer un refus téléphonique. Cela faisait longtemps qu’il n’avait pas donné de nouvelle. Stan fit arrêter le taxi dans une rue parallèle et fut tenté de demander au chauffeur de patienter un peu. Pour le cas où Pierre eut été absent. Mais il préféra tenter le coup.
Pas grand-chose d’autre à faire, de toute façon. Au pire, il rappellerait un tacot pour revenir sur Airane.
Il régla le taxi et s’en alla donc, à pied, vers le pavillon de son cousin. Chanceux, Stan l’était car Pierre Chamtard était bien chez lui, en train de décharger les courses massives du samedi. Stan se pointa, lui serra la main et l’aida à transporter des packs d’eau, tandis que Jeanne, son épouse, s’occupait de la petite dernière, Madie, un joli bébé. Stan posa les packs puis aida le couple à ranger leurs courses tout en débitant quelques banalités à paillettes sur sa vie nocturne parisienne.
Plus tard, Pierre le prit à part, dans son bureau. Il sortit une bouteille de whisky discrètement rangée dans une desserte informatique, puis lui demanda franchement :
— T’es revenu pour quelle raison, exactement ?
— Tanchoy.
Pierre grimaça et répondit :
— Putain ! J’en étais sûr.
— Je dois absolument y aller.
— Prends le bus !
— Déconne pas, je sais bien quelle est la situation dans le coin.
Le cousin ramassa deux petits verres qu’il remplit à raz bord. Ils burent cul sec.
— Non Stan… Tu ne sais rien de la situation à Tanchoy.
— Je sais en tout cas que le service de car a été suspendu et que les taxis évitent
l’endroit.
— Bon dieu ! Ils ont cramé trois cars en moins d’un mois ! Sans compter la femme…
— Qui… Ils ?
— C'était... Des gosses... Des bandes... Tu vois.
— Ils ont été arrêtés ?
Pierre Chantard se mit à ricaner et servit une seconde tournée.
— Tu veux rire ! Les flics ne mettent plus les pieds à Tanchoy depuis « l’affaire ». Ils étaient tellement certains d’être tombés sur un nid de pédophiles qu’ils y sont allés franco. Quand le truc est retombé, il ne restait plus qu’une haine brûlante envers tout ceux qui venaient de l’extérieur. Les quelques flics qui sont rentrés dans Tanchoy n’ont pas tenus longtemps. Il me semble que personne ne se rend là bas, désormais.
— Tu déconnes, Pierre ? Et les pompiers ? Ambulances… Les livraisons.
— Pompiers, comme les flics, caillassés, pneus crevés. Livraison, le minimum doit
filtrer, selon les besoins des habitants.
La troisième tournée arriva plus vite que prévue. Stan toussa un peu. L’alcool commençait à lui brûler la gueule mais une curieuse sensation glacée persistait dans ses tripes.
— Putain, c’est pire que prévu…
— Ecoute Stan, je veux bien t’amener là bas. Mais j’entre pas dans le bled. Je te
dépose en périphérie. Et tu démerdes pour rentrer par tes propres moyens.
— Ça me semble être un bon deal.
— Ok, on partira tôt demain matin et pas la peine d’en parler à Jeanne. Au fait, tu as d’autres fringues ?
Stan répondit par la négative. Il était parti en coup de vent et n’avait emporté que le nécessaire et par conséquent ses fringues un peu voyantes de clubbeur parisien. Pierre lui passa des vieux habits, un pantalon de jogging, un sweat gris délavé, un bonnet de laine et un blouson blanc sale. Le chroniqueur émit une moue dépitée.
— Pas vraiment mon style.
— Y’a pas de style à Tanchoy.
Une dernière tournée puis ils rejoignirent Jeanne pour l’aider à préparer le repas.
4.
Le lendemain, réveil aux aurores. Pierre avait revêtu son jogging. Son alibi pour Jeanne. Ramener le cousin parisien à Amiens, puis un footing avant de rentrer vers midi.
En réalité, il roulait, assez vite, vers Tanchoy le Bourg. Conduite sportive malgré la chaussée défoncée. Stan prenait des notes. Un ciel plombé, des champs en friches, des sous-bois anarchiques secoués par des rafales de vent. Un paysage désolé.
A ses pieds, le fond de la bouteille d’hier soir se balançait. Pierre n’en avait pas bu mais avait juste précisé :
— Pour le retour.
Les cousins fumaient. Stan finit par craquer et ramassa la bouteille. Il avala une simple gorgée puis la referma. Ils n’avaient croisé aucune voiture, aucun vélo, juste quelques tracteurs qui avaient bifurqué assez vite, s’éloignant de la route de Tanchoy pour se perdre dans d’immenses champs de maïs. Pierre roula longtemps, nerveux, les yeux rivés sur la pendule du tableau de bord. Stan lui fit remarquer :
— C’est long, non ?
— Oui… De pire en pire. Obligé de prendre des petites routes, toujours.
Il s’engouffra dans un chemin de terre, dans une futaie mal entretenue. Des ombres étranges s’imprimèrent dans l’habitacle. Enfin, il freina. Arrêt au milieu de nulle part, frontière entre la forêt et d’autres champs de maïs. D’une main, il pointa le nord. Les grandes tours de Tanchoy émergeaient de l’horizon, écrasant de leur masse grisâtre, les vergers à l’abandon et les arbres tordus. Stan se resservit une rasade et, cette fois, Pierre l’accompagna :
— Voilà, on y est. T’es sûr de toi, Stan ?
— Pas le choix.
Après avoir salué son cousin, il quitta la voiture et traversa les champs. Stan avançant difficilement à travers les rangées de maïs. Les grandes plantes, laissées également à l’abandon, le ralentissaient avec leurs feuilles tranchantes et brisées. Stan se coupa et se perdit à maintes reprises. Les rangs n’étaient plus rectilignes. Après quelques heures d’errance à travers le labyrinthe végétal, Stan finit par rallier les faubourgs de Tanchoy. Ses chaussures et son bas de pantalon étaient couverts de boue. Ses mains et son visage portaient de minuscules mais nombreuses coupures. Il sortit son portable et fit le numéro de Gladys. Pour la narguer un peu. Lui dire qu’il était dans la place et que tout se déroulait bien.
