26 juin 2008
Taxi de nuit
Night Cab
Londres
Victoria station
4 heures du matin
Les mains posées sur le haut du volant, je regardais le tout premier arrivage de touristes de la journée avec une attention chirurgicale. Un client, c'est important. Je m'étais posté dans une ruelle adjacente, juste en face du terminus de la gare routière. Le gros bus Eurolines venait d'arriver, avec une heure d'avance sur son horaire, directement de Paris.
Par conséquent, j'étais l'unique taxi à rôder dans le coin. Un coup de bol monstrueux. Les touristes se dispersèrent. Certains allaient par paquets, par couples. Ils ne m'intéressaient pas. Je traquais le solitaire.
L'avance providentielle me permettait de choisir ma proie. D'habitude, c'est moins évident. D'abord il y a la concurrence: collègues ou taxis standards, homologués. Et puis, il y a la police...
Faut dire que je ne suis pas un vrai taxi. Je suis plutôt une sorte de racketteur motorisé. Ma caisse ressemble en tout point à un taxi pourtant: une vieille Nissan, avec une plaque lumineuse sur le toit et un compteur Argomatic bien trafiqué. On est plusieurs à marauder dans la capitale, à la recherche des pigeons les plus gras. De plus en plus, à ce qu'il paraît.
Du travail propre. On chope le mec à sa descente du train ou du bus. La nuit de préférence, quand le dernier métro est rentré au dépot et que les bus de nuit sont plus écartés que les jambes de ma soeur.
Y'a toujours un touriste égaré qui transpire en trimbalant quinze tonnes de sacs. On arrive derrière lui, l'air de rien...La plupart du temps, le gars remue ses bras engourdis en gueulant. On lui ouvre la portière, on l'aide à charger ses bagages dans le coffre et on le balade à travers la ville. N'importe ou. On prend son temps. On discute, histoire d'endormir sa méfiance.
Et puis le compteur tourne. Les livres s'accumulent. Moi, je prends cinq livres le kilomètre.
Quand le pigeon est à point, je stoppe assez loin de sa destination et lui demande de me régler immédiatement la course d'un ton agressif. Etant Jamaïcain et baratineur, le mec finit toujours par cracher. S'il essaye de me faire chier, ou me menace de prévenir les flics, je me barre avec ses valises. Sinon, en parfait gentleman, je balance son matériel sur le trottoir et lui envoie un grinçant :
¾ Have a nice day.
Généralement, je me fais dans les 20 livres. 60 pour les pigeons de naissance. Une super combine. Surtout pour un mec comme moi, qu'en a plein dans le crâne. Parce que j'ai quelques variantes. Quand je tombe sur un client parano ou sur un costaud, un dur, un mec un peu bizarre, je lui fais payer un tarif, disons correct, mais toujours rond. Comme ça, ça me permet d'écouler la fausse monnaie que fabriquent mes frangins de Brixton.
Pour les flics, j'ai une fausse licence. Bien foutue. On dirait une vraie. Ça m'a permis de sauver ma liberté conditionnelle deux fois, le mois dernier. Faut dire qu'on est plus les seuls à user de la combine. Y'a des tordus dans les rues, maintenant. Des violeurs, des tueurs en série nous ont piqué l'idée. Merde ! on aurait du déposer un brevet.
Les gens commencent à avoir la trouille du Night Cab. J'ai même lu dans le Sun que plusieurs nanas avaient été violées par des taxis maniaques. Remarquez, c'est tentant.
Une petite jolie nana, toute seule, paumée au milieu de Londres. Un mec, pas trop réglo avec la loi, en maraude. Les fantasmes tournent comme le compteur. Moi, j'ai jamais donné dans ce genre de truc...Le vol, O.K. Mais un viol, et peut-être en prime un petit meurtre, c'est pas mon truc.
Une fois...Une seule, j'ai pas pu résister. Une sister, black, qui revenait de Kings Cross. Une pute, avec un long imper luisant, un short en jean qui moulait son petit cul et des cannes incroyablement longues. Elle avait un petit chien avec elle.
D'accord, je l'ai violée, sur la banquette arrière.
Comment violer une pute ?
Je lui ai refilé de la fausse monnaie.
C'est une vieille blague, mais c'est la pure vérité. Je le jure sur la tête de Bob Marley.