Elle ne répondit pas. Pas de boite vocale non plus. Il lui laissa un simple SMS puis reprit sa marche boueuse dans les rues du village de son enfance. Il évita le centre, plutôt historique, avec ses ruelles, ses vieilles maisons en pierre. Les gens marchaient lentement, regards courbés vers le sol. Certains donnaient d’impression d’errer tout simplement, déambulations sans but, flâneries mornes entre le bureau de tabac, la boulangerie et le PMU.
Stan passa inaperçu. Il capta son reflet dans la devanture de la mercerie. Mal rasé, visage rougeaud à cause de l’alcool du cousin et du froid picard, habillé comme un sac. L’horreur totale !
Stan se dirigea directement vers le quartier des Cyclamens. Une zone plus moderne, renfermant les quatre grandes tours.
C’était ici qu’avait éclaté l’affaire. Ici que Germaine Morel vivait, ou avait vécu. Un peu plus loin, vers la salle de sport, il y avait la maison de sa mère. Mais Stan préférait enquêter avant de se replonger dans l’ambiance familiale. Il ne l’avait pas vu depuis prés de 20 ans. Ni elle, ni son frère Martin.
Stan traversa l’esplanade posée au centre des tours. Des monceaux de débris de canettes tapissaient les pavés auto bloquants. Il leva la tête. Le ciel avait toujours la même teinte, ce gris sombre qui semblait inamovible. Il aperçut quelques gens sur les balcons. L’un d’eux termina sa canette et la lança, plus ou moins dans sa direction.
Par réflexe, Stan accéléra le pas pour rejoindre le bar/hôtel/dépôt de pain planté au milieu de l’esplanade. La canette se fracassa assez loin de lui.
Lorsqu’il entra dans le bar, une odeur de choux cuits le saisit à la gorge. Il se retint de cracher et s’avança au comptoir. Une vieille femme, boudinée dans une blouse-robe était en train de laver des verres de bière.
Il n’y avait presque personne, à part deux vieux poivrots solitaires, planqués dans un recoin. Deux vieillards qui buvaient des ballons de rouge en parcourant le journal local. Stan demanda un café.
La vieille leva un œil sur lui, un globe noir et fixe, puis elle déclara entre ses dents serrées.
— Installez-vous en salle, mon bon monsieur. Sandy va venir s’occuper de vous.
Stan alla donc s’asseoir et se massa les genoux. Plus l’habitude de crapahuter comme ça dans les champs. Sandy le rejoignit quelques minutes après. Une vingtaine d’années, de taille moyenne, un corps de sportive, pas mince mais bien dessiné, ferme. Ses cheveux châtains étaient longs, dénoués, à peine coiffés. Un beau visage carré, des lèvres fines et des yeux verts légèrement brillants. Elle portait un jean dont les poches étaient ornées de broderies en strass, un top orange assez moulant et un petit gilet noir.
Elle posa le café devant lui, avec une panière qui débordait de croissants. Il la paya. Tandis qu’elle cherchait sa monnaie dans sa ceinture banane, il lui demanda de garder la monnaie. Elle lui sourit.
Stan se détendit.
Tout n’était donc pas pourri dans son bled natal. Il y avait encore un peu de beauté et de fraîcheur. Le café était délicieux, ainsi que les viennoiseries. Stan passa sa matinée ici. Les gens, après la messe sans doute, arrivèrent en masse vers midi. Stan resta dans son coin, à écouter et à observer, fondu dans le décor, buvant café sur café et consumant en entier un paquet de clopes. Il n’apprit rien de particulier. Discussions dominicales. La chasse, les mariages, les rumeurs politiques. Rien ne semblait distinguer Tanchoy d’un autre bled, vu de l’intérieur.
A midi, il s’offrit le plat du jour.
Une quiche au chou et au jambon de pays, arrosée d’un coup de cidre. Sandy s’occupa de le servir. Il était l’unique client. Stan la trouvait de plus en plus charmante malgré un air un peu rude et buté. Il prit le dessert, des pommes flambées au Grand Marnier. Puis, au moment du café, il décida d’inviter la jeune serveuse à partager sa fin de repas.
Il la sentit hésiter. Elle regarda la vieille, toujours plantée au comptoir. Cette dernière lisait un magazine. Stan insista :
— Juste un café ! Vous voyez, il n’y a personne. Juste une petite pause, pour parler.
Sandy s’installa en face et fit glisser son gilet, dévoilant ses épaule rondes et parsemées de tâches de rousseur. Stan se présenta comme un ancien gars du cru qui était monté à Paris et qui venir de rentrer au pays, un peu à la dèche.
Pas l’idéal pour la séduction, mais Stan voulait surtout gagner la confiance de Sandy. Elle l’écouta puis parla un peu d’elle. Parcours classique de la fille pas vraiment banchée études et qui prend le premier boulot venu. Ça lui plaisait, ici, à priori. Pas trop d’heures, pas trop mal payée. Elle habitait dans l’une des tours, à côté, mangeait au bar, dépensait peu.
Ils burent un café puis un second. La vieille vint même les servir, sans faire aucune remarque. Il voulut interroger Sandy sur l’affaire Morel mais se retint. Ne pas se griller de suite, comme Gladys. Elle avait du attaquer d’emblée comme une reporter de guerre, et n’avait obtenu qu’un mur, indigné et hostile.
Stanislas Rizzo comprenait la réaction des gens de Tanchoy. Un coin sans histoire, un peu isolé, certes mais qui, du fait d’une simple rumeur, était devenu un village de pestiférés. En y allant, plus doucement, sans doute qu’il pourrait ramener un papier. Il regarda son portable. Pas de message et on approchait des 15 heures. Il se leva et demanda à Sandy :
— Il vous reste des chambres de libre ?
— Bien sûr. C’est la saison basse.
— J’en retiens une, pour ce soir.
Il salua les deux femmes et retrouva l’air frais du dehors.
5.
Plus il s’approchait de la maison familiale, plus son appréhension montait. 20 ans de silence, 20 ans qu’il était parti, depuis le décès de son père. Stan n’avait plus supporté cette vie à Tanchoy. Sa mère dépressive et son frangin, Martin.
Martin, gamin handicapé, né sans bras ni jambe. Tout ça à cause de l’erreur tragique de l’ancien pharmacien de Tanchoy qui avait refilé un vieux médoc, le Neurosedyn, à sa mère pendant sa grossesse. Le pharmacien s’était pendu peu après la naissance de Martin en laissant une lettre indéchiffrable, écrite dans ce qui semblait être une langue ancienne.
Stan traversa une route déserte et s’approcha d’un lotissement qui ne s’était jamais étendu. Il y avait juste une dizaine de maison individuelles, comme resserrée au milieu d’un terrain vague. Il marcha jusqu’au numéro 12.
Le sien.
En chemin, il remarqua que les autres baraques étaient vides, désaffectées, les portes et fenêtres avaient été murées. Pas d’autres voitures également. Juste deux devant sa maison. Dont un coupé sport, de marque japonaise. La pure voiture de flambeur, couleur rouge désir. Il poussa la barrière couinante, marcha dans l’allée en graviers et se planta devant la porte en bois. Rien n’avait vraiment changé. Un grand jardin en friches, une clôture en grillage, un portique moisi, une pelouse haute et sauvage.
S’armant de courage, Stan frappa. Il entendit des mouvements à l’intérieur, puis le loquet que l’on tire, enfin la porte s’ouvrit.
C’était sa mère. Armande Rizzo. Cinquante cinq ans. Taille moyenne, un peu voûtée, cheveux noirs piqués de traînées blanches. Elle portait une robe de marque mais était chiffonnée, négligée. Les traits creusés, l’œil vide, elle regarda son fils et dit simplement :
— Tiens te voilà, toi !
Stan, lui, était en pleine confusion. Tiraillé entre l’envie de la prendre dans ses bras et celle de lui balancer les rancoeurs qu’il gardaient en lui depuis deux décades. Elle le fit rentrer ce qui coupa court au dilemme émotionnel de son fils. La maison était sale, pleine de poussière mais également remplie d’appareil électroménagers flambants neufs, certains encore sous plastique ou dans leur carton.
Dans le salon, avachi dans un canapé en cuir plutôt classe, les yeux plantés dans la télé, un homme. Blond, barbu, très grand. Habillé d’un jogging addidas dernier cri, une paire de nike air aux pieds. La trentaine. Sa mère fit les présentations.
— Stanislas, je te présente Antinoüs Nechos. Mon… ami. Ton beau-père si tu préfères.
Antinoüs se leva, posa sa canette de 8.6 et alla serrer la pogne à Stan qui restait paralysé.
— Tu peux m’appeler Anti, ravi de te connaître. Alors c’est toi ?
— Quoi ?
— Le fils prodigue. Enfin, tu vois, le retour…
Stan promena son regard sur l’immense télé au plasma, le tas de consoles de jeux vidéos dernier cri empilées dans un coin, les innombrables dvd.
— C’est quoi tout ça ?
Anti se mit à ricaner et un éclat malicieux illumina ses yeux bleus :
— Ton frère aussi est un fils prodigue. Mais dans l’autre sens.
— Martin, dépensier ? Tu te fous de moi, là ?
— Tu verras… Il en a les moyens remarque…
Stan dut se retenir pour ne pas balancer un coup de poing dans la gueule du barbu en jogging. Il tourna les talons et se rendit dans la chambre de son frère. Un vrai capharnaüm. D’autres consoles de jeu, des PC branchés en réseau, les manettes et claviers avaient été adaptés aux prothèses de martin. Il y avait aussi pas mal de matériel de plongée, des masques, tubas, palmes et même des scaphandres, anciens, avec des casques à hublot reliés à des tubes de caoutchouc. L’un des masques était humide et maculé de taches de boue et de plantes filandreuses.
Posé sur le bureau, il y avait un objet curieux. Une sorte de jarre faite d’un alliage de métal et de Lapis-Lazuli. Sublime, éclatante. Le couvercle semblait très complexe. Un appareillage de molettes et de valves subtilement façonnées. Il caressa l’objet qui semblait extrêmement précieux. Stan tenta de l’ouvrir mais le système semblait verrouillé, hermétique. Il abandonna l’objet et fouilla dans les dessins de son frère.
Des poissons, des bateaux, des fonds marins.
Sur les murs de la chambre de Martin, s’étalaient de très vieilles photos de dauphins, de plongeurs, de bateaux. Martin était l’aîné, il avait 8 ans de plus que Stanislas. Né sans bras ni jambes, doté de simples moignons, il avait du apprendre à se servir de prothèse ressemblant vaguement à des pinces orthopédiques et se déplaçait souvent en roulant sur une planche à roulette ventrale.
Stan se souvint de leurs jeux, enfants. Les descentes à fond la caisse, lui sur le dos de son frère, les bagarres, Martin qui incarnait le « docteur Robotron » en faisant cliqueter ses prothèses. Il se rappela aussi des longues après-midi passées au fond du jardin à jouer à côté d’un point d’eau croupie. Un endroit qu’ils avaient surnommé « l’Océan Pacifique ». Stan revint dans le salon, sa mère était collée à son gigolo en jogging qui lui pétrissait distraitement un sein tout en zappant frénétiquement. Deux corps devant l’immense téléviseur à plasma. Sans un mot, Stan sortit et se rendit au fond du jardin.
Martin était là.
Comme prévu, devant un trou d’eau saumâtre entouré d’un autre grillage percé en de multiples endroits et de grands buissons. Il était vêtu d’une combinaison de plongée humide, et était assis sur sa planche ventrale. Dès qu’il aperçut son frère, son grand visage bosselé et déformé par une acromégalie qui n’avait cessée de se développer depuis son adolescence, s’illumina.