Je repensais à cette foutue nuit de baise quand j'ai repéré la nana. Toute seule, bien fringuée, jeune. Ca aurait pu être une bonne occase mais son mec est arrivé. Le connard portait les valises. C'était pas la peine. Un seul client à la fois, c'est une de mes lois personnelles.
Et puis j'ai vu le jeune gars. Veste en jean, cheveux mi-longs, un peu gras, un t-shirt avec des inscriptions ritales. Il portait deux gros sacs et me donnait l'impression de tourner sur lui même, désorienté. Une toupie pleine de fric.
J' effleurai le levier de vitesse et démarrai lentement. La Nissan glissait toute seule vers la proie. Je dépassai le touriste, lui jetai un regard en attendant qu'il agite le bras...J'étais sûr de mon coup. J'avais lu dans son visage les marques du soulagement. Déjà je stoppai.
Victoria Station
4 heures 5 minutes.
La portière s'ouvrit brutalement et une grande forme efflanquée s'affala sur la banquette.
J'allais lui balancer un :
¾ Bon giorno Maestro.
Quand je remarquai mon italien. Celui ci était toujours sur le trottoir, en train de regarder son guide de Londres. Merde ! Je m'étais garé un peu trop loin et un client inattendu en avait profité pour rentrer dans ma caisse.
Je jetai un oeil dans mon rétro intérieur. Le mec devait être un géant. Au moins deux mètres puisque j'ai pas pu voir sa gueule. J'ai juste aperçu sa poitrine maigre, comprimée dans un grand manteau gris. J'ai soupiré avant de le saluer. Le mec m'a répondu dans un drôle d'argot. J'ai rien compris. J'ai demandé :
¾ Vous parlez Anglais ?
¾ Hollande...Venu...Amsterdam.
Le mec parlait d'une voix lente, grave. Il se servait de sa respiration pour pousser ses mots. On aurait dit qu'il économisait son souffle, ou qu'il était tubard. Il a reprit :
¾ 1 Old Brompton Road.
J'ai démarré. Jouant à fond mon rôle de taxi. A un détail près, je ne savais pas où pouvait se trouver cette putain de rue. Enfin, ça n'avait aucune importance. Le client était un étranger qui n'entravait que quelques miettes d'anglais. La barrière linguistique est un avantage lorsqu'on veut arnaquer un gogo. C'est une autre de mes lois.
J'ai commencé à le trimbaler, d'une rue à l'autre. Prenant bien mon temps aux feux rouges. Hyper prudent, je cédais le passage au moindre véhicule, avec en prime un large sourire. Pendant ce temps, le compteur trafiqué tournait à plein régime. Déjà 20 livres dans la poche.
Tout en conduisant, j'arrêtais pas de régler le rétro. J'avais envie de voir sa gueule, au client. C'était un blanc. J'ai vu ses grandes mains accrochées à mon siège. Une peau crayeuse et terne, comme du poulet congelé. J'ai trouvé ça plutôt désagréable. Pour me débarrasser de cette drôle d'impression, j'ai tenté de lancer la causerie :
¾ Amsterdam ? Une foutue ville.
¾ Oui.
¾ Et vous avez des bagages avec vous ? Peut-être en consigne, à la gare.
¾ Non.
C'est quoi ce client qui débarque de Hollande sans un seul sac ? Cette course sentait l'embrouille. J'ai essayé de le cuisiner en douceur:
¾ Vous êtes venu comment ?
¾ Bus...Ferry.
Il était en train de me monter un bateau, l'enfoiré ! J'avais bien observé le flot des touristes qui descendaient du car et j'avais vu aucun blanc comme lui. J'ai poursuivi :
¾ Vous êtes sûr. Vous venez d'arriver ?
¾ Oui...Maintenant.
¾ Désolé de vous contredire Monsieur, mais je ne vous ai pas vu descendre du bus.
¾ Oui...Avec les sacs.
Bizarre. Le client avait l'air de piger ce que j'étais en train de lui dire. Et en plus, si j 'avais bien compris sa réponse, ce gars était un putain de voyageur clandestin.
Enfin, j'ai tourné mon rétro vers sa figure.
Sheperds Bush road.
4 heures 30 minutes.