— Stan ! Stan, mon frère !
Son front était encore plus bombé qu’avant et ses mâchoires s’étaient tordues, déformant sa voix. Martin, les larmes aux yeux, se coucha sur sa planche et roula prestement jusqu’à Stan, ses prothèses mordant la haute pelouse. Stan se baissa pour étreindre son frangin. Le chroniqueur faillit en pleurer bouleversé par ses retrouvailles. Martin avait l’air encore plus esquinté que dans son souvenir. Il s’exprimait avec difficulté, comme un malade mental. Or, Martin ne l’était pas. Martin n’avait pas de membres et son ossature poussait d’une façon anarchique mais il n’avait pas de lésion cérébrale. Il n’était pas anormal.
Simplement…
Stan repensa à sa mère et à son « ami » barbu. La maison, devenue un entrepôt de receleur, une porcherie de luxe… Martin tenta de parler
— Stan ! Stan ! Tu veux venir plonger avec moi ? Dans l’Océan ?
— Ecoute Martin, non… Je suis venu travailler en fait…
— Tu reviens ? Je suis content ! Bien content !
— Non, je ne reviens pas. Je ne fais que passer.
— Tu ne nous aimes plus, alors ?
— C’est pas ça.
— C’est papa ? Mais il y a Anti, maintenant. C’est comme papa, presque comme papa.
N’y tenant plus, Stan se redressa. Ce retour lui était intolérable. Voir sa mère vivre comme un parasite auprès d’une petite frappe, voir son frangin dans cet état, c’en était trop. Tant pis pour son enquête. Il irait questionner d’autres personnes.
Martin lui demanda :
— Tu es en colère, Stanislas ?
— Non, Martin. Je n’ai jamais été et ne serais jamais en colère contre toi, Martin. Simplement, j’ai des choses à faire.
— Si tu veux… Je te ferais un cadeau, la prochaine fois… Pour toi, spécialement…
— Ouais. A l’occasion. Porte toi bien, Martin, je vais repasser…
Martin agita ses prothèses et repartit vers le point d’eau.
6.
Stan revint à l’hôtel/bar en traînant les pieds. Les rues étaient toujours aussi vides, mortelles. Dans le crépuscule naissant, il vit s’allumer quelques fenêtres. Des rectangles de lumières éparpillés.
Il revint s’installer à table et commanda un demi. Sandy le servit. Elle avait son air rogue et absent. Stan enquilla les verres et fuma clope sur clope. La serveuse finit par s’installer devant lui pour lui en taxer une.
— Je devrais pas, mais de vous voir fumer comme ça, ça me donne trop envie…
Il lui fit passer une tige et chercha son briquet. Sandy lui sourit et se pencha vers lui pour allumer sa propre clope à l’aide de la sienne. Leurs bouches se trouvèrent dans une troublante proximité. Elle sentait le savon bon marché et il perçut une pointe de javel.
Une touche ! Se dit-il. Une touche avec une jeunette. Un bon début pour son enquête. Il joua donc le jeu, ralentit la picole et commença à s’intéresser à la jeune serveuse. Le soir venu, il l’invita à partager son repas. Ça s’annonçait bien. Après le repas, ils burent à nouveau, des alcools plus forts. Vodka, liqueurs…
— Et pour s’amuser, ici ? enfin, y’a des boîtes dans le coin ?
Sandy éclata d’un rire aigrelet :
— Tu veux rire Stan ! faut remonter sur Airaines !
— Y’a plus le pub, là, le Campbells ?
— Il a brûlé.
— Quand ça ? Merde ! C’était une institution ce rade !
— Ça va faire quelques mois déjà.
Stan se leva. Ses jambes tremblèrent vaguement. Un peu fracassé. Il voulait prendre l’air. Il paya. Sandy prit l’argent, lui rendit la monnaie puis ils sortirent. Il y avait quelques groupes d’enfants dans les rues. Des minots comme enrobés dans leurs anoraks, visage dissimulés sous d’épais bonnets de laine, qui détalaient dans l’ombre lorsque Stan s’approchait.
Le journaliste marchait devant, puis Sandy se glissa contre lui, enroulant un bras autour de sa taille. Ils se dirigèrent vers le Campbells. Le pub se situait à la sortie du village, après l’église, la boulangerie et la mercerie. Une maison de taille moyenne, cramée, détruite. Stan y avait passé une bonne partie de son adolescence, avant la mort de son père. Un suicide. Atroce. Au couteau électrique.
Il remarqua alors l’arbre, à côté du cadavre calciné du Campbells. Un grand chêne sur lequel Stan avait gravé son nom, il y avait bien longtemps, avec celui de sa première véritable petite copine. Céline. Jamais de nouvelles. Disparue depuis longtemps. L’arbre avait également brûlé. Le tronc portait de large cloques, sombres et caoutchouteuses. Alors que Stan s’approchait pour rechercher l’inscription de son enfance, Sandy déclara :
— C’est là qu’ils l’ont attachée.
— De qui tu parles ?
—De la femme. Celle qui conduisait le car. Ils l’ont entravée à l’aide de chaînes, ont
mis un pneu autour de son cou et ils ont mis le feu, lui brûlant les yeux et le
visage.
Stan réprima un haut-le-cœur.
— Ici ? En pleine journée ?
Sandy haussa les épaules et répondit :
— Le patron du Campbells a bien essayé de faire quelque chose, mais ils l’ont caillassé à son tour et ont porté le feu dans son pub.
— Putain ! Et lui ?
— Ils l’ont emmené bien sûr.
— Mais où ?
Sandy se tut brusquement, l’un des gamins au visage masqué s’était légèrement avancé et avait émis un sifflement peu engageant. Elle prit le bras de Stan et le ramena vers le quartier des Cyclamens. Stan se sentait nauséeux, il voulait rentrer à l’hôtel mais Sandy insista pour qu’il passe chez elle, boire un dernier verre. Il la suivit. Sandy habitait à côté, dans la tour de l’est. Le hall, les couloirs étaient dans un état lamentable. Ampoules brisées, murs couverts de graffitis ou d’excréments, sols défoncés. D’autres gosses traînaient dans les recoins, visages masqués, en anorak et bottes et ils détalaient mollement lorsque Stan et Sandy s’avançaient dans leur direction.