Putain ! Quelle tête. Sèche comme la mort. De longs cheveux filasses poivre et sel, la
barbe idem. Une bouche aux lèvres éclatées et des yeux ! Trop bleus, trop clairs.
J'ai vite remis mon rétro en place avant que le Raspoutine de derrière me plante son regard vitrifiant dans les mirettes. J'ai beau avoir de l'assurance, une coupe rasta et une moustache merdique de dealer à la petite semaine. Je savais d'instinct que je ne faisais pas le poids.
J'avais 40 livres au compteur. Mais j'étais pas à l'aise avec l'autre qui jouait avec ses longues mains dans mon dossier. Je me suis dirigé vers le trottoir et ai freiné nerveusement. Sans me retourner, j'ai dit :
¾ O.K. Moi, j'veux pas d'emmerdes. Vous me payez d'abord ce qui est au compteur ou vous descendez. Sans vouloir vous insulter gentleman, vous n'avez pas l'air d'un gars qui se balade avec des gros billets dans les poches.
J'avais envie qu'il dégage, rapido. Qu'il se taille en emportant sa tête de mort et sa voix poussive et que je puisse continuer tranquillement ma nuit. Au lieu de ça, il a plongé une main dans son manteau et m'a donné mon pognon.
J'ai remarqué au passage qu'une de ses poches avait l'air sacrément gonflée.
Ce mec avait de la thune. Alors moi, je me suis dit que ça valait peut-être le coup de poursuivre l'arnaque. Alors, malgré mes appréhensions, je suis reparti. Le mec s'était remis à agripper le dossier de mon siège. Je pouvais sentir ses ongles contre mes épaules.
Comme il restait silencieux, j'ai pris une cassette et lui ai demandé:
¾ Ça vous dérange si je mets un peu de musique ?
¾ Non.
Inquiétant le client mais pas emmerdant. J'ai mis "Soul Murder" de Barry Adamson et je me suis décontracté. On a fait trois fois le tour de Sheperds Bush puis j'ai piqué vers Kensington. 50 livres de mieux. L'Argomatic ne se sentait plus et je le suivais. Du fric, en trimbalant un Hollandais fêlé. Quand je raconterais ça à ma pute de frangine et à mon taulard de frère, ils allaient en verdir de jalousie.
High street Kensington
5 heures.
Le mec s'est alors mis à hurler, couvrant ainsi ma chanson préférée "A Gentle Man of
Colour". J'ai pilé net, devant Holland park. Le mec est sorti du taxi et s'est rué vers une poubelle.
J'suis resté planté sur mon siège, les yeux sortis, la bouche ouverte. Dans la lueur de mes phares, j'ai détaillé le mec. Encore plus grand que je l'imaginais, décharné, impressionnant. J'ai récupéré le cran d'arrêt, scotché sous le tableau de bord et suis sorti. Le client fouillait dans les détritus, dérobant des épluchures de melon. Pas bien dans sa tête.
Je me suis avancé, lame sortie, la main prête à danser sur son ventre et ai dit:
¾ D'accord, je veux bien stopper ici, mais je veux mon fric.
Il n'a rien répondu. Il mangeait. Non, il n'y avait plus rien à bouffer. En fait, il raclait. Mains révulsées sur les épluchures, le regard perdu dans la nuit...Pas la peine d'en rajouter. Je n'en voulais plus de son pognon. J'ai rebroussé chemin et ai repris ma place.
Y'avait un truc. Des traînées sombres et gluantes, sur le dossier. J'étais en train d'y foutre mon
doigt lorsque mon ami, Racleur, est revenu.
Il a repris sa place, tranquille, et m'a dit:
¾ 1 Old Brompton Road.
Puis il a lâché une autre poignée de biffetons, froissés et pleins de matière noire, juste sur mes épaules. J'ai serré le manche de mon arme, avec l'intention de m'en servir. Mais j'étais
pas dans une bonne position. Valait mieux attendre, et voir.
J'aurais pu aussi me barrer en courant. Et abandonner au Racleur mon taxi et ma recette ! Non merci. Alors je suis reparti. Et on s'est offert un nouveau tour.
Toutes les 40 livres, Racleur laissait pleuvoir ses billets sur moi. J'arrivais même plus à compter. De temps à autre, lorsqu'une poubelle l'inspirait, il me hurlait:
¾ Stop !