Sans la moindre inquiétude, Sandy conduisit Stan jusqu’à son appartement. L’intérieur, bien que vieillot était plutôt propre et débordait d’appareils ménagers dernier cri. Comme chez sa mère, il y avait un grand téléviseur à plasma, une cuisinière à convection, un frigo américain immense. Elle lui servit un grand verre de whisky. Une marque coûteuse. Une série spéciale de chez Glenfiddich. Le 30 ans d’âge. A 120 ou 130 €uros la bouteille. Pendant qu’il savourait le whisky, Sandy se colla à nouveau contre lui.
Cela faisait longtemps que Stan ne se posait plus de question sur les questions de différences d’âge, la fidélité, l’engagement ou les relations sentimentales. Il avait tenté de vivre en couple plusieurs fois mais rien n’avait tenu. Depuis, il se laissait guider par ses envies, ses désirs, les occasions. Ne plus penser.
Sandy l’embrassa avec une rudesse qui n’était pas déplaisante. Stan se laissa faire. Elle le guida jusqu’à sa chambre et le repoussa pour le jeter sur le lit. Un grand futon. Elle ôta rapidement ses vêtements. Sandy avait un joli corps, solide, avec des hanches rondes et des petits seins dressés au dessus d’un ventre musclé. Elle prit l’initiative et le guida en elle puis elle finit par s’abandonner, Stan la retourna en essayant de se retenir. Au final, elle reprit la situation en main et bientôt, le journaliste reposait, pantelant et visqueux.
Sandy s’était relevée et restait debout, éclairée par la lumière orange venue du dehors. Stan voulut profiter de la situation pour poser quelques questions et enfin faire avancer son enquête :
— Sandy… Je voulais te demander… Germaine Morel, ça te parle ?
Elle émit un triste ricanement :
— Oui, tu m’étonnes… Elle nous a fait du mal…
— Elle est partie, non ?
— Non. Elle est là. Toujours là. T’es qui, au fait ? T’es venu pour elle ?
Il lui révéla la vérité. Stanislas Rizzo, journaliste à la recherche d’un scoop, venu brader ses souvenirs d’enfance en échange de quelques informations.
Sandy se figea. Une vraie statue de chair, belle et raide.
— Je vais passer un coup de fil…. Repose toi. Demain, on viendra te chercher.
Stanislas ferma les paupières et tenta de penser à autre chose qu’à une cigarette. Puis, alors qu’Sandy discutait dans la pièce d’à côté, il alluma La lampe de chevet. Sur la table basse, il y avait un autre de ces curieux objets. Une sorte de sphère faîte d’un métal grisé et de plaques de lapis-lazulis. Il tenta de l’ouvrir, mais une nouvelle fois, il s’escrima en pure perte. Il finit par éteindre et s’endormit.
7.
Lorsqu’il s’éveilla, le lendemain matin, il était seul dans le futon. Il entendit la porte d’entrée s’ouvrir puis une voix masculine retentit:
— Debout la dedans !
Moment de panique. Le père, l’ex, le copain ? Stan sauta du lit et s’habilla, doigts tremblants, le cœur battant à tout rompre. La porte s’ouvrit brusquement sur Antinoüs Nechos, son beau-père. Le barbu, hilare, tenait une bouteille de bière à la main. Toujours vêtu de jogging.
— Qu’est-ce que vous faîtes ici ?
— Un père n’a pas le droit de passer voir sa fille ?
Nouveau choc pour Stan qui chercha Sandy des yeux.
— Votre fille ? Mais… C’est impossible…
— Avec ta mère, rien d’impossible.
Stan faillit vomir.
Le barbu lui racontait des horreurs, ce gars était un malade… Un taré. Il était trop jeune pour avoir une fille comme Sandy, avec sa mère de surcroît et… Ce qu’il lui racontait n’était pas rationnel, pas possible ! Anti s’approcha de lui et lui offrit son fond de bière :
—Tiens. Faut te remettre, mon gars. Et te bile par pour l’inceste. Chez nous, ça ne
compte pas. Et comme disent les assistantes sociales dans le secteur, l’inceste
c’est le seul acte d’amour qu’elles connaîtront dans toute leur vie. Allez suis moi,
je dois te montrer « le truc ». Je vais t’épargner de longues journées d’enquête.
Ne perds pas ton temps.
Stanislas voulut s’enfuir, quitter l’appartement d’Sandy, sa demi-sœur, selon le barbu. Mais Anti lui agrippa le bras et sa poigne était d’une puissance inhumaine. Sans se départir de son sourire vaseux, il le prévint :
— Tu ne veux toujours pas comprendre ? Aucune importance, viens avec moi !
Sa main était comme un étau, tandis qu’il força Stan à sortir. Il le mena jusqu’à sa voiture. En l’occurrence le coupé sport rouge. Anti conduisait d’une main, tenant Stan de l’autre qui avait finit par renoncer à se rebeller.
Sur le chemin qui menait jusqu’à la maison familiale, Stan repéra les groupes d’enfants, anonymes et torves. Ces derniers levaient les mains sur le passage de la 205, formant avec leurs doigts gantés, un signe griffu. Anti se gara. Leur jardin était rempli d’enfants et d’adultes. Ils se massaient vers l’extrémité du jardin, à côté du trou d’eau.
Anti poussa Stanlisas devant son frère. Ce dernier portait un costume de scaphandrier antique et deux habitants se chargeaient d’actionner la pompe. Martin ouvrit le hublot et serra son frère entre ses prothèses :
— Stanislas, mon frère ! Tu es venu, je suis content, encore plus content. Je vais te
ramener quelque chose du fond, si tu veux ? Un objet ou quelqu’un ?
— De quoi ? Je ne comprends rien…
— Du fond de « l’ Océan Pacifique » ! Il y a un passage, étroit, plein de lumières et de couleurs qui se tortillent. C’est là que je ramène les objets bleus, c’est de là que j’ai ramené les enfants, la plupart du moins… Et Anti, aussi, le papa, le père. C’est un dieu tu sais, un dieu de misère, un porcher des limbes, comme il dit.
Stanislas avait mal au crâne, avait à nouveau envie de vomir, de partir, de s’arracher et de s’étourdir dans un club parisien.
— Bon, je te ramène une surprise, alors !
Martin le lâcha et se mit à glisser dans l’eau croupie. Il rampa jusqu’au bout, disparut et plongea. La corde et le tuyau filèrent, comme s’il descendait dans de profondes abysses. La foule se mit à prononcer des phrases incompréhensibles. Et les gosses masqués chantonnaient avec des sons voilés et rauques. Un peu en retrait, Stan remarqua Sandy. Elle le regardait, immobile, le regard fixe, sans aucune émotion.
Le journaliste tomba à genoux dans la boue du jardin de son enfance.
Un des gosses s’avança et le força à se relever, d’une main aussi puissante que celle d’Antinoüs. Sa cagoule avait légèrement glissé et Stan put détailler son visage…
Son hurlement de terreur fut couvert par les acclamations des gens du village qui saluaient la remontée de Martin Rizzo.
Entre ses prothèses, se tordait une masse verruqueuse et verdâtre…
Le cadeau pour Stanislas, son frère adoré.
Outre les écrits et ambiances du reclus de Providence, cette nouvelle a été inspirée par l’excellent album de remixes de TAT : Thalidomide. L’album est disponible en libre téléchargement à cette adresse.
http://abyssa.netlabel.free.fr/tat_mp3.html
Egalement disponible et lovecraftien en diable, l’album « les Racines de Métal », de Sérial Industrie.
http://abyssa.netlabel.free.fr/racines.htm
L'épatante illustration rachido-Cthuloïde a été aimablement prêtée par...
http://mad-hatt3r.deviantart.com/
Pour info, une version réduite et minimale est parue dans le Elegy numéro 51, un bon sampler (le Wire est terrible) et un bel hommage à la boisson anisée.
22 septembre 2007
Un rêve, des draps sales...
Hop un thriller/cauchemardesque en moins de 5 pages !
Toutes les horreurs débutent ainsi.
Une impression mauvaise. Un frisson qui ne veut pas finir, une nausée qui reste logée au creux d’une gorge, la persistance d’une odeur putride qu’on ne peut localiser. Ou plus simplement…
Par un cauchemar.
Ou cet état intermédiaire qui est encore pire. Celui d’une veille qui s’éternise. Cette impression de se noyer dans une nasse gluante. Se retourner dans tous les sens, ouvrir les yeux et capter des impressions.
Des petits bruits, des cliquetis, des couvercles que l’on ferme, des poids qui s’écrasent. Laura n’était pas à côté de moi. Je cherchais son corps, à tâtons, pris dans cette veille oppressante. De la lumière devant moi. Reflets jaunes incertains qui filtraient sous la porte, par les stores de la fenêtre de notre chambre.
Et des odeurs obsédantes, fades, organiques. Impression de dormir dans un lit de tourbe. Et puis, le corps de Laura à mes côtés. Son ventre plat, ses courts cheveux en bataille et un sourire qui brillait dans la lueur bleue de l’aube.
- Eh bé, quel cauchemar, mon chéri.
Et sa bouche, vorace et chaude.
J’étais persuadé qu’il s’agissait d’un simple délire ou d’une crise de mentisme. Un sommeil fiévreux occasionné par le stress du bureau d’alors, de nos tensions de couple. Pas très graves et assez évitables mais qui nous tiraillaient un peu, tout de même.
Pourtant, à la fin du week-end, alors que Laura était parti faire un jogging dans le bois d’à côté, je fouillais un peu les abords de notre chambre. Je ne recherchais rien de précis. J’avais juste un doute et c’était comme une petite épine acide logée entre les côtes. Pas de traces particulières dans le jardin, rien dans la cuisine qui donnait directement sur la chambre.
De plus, si un ou plusieurs rôdeurs étaient venus dans la nuit, Laura m’en aurait parlé. A priori, lorsque je m’étais agité comme un forcené dans les draps, elle s’était levée pour boire un verre d’eau et mater un peu la télé, avant de me rejoindre au petit matin.
Dès le lundi, le boulot me happa à nouveau telle une gueule barbelée d’acier et j’oubliai mon cauchemar du dimanche matin.
La semaine se déroula tranquillement. Des soirées caresses et DVD, des journées un peu plus calmes au niveau professionnel. De quoi souffler un peu. Mercredi, Laura recommença à me parler d’enfant. Je savais bien où elle voulait en venir, mais comme à mon habitude, j’éludais ses questions et son envie.
Nous vivions ensemble depuis près de 7 ans et elle se sentait prête.
Pas moi.
J’avais même été réticent pour le mariage. Comme si j’avais déjà senti que notre amour finirait par se dissoudre dans le temps. Mais les circonstances, les lois, la pression sociale, avaient fait que j’avais accepté de passer devant le maire. Pas d’église, toutefois.
Jeudi, nous reçûmes une carte poste d’Aude.
Une ancienne copine de fac de Laura, devenue une amie de notre couple. New York, la Statue de la Liberté, quelques banalités griffonnées en vitesse.
J’eus une étrange impression lorsque Laura me passa la carte. Elle ne savait rien. En tout cas je le pensais. Nous avions toujours été très prudents. Hôtels en fin de journée, rapidement quelques soirées.
Aude.
Devenue ma « maîtresse » comme on le disait au siècle dernier. Secret fuck friend, comme pourrait le dire un de ces auteurs à la mode. Rien à voir avec de l’amour, plutôt passion compulsive, question de fluides. Ça s’était fait comme ça, naturellement, lors d’une soirée. Après une danse un peu alcoolisée. Une étrange résonance physique. Nous ne nous sentions pas coupables, nous étions juste prudents.