Et ça recommençait. L'affreux mec pâle raclait des épluchures, des os, des fonds de poubelle. Et Racleur puait, de plus en plus. Une odeur de charogne. Moi, je n’avais même plus la force de m'enfuir. Ses yeux m'empêchaient d'appuyer sur l'accélérateur. Il me tenait, à la pointe du regard.
Racleur perdait du sang. Ça suintait de ses poignets, traçant des zébrures noires sur la crasse de sa peau. Y'en avait plein sur mon dossier. J'ai senti que cette course risquait de ne plus durer longtemps.
Racleur se vidait.
Warwick Road.
6 heures.
Le noir de la nuit était en train de céder du terrain sur le gris du matin. Les rues commençaient à se charger de gens. Des formes sombres, inconnues, qui déambulaient.
J'avais peur, vraiment peur. Je conduisais en étranglant mon volant. J'étais riche. J'essayais d'oublier Racleur. Mais ses mains poisseuses étaient toujours posées derrière moi. Je pouvais entendre ses ongles racler le skaï.
Je ne savais pas comment tout ça allait finir.
A mon avis, mal.
C'est à ce moment que j'ai aperçu le panneau annonçant la direction Old Brompton
Road. Jésus en Harley Davidson !
J'étais sauvé. D'ici quelques tours de roue, j'allais rejoindre l'adresse donnée par Racleur
et il me lâcherait enfin. Notre destination, fin de course, bonne journée monsieur et au plaisir !
Comme une goutte de sang me glissait dans le cou, je dis à mon client de cauchemar:
¾ On est presque arrivé.
¾ Oui.
¾ Ecoutez...Vous avez l'air d'un gars qui a des problèmes. Moi, je vais vous dire ma position là dessus. Qui vous êtes ? J'en ai rien à foutre. Ce que vous avez fait ? Je ne veux pas le savoir et où vous allez, ça ne me regarde pas. Alors, je vais m'arrêter, relax. Vous allez partir et je vais tout oublier. O.K ?
¾ Argent...? Combien ?
¾ Si vous voulez, voilà la recette. J'vous rends votre fric et je rajoute 50 livres en prime. Mais jurez moi que vous partirez dés que...
¾ 1 Old Brompton Road.
¾ On y est, je tourne et...
1 Old Brompton Road
6 heures 5 minutes.
Un cimetière ! Un putain de cimetière.
Estomaqué, j'ai stoppé, juste devant deux grosses poubelles roulantes, en métal. Des trucs laids comme des tanks.
Racleur s'est penché vers moi et j'ai cru...Je sais pas, qu'il allait me serrer la carotide, qu'il allait me planter ses crocs dans la nuque ou...
Il a regardé l'Argomatic et m'a tendu le reste du prix de ma course. Puis, il est sorti. Racleur avançait en titubant. Ses mains, rouges, se balançaient de chaque côté de son corps malingre. Figure spectrale à la démarché hésitante. Il se dirigeait vers les hautes grilles.
Pour quoi faire ?
Racleur était en train de crever debout, poignets ouverts. Venu de Hollande pour mourir dans cette vieille nécropole. Bouffeur d'ordures aux poches bourrées de pognon. Il a posé les mains sur le portail...
Et c'est à ce moment que j'ai craqué. Je sais même pas pourquoi.
J'ai lâché le frein. La tension, l'appât du gain, peut-être ? Ou alors j'avais pas envie de voir la suite. Envie d'écraser la trouille que ce mec m'inspirait.
Le pare-choc de la Nissan lui a fauché les jambes et Racleur s'est écroulé contre la grille.
J'ai continué à appuyer. Le capot s'est plié et les roues ont dérapé sur quelque chose de
mou.
J'avais détruit mon taxi en écrasant le Racleur. J'ai récupéré ma cassette de Barry Adamson, mon Argomatic et la plaque lumineuse du toit, sans oublier le pognon.
De Racleur, je ne voyais plus qu'une seule main qui griffait la tôle meurtrière. Détail atroce qui m'a poursuivit durant ma fuite. J'ai couru comme un cinglé jusqu'à la première station de métro qui venait à peine d'ouvrir.
West Brompton Station
6 heures 15 minutes.
J'ai pris la rame qui arrivait, des raclements pleins la tête, le fric sous le T-shirt et je me suis rendu chez ma pute de sister. J'ai foutu le client dehors à coups de pieds au cul, j'ai filé les billets à la frangine pour calmer sa fureur et je me suis mis à la serrer très fort.
Son peignoir était entrouvert et j'en ai profité pour pleurer sur ses seins flasques et meurtris.
Lentement, les pulsations de son coeur ont chassé les raclements et je me suis endormi.
Ici.
Maintenant.
Ce bruit léger, presque imperceptible, derrière la porte.
Un raclement.
Illustration par Yasmina Bouterfa (c) tout ça =)
30 avril 2008
LE COEUR INACHEVE [volume I]
Disponible en téléchargement et ou livre à la demande, voici donc le premier tome d'une trilogie de SF/Cyberpunk sur un mode thriller/politique. Je suis trés content que ça sorte enfin, surtout dans cette forme numérique qui me séduit de plus en plus. En plus, ça cadre assez bien au monde etc... 
Le livre est disponible auprès de l'atelier de presse
http://www.atelierdepresse.com/
Je devrais commencer à rédiger le volume II d'ici peu, en tentant de bosser avec quelques musiciens et/ou en m'inspirant directement de certains de leurs titres. Je ne sais pas encore ce que ça va donner, mais l'idée fait son chemin. Ce volume II sera plus "martial" puisque suite aux événements du premier volume, la guerre est déclarée entre Global-Cité et son étrange et petite voisine La Frange. Armes expérimentales, bataille de l'information, infiltrations et destructions de masse sont au programme. On devrait également retrouver tous les personnages du premier et je vais essayer de résister à l'envie d'en coller quelques dizaine d'autres pour ne pas me perdre moi-même. On devrait également suivre le parcours de Bamby Neutrinos, l'hyperstar mutante de la pornosphère. Prévu en 3 volumes avec peut être un 4 opus, mais situé beaucoup plus tard et dans un cadre NSO (New Space Op).
En bonus, voici quelques dessins et croquis de recherche sur Global-Cité et ses habitants.
18 janvier 2008
LE SCAPHANDRIER THALIDOMIDE (extended mix)
Le Scaphandrier Thalidomide
(Les Dieux de Misère)
1.
La sortie avait été des plus délicates.
Plein comme un œuf, chargé jusqu’à la moelle.
Les excès alcoolisés le faisaient tanguer sur le chemin du retour tandis que l’effet persistant de la came l’empêchait de se poser sur le banc d’un abribus pour dormir un peu. Il s’arrêta au milieu du trottoir et se tâta, à la recherche d’une dernière cigarette.
Rien dans les poches de son grand manteau noir.
Il oscilla légèrement, chemisette rouge ouverte sur un torse à peine velu, petite chaîne en or avec un portrait de Saint-Jude. Rien non plus dans les poches de son jean, bien coupé, un peu bas, histoire de montrer une partie de son bas-ventre et de laisser deviner son os iliaque. Il se frotta le visage qu’il avait long, secoua sa tignasse savamment échevelée, gratta sa barbe de quelques jours.
Il pleuvait un peu mais il ne sentait pas le froid. L’hiver était plutôt doux.
6 heures du matin, il dérivait sur le boulevard, les idées en vrac. Ivre, cassé. Il avait mal au genou droit et marchait avec une légère claudication.
Il se rappela qu’il avait sauté de la scène sur la piste, quelques heures avant, pour impressionner une jolie fille, pendant que le DJ passait des galettes d’électro/rock. Le son à la mode qui arrachait bien.
Il s’était bien éclaté mais ne se rappelait plus grand-chose. La nuit s’était perdue dans les basses, les verres de vodka que lui avait offerts une artiste japonaise, une trentenaire comme lui, habillée comme une collégienne, les pilules jaunes qu’il avait acheté à la blonde coiffée à la garçonne, les confidence de Michel, le patron du club…
Vraiment dommage pour un chroniqueur nocturne de sa trempe.
Encore plus désolant pour l’ancien journaliste qu’il avait été… Un jour.
Le videur de la boîte passa devant lui, à vélo, et lui adressa un rapide geste de la main.