On ne se voyait pas tant que ça, de toute façon. Une fois par mois, environ. Peut être moins. Elle fréquentait d’autres copains. Elle cherchait quelqu’un. Une de ces éternelles célibatantes de plus.
Aude me fréquentait entre deux prétendants. Ça me convenait, j’aimais me retrouver avec elle dans ses moments de frénésie sexuelle. Sinon, je l’appréciais quand elle passait chez nous. On discutait, comme des amis distants.
Alors pourquoi cette simple carte postale m’écorchait les nerfs ?
Je pris la carte puis rejoignis Laura dans le salon. Elle mangeait des tomates-cerises devant « On a tout essayé ».
— Qu’est ce qu’elle raconte ?
— Pas grand-chose.
— Elle n’a jamais grand-chose à dire, de toute façon.
— Ah ? Tu es cassante, ce soir.
— Non. C’est juste que je crois qu’on s’est tout dit avec Aude. Je ne sais pas si on va encore se voir. Dans certains cas, mieux vaut ne pas insister, tu ne crois pas ?
— Sans doute. Elle reste sympa quand même.
— Bien sûr, pour un homme, toute femme célibataire, disponible et mignonne reste « très sympa ».
— Tu cherches à me dire quelque chose ?
— Non. Et toi ?
Léger silence puis Laura zappe sur canal plus. Curieusement, Laura fut très chaleureuse au lit, plus tard. Presque malicieuse. C’était assez inhabituel. Notre couple avait finit par s’éroder. On baisait encore mais c’était un peu mécanique. Moi, j’étais dans un drôle d’état. Fébrile. Pas super à mon aise. Laura en a même rajouté dans la provoc sensuelle. Bouche avide et doigts fureteurs.
Après l’amour, Laura s’était endormie directement, me laissant seul face à mon insomnie. J’avais la trouille en vérité. Peur de refaire le cauchemar de la semaine dernière. L’envie de dormir bloqué par une angoisse diffuse. Comme une menace qui rôdait dans notre quotidien.
J’ai enfilé mon peignoir et, sans allumer, suis allé faire un tour dans notre maison.
La lumière bleutée de la nuit, le noir qui s’éclaircit tandis que l’œil s’accoutume à l’obscurité, les coins des meubles, les contours des objets quotidiens.
Avancer doucement, sans faire de bruit. Rôdeur dans sa propre intimité. Je passai au salon et allai fouiller sur la table basse, dans la pile du courier. La carte d’Aude. Quelque chose me foutait mal à l’aise.
Les mots mécaniques inscrits derrière la statue de la Liberté. Pas trop son style le papier. Aude était plutôt portable ou SMS. Et puis, le détail énorme. Tellement gros que j’avais failli le manquer. Le timbre était français, l’oblitération également. Quartier gare. La date était celle de son départ.
Je m’assis sur le canapé et passai la main sous la table basse pour récupérer la bouteille de whisky. Boire une gorgée au goulot pour s’arracher la trachée artère et reprendre ses esprits. A quoi ça rimait ? Un faux voyage ? Faire le vide autour d’elle ? Ca ne collait pas non plus avec Aude qui avait toujours été franche dans ses choix et ses opinions.
Je reposai délicatement la bouteille puis me dirigeai vers le téléphone. Instant d’hésitation. Il était déjà tard.
D’un autre côté, mes appels nocturnes n’avaient jamais dérangé Aude qui était un papillon de nuit, un peu insomniaque comme moi, dormant peu.
Je l’appelai avec toujours ce sentiment d’angoisse qui me serrait la gorge.
Dans le silence de la maison, la sonnerie du portable d’Aude retentit comme un cri.
Maintenant…
Laura se lève alors, allume la lumière tandis que je restais là, au milieu du salon. Elle enfila un t-shirt et marcha vers moi, le portable à la main.
Elle me le confia. Je raccrochai le fixe et la sonnerie du portable s’arrêta.
— Tu es sûr de ne rien avoir à me dire ?
— Laura, c’est quoi ? Aude a oublié son portable.
— Allons, tu sais bien qu’elle ne s’en sépare jamais. Même lorsqu’elle est au pieu, avec quelqu’un.
— Je ne comprends plus là…
Laura me tourna le dos et se mit à ricaner :
— Tu as toujours eu un côté naïf, David. Ça te rendait charmant.
— Bon, je ne sais pas à quoi tu joues depuis une semaine mais…
— Pratique le portable. Sauf quand tu oublies de couper la conversation avec ta vieille copine juste avant la visite de son mari. Mais je pense qu’elle l’a fait exprès. Tu crois pas. Son côté… Malicieux.
Je me laissai tomber sur le canapé et repris la bouteille de whisky, pour m’offrir une large rasade cette fois. Un peu avachi, assommé, les bras ballants. Le masque était tombé.
— D’accord, on a eu des relations, moi et Aude. Mais pas tant que ça.
— Tu crois que la fréquence de vos coucheries change quelque chose à l’affaire ?
— Non, bien sûr. J’ai rien à dire, rien à justifier. Tu veux que je parte tout de suite ?
Nouveau gloussement, toujours sans se retourner, Laura me dit :
— Et pour aller où ?
— Je sais pas. A l’hôtel. Par exemple.
— Pas chez elle ? Non, c’est vrai. Elle n’est plus là.
— A New York, hein…
— Ne joue pas à l’imbécile avec moi David. Aude est venue ici. En fait, elle n’est jamais partie là bas. Plus exactement, je l’ai ramenée ici. Tu te rappelles, c’est toi-même qui l’avait déposée à la gare avant d’aller à ton boulot. Elle allait sur Paris prendre son avion. Il y a beaucoup de témoins. Moi, je l’ai abordée plus discrètement. Je lui ai dit que je savais tout. Elle m’a suivie facilement. Un verre narcotique puis je lai ligotée, bâillonnée et enfermée à la cave en attendant ton retour, puis la nuit.
Un sale goût dans la bouche qui me donne l’impression de descendre dans la gorge. Des sueurs froides et j’écoute ma femme poursuivre sa confession.