Stanislas Rizzo leva la main à son tour et salua le petit homme musculeux qui déjà, disparaissait au bout de la rue. Il marcha jusqu’à la bouche de métro la plus proche. Un clodo se grillait une cigarette sous la grille d’entrée. Stan capta son regard. Une paire d’yeux bleus, encaissés dans une peau noire et crevassée. Le clochard cracha :
— Qu’est ce que tu veux, toi ?
— Une clope, si c’est possible.
Le clochard sourit et fouilla dans sa veste informe avant d’extirper une cigarette tordue d’un paquet humide. Il la tendit à Stan qui le remercia, un peu honteux. Le clochard sortit même un briquet étrangement neuf et étincelant de sa poche et alluma le présent tabagique. L’objet était élancé, d’un métal gris-bleu avec, sur un coté, une plaque en lapis-lazuli et se terminait par des molettes complexes.
Stan inspira une longue bouffée et se laissa glisser contre les marches, face au clochard qui empestait la viande sale. Mais l’odeur et la chaleur du tabac l’aidèrent à supporter la présence puante. Le clodo demanda :
— Sale nuit ?
— Pardon, vous dîtes ?
— C’est une sale nuit, non ?
— Non… Enfin… Pas une nuit géniale, non plus. Mais pas de drame. Tranquille, quoi.
Le clochard jeta son propre mégot et avait de quitter Stan, lui dit :
— En fait, je ne parlais pas de celle là. Mais de la nuit à venir. La longue nuit à venir.
Stan eut une absence. Fatigue. Nuit blanche et organisme saturé d’alcool et de nicotine. Quand, il releva la tête, le clodo s’était comme fondu dans le manteau de pluie et sa cigarette était presque entièrement consumée. La chandelle de cendre frôlait son doigt.
Il la jeta loin de lui, se redressa et prit le métro.
Rentrer dans son appartement, Porte de Vanves, prendre une rasade de coca glacé. Arracher ses vêtements empesés de sueur et de fumée pour se laisser glisser dans les draps propres de son lit.
Difficile de trouver le sommeil, cependant. Toujours cette excitation festive. La musique qui battait dans son crâne, ses pieds qui avaient encore envie de bouger, sa bouche avait envie d’embrasser une nouvelle cigarette, le bord d’un verre ou d’autres lèvres…
Lorsqu’il commençait enfin à sombrer, le téléphone fixe se mit à couiner. Il décrocha et regarda son portable posé sur un coin de table. 09 heures 24. C’était Yolande, la stagiaire.
— Stanislas ?
— Yo ? Qu’est ce qui se passe ? C’est la guerre ?
— Tu as rendez-vous. 09 heures 10, avec Alain.
Stan se redressa brusquement comme piqué par quelque insecte venimeux.
— Putain ! C’est pas vrai. Complètement sorti de la tête. Bossé toute la nuit, papier, chronique. Enfin… Quoi…
— Te justifie pas, Stanislas. Je ne suis qu’une stagiaire.
Il s’allongea à nouveau et dans un semi état de veille, répondit :
—T’inquiète pas, je mets le dossier sur la pile.
— Hu ? De quoi tu parles ?
— Je m’occupe de tout, ton dossier, en premier sur ma pile.
Puis, il sombra à nouveau, rêva d’une baise champêtre avec une belle Black repérée hier soir dans la masse dansante. Une Béninoise en robe à pois couchée sur un lit de pâquerettes. L’éjaculation, le surprit et le réveilla dans un sursaut poisseux.
10 H 45.
Ho putain !
La guerre était finie.
L’enfer allait se déchaîner au journal.
2.
Stan se jeta hors du lit, se fit un café à l’arrache. Juste de l’eau chaude versée sur un fond de Nescafé. Immonde ! Il en recracha plus de la moitié puis il s’habilla en vitesse. Jeans, chemisette blanche, blouson. Il fila ensuite et prit même un taxi à la volée pour glaner quelques minutes.
Il arriva vers 11 heures 30 et passa voir Yolande. Elle l’accueillit en se mordant la lèvre. Pas bon signe. Il voulut s’approcher d’elle pour lui demander deux ou trois infos mais elle le coupa dans son élan en lui indiquant directement la porte du bureau d’Alain, le grand patron. Grillé pour grillé, il frappa et entra.
Alain n’était pas seul à fumer des clopes tout en commentant le prochain sommaire. Il était flanqué de Gladys, une nana à peine trentenaire qui déchirait bien sur les enquêtes terrains les plus rudes. Une grande blonde, cheveux courts, bronzée, sportive, rentre-dedans.
— Stan ! T’as battu ton record, là !
— C’est bon. Tu sais ce que c’est… Rubrique clubbing. La vie la nuit, tout ça.
— C’était quoi ta soirée ?
— Heu… Un label, je crois…
— T’as plein de photos, je suppose…
Stan commençait à transpirer. Bouffées de chaleur consécutives à ses excès alcoolisés de tout à l’heure.
— Ouais… Bien mitraillé. Enfin pas moi, mais un pote… Enfin un mec que j’ai rencontré pendant la soirée. Je dois juste me souvenir de son mail ou de son myspace et…
Alain se mit à glousser, coupant net Stan dans son explication laborieuse et foireuse. Même Gladys souriait, en tirant sur sa cigarette.
— Ne t’enfonce pas, Stan. Je ne suis pas là pour te cartonner. Au contraire, même. Je vais t’offrir une vraie chance.
Un peu calmé, Stan se risqua à dégainer une cigarette. Gladys donna l’impression de se balancer sur ses grandes bottes en cuir et l’alluma à l’aide d’un briquet tempête. Une relique d’elle avait ramenée de son dernier passage en Tchétchénie. Alain poursuivit :
— Tanchoy le Bourg.
La cigarette de Stanislas Rizzo tomba par terre. Il resta bouche ouverte, hébété, l’espace de quelques instants.
— Qu’est ce que ça veut dire ?
— Tu n’as pas suivi l’affaire ?
— Si… De loin… vaguement.
— Stan, c’est ta ville de naissance !
Il se baissa, ramassa sa cigarette qui s’était éteinte pendant la chute.
— Je suis parti, y’a longtemps, Alain. Plus de 19 ans. Depuis la mort de mon père. C’est très très loin. Vraiment loin de moi.
— L’occasion rêvée d’y retourner alors. Bon je te laisse entre les mains de Gladys, elle va te faire un topo sur ce que je veux.
Conclut Alain en se levant. Il récupéra son cuir et sortit tandis que Gladys revenait allumer Stan. En quelques phrases, elle lui fit un rapide résumé de la situation à Tanchoy.
L’affaire avait éclaté un an avant, des rumeurs sordides sur des crimes pédophiles. Des viols familiaux, incestes, prostitution, des meurtres. La police avait débarqué et dans un premier temps, sur la base d’une série d’aveux et d’accusation d’une certaine Germaine Morel, avait procédé à des arrestations en masse. Des semaines d’enquête, d’instruction, de procès. On avait désossé des dizaines d’ordinateurs, on avait retourné des champs entiers à grand renfort de bulldozers, des témoins avaient avoué puis s’étaient rétractés…
Alors le doute et le scepticisme avaient remplacé l’horreur indignée. Aucun corps, aucune preuve matérielle n’avait pu être saisie. Germaine Morel insista pourtant, parlant désormais de meurtres sacrificiels, de cérémonies… Elle cita d’autres noms, de longues listes d’habitants de Tanchoy. Mais le procureur, devant cette absence totale d’indice avait décidé de classer l’affaire.
Stan Rizzo termina sa cigarette et commenta :
— On a juste évité une nouvelle erreur judicaire, façon Outreau.
— Sans doute.
— Mais bon… Toute cette affaire est classée. Non ? Alors, l’intérêt ?
— J’ai voulu interroger cette Germaine Morel. Comprendre d’où ça lui était venu. Mais là, pas moyen de la retrouver.
— Elle a du partir. On ne peut pas rester dans un bled qu’on a accusé comme ça.
La baroudeuse blonde pivota à nouveau sur ses bottes et regarda par la fenêtre. Trottoir parisien grouillant d’une vie énervée, une rue rendue luisante par la pluie fine, les lueurs des taxis.
— J’y suis donc allée.