— Je l’ai tuée à coups de pioche. Très physique, très défoulant, très sain, quoi. Ensuite, une bonne dose de narcotique dans ton whisky du soir. Te faire l’amour pour t’assommer puis remonter le cadavre, le poser dans le lit et la découper avec tes outils. Mettre tes mains sur elle, te faire embrasser sa langue coupée. Puis tout nettoyer, virer le drap, ranger les restes dans des sacs plastiques et aller les enterrer au fond du jardin, te traîner dans la douche, te laver, te sécher et te remettre au lit. Et finir par exploser ses dents à coups de marteau pour les faire passer dans la douche.
Envie subite de vomir mais une explosion subite dans mes entrailles. Et Laura qui conclut :
— Poison dans ton verre. Un mélange efficace, peu décelable vu le degré d’alcool.
Mais fatal. Je vais te laisser crever là et partir juste après avoir déterré les sacs. David, meurtrier puis suicidé. Sa femme disparue, également. Ciao, bello.
Un baiser léger sur le front tandis que je m’écroule le souffle coupé. Dans un flash morbide, je revis ma dernière nuit avec mon amante morcelée
28 août 2007
A toute berzingue !
Retrouvée par miracle, dans le secteur d'une vieille disquette, cette
histoire ultra-courte.
John P. Vous n'écoutez pas !
Encore une heure à tenir en compagnie de cette vielle peau de
miss Mullons. Encore une heure à suer dans ce collège pourri.
Notre classe se trouve au sixième étage. Les grandes vitres sont
protégées par des solides barreaux depuis maintenant deux ans.
Deux ans que Bobby Bird a essayé de s'envoler après avoir fumé un
gros joint ou après s'être cassé la tête sur un problème de math
trop dur. Un putain d'intello métamorphosé en pizza liquide au
milieu de la cour. Rouge crado sur bitume. Comme une tâche de
vomi. La vitre du milieu est brisée. Le vent me fouette la
figure. la morsure d'une bestiole.
Je me balance sur ma chaise en regardant dehors. La voix
stridente de la vieille me brise couilles et tympans.
— John P. vous n'écoutez pas !
Non. Rien à battre de ton cours de littérature. Rien à battre de
ta sale gueule de truie, rien à battre des autres élèves, juste des
connasses aux culs coincés et des veaux boutonneux à lunettes.
J'attends la cloche avec impatience. Vivement que je sorte, que je
récupère ma moto et fonce vers le grand terrain vague qui termine
le quartier. Là, je sors le 38. canon court que j'ai planqué dans
mon sac en toile et je massacre les bouteilles de bière, les
carreaux de la baraque, de l'usine abandonnée. Si j'ai du bol, je
flinguerais des lapins. J'adore faire des gros trous sanglants
dans de la peluche crétine.
Un gros à lunettes, juste devant moi, lève le doigt comme s'il
avait envie d'aller aux chiottes. Il est blême et articule
difficilement:
— Miss, je peux sortir, je ne me sens pas très bien.
— Bien sûr mon petit Bruce R. Mais n'oublie pas de ne pas claquer
la porte sinon, nous allons être tous coincés.
Le gros tas se lève, ramasse ses affaires et traîne sa merde
jusqu'à la sortie. Il fait gaffe de ne pas claquer la porte et ce
lèche-cul cale la porte avec une chaise.
Je me rendors discrètement.
Quinze minutes après, la vieille me gueule encore dessus.
— John P., qu'est ce que je viens de dire ?
— Vas chier !
— Pardon ?
— Je ne sais pas.
— Vous resterez après la sonnerie.
Merde ! J'étouffe ici. Je veux juste me casser, sentir le vent
sur ma moto et la cordite que crache le flingue de mon père, ce
con de flic.
Je regarde dehors. Les barreaux, les vitres sales, le bout de
ciel gris. Un temps lourd. Vivement que l'orage éclate et balaie
toute cette merde de Lycée, cette merde de littérature. Que la
foudre balafre et carbonise miss Mullons. Pour passer le temps, je
mets une main dans la poche et triture une lourde balle de 38. Un
truc en cuivre, qui devient chaud entre mes doigts.
La cloche sonne. Tout le monde se barre et Miss gros-melons
gueule encore quelque chose à propos de cette foutue porte. Je
suis le mouvement, attrape le sac et sors.
— John P., vous n'écoutez pas ! Restez ici. Nous avons à parler.
Je me n'assieds pas. La main sur la balle. Elle me balance une
copie merdique, tartinée de sa merde rouge de crayon. Ma dernière
rédac, ou essay, je ne sais plus. Dehors, le ciel explose, le gris
s'enroule dans un noir malsain et un éclair éblouissant traverse
les barreaux d'acier. D'un coup de pied, je renverse une table.
Miss Mullons s'avance et me fout une baffe. Ses ongles rouges me
rentrent dans la joue. Alors je recule et shoote dans la chaise qui
retient la porte. Une bourrasque s'enfile dans la vitre brisée et
la porte claque.
La connasse me gueule encore dessus. La rage me rentre dans le
cul et je sors le flingue, y fourre la balle et en tendant l'arme
vers la forme grise qui n'arrête pas de gueuler, je tire. La
détonation sèche se noie dans le grondement humide du tonnerre.
Miss Mullons se recule. Un de ses gros seins explosé, ouvert par
ma balle. Le sang dégouline contre son bustier gris et elle tombe.
Je range le flingue. A peine nerveux.
Le tonnerre a masqué mon tir. Il me suffit de sortir, de prendre
ma moto et de m'enfuir.
Je vais vers la porte et cherche la poignée.
Quelle poignée ?
Je pousse la putain de porte.
Bloquée !
Miss Mullons n'arrêtait pas de nous parler de ça, la putain de
porte qui se bloque dès qu'on la ferme.
Je vais vers les vitres, appuie mon front contre les barreaux en
acier et contemple l'orage qui roule et se déchire comme une
charogne sur un paquet de ronces.







