Stan Rizzo se sentit mal à l’aise. Contrecoup de sa nuit blanche. Mais aussi… Il n’avait pas aimé se replonger dans son passé à Tanchoy. Parti depuis tant d’années et il avait gardé peu de contact avec sa mère et son jeune frère, Martin. Une carte de temps à autre. Mais ça lui flanquait toujours le cafard de penser au bled de son enfance. Des tours de bétons plantées dans une cambrousse perdue, un bourg sans charme, un endroit sinistre.
— Pour commencer j’ai eu beaucoup de difficultés à me rendre sur place
— C’est un trou paumé, c’est vrai, mais n’exagérez pas, Gladys.
— Ils ont suspendu la ligne de car, depuis de récents incidents. Des gamins qui ont
agressé une conductrice. En décembre de l’an dernier. Et aucun taxi ne
voulait m’emmener là bas. J’ai du y aller à pied. Trois jours de marche, à camper
sur le bord des routes, désertes la plupart du temps. J’avais une boussole, une
carte, mon portable mais je me suis sentie… Hors du temps. Vraiment
abandonnée.
— Je connais ce sentiment.
— A Tanchoy le Bourg, ce fut encore pire. Les gens m’évitaient, me parlaient à peine, me fuyaient. Je n’ai pas réussi à poser une seule question. Ça ne m’était jamais arrivé…
Un léger sourire barra le visage défait de Stan. Tout en prenant l’accent de Tanchoy, il dit:
— On n’ech’ pas toujourch’ causant dans l’coin. Surtout avec ceux qu’on ne connaît pach'.
— Alain pense que toi seul peux tirer un papier quelconque de Tanchoy.
— Moi ? Mais je n’ai pas fait un reportage « sérieux » depuis dix ans, au moins.
— Alain ne te laisse pas le choix. Ou tu vas à Tanchoy et tu nous ponds un papier correct, ou bien tu dégages. T’es trop vieux pour la rubrique « Clubbing » de toute façon.
— Ok. Pas de malaise. Juste le temps de faire mes valises et je me téléporte en
Picardie.
— Tiens, je te passe ma carte, si jamais tu découvres où est passée Germaine Morel, tu m’appelles ! Je te payerais le restau.
Il prit la carte de la baroudeuse et se força à lui sourire. Ils le prenaient vraiment tous pour un baltringue. Un ancien reporter, alcoolo, baratineur et glandeur.
3.
Il partit deux jours après, bien reposé, frais, d’attaque.
Voyage en train jusqu ‘à Amiens, puis un bus pour le mener à Airaines. Si ses souvenirs étaient bons, son cousin Pierre Chamtard résidait encore ici. En taxi, il se fit mener chez lui.
C’était un samedi après-midi. Un ciel empesé de pluie s’écrasait sur un paysage semi-urbain anonyme. Des dizaines de maisons individuelles concentrées dans un lotissement récent. Stan n’avait pas essayé de le contacter.
Il voulait arriver à l’improviste, pour ne pas essuyer un refus téléphonique. Cela faisait longtemps qu’il n’avait pas donné de nouvelle. Stan fit arrêter le taxi dans une rue parallèle et fut tenté de demander au chauffeur de patienter un peu. Pour le cas où Pierre eut été absent. Mais il préféra tenter le coup.
Pas grand-chose d’autre à faire, de toute façon. Au pire, il rappellerait un tacot pour revenir sur Airane.
Il régla le taxi et s’en alla donc, à pied, vers le pavillon de son cousin. Chanceux, Stan l’était car Pierre Chamtard était bien chez lui, en train de décharger les courses massives du samedi. Stan se pointa, lui serra la main et l’aida à transporter des packs d’eau, tandis que Jeanne, son épouse, s’occupait de la petite dernière, Madie, un joli bébé. Stan posa les packs puis aida le couple à ranger leurs courses tout en débitant quelques banalités à paillettes sur sa vie nocturne parisienne.
Plus tard, Pierre le prit à part, dans son bureau. Il sortit une bouteille de whisky discrètement rangée dans une desserte informatique, puis lui demanda franchement :
— T’es revenu pour quelle raison, exactement ?
— Tanchoy.
Pierre grimaça et répondit :
— Putain ! J’en étais sûr.
— Je dois absolument y aller.
— Prends le bus !
— Déconne pas, je sais bien quelle est la situation dans le coin.
Le cousin ramassa deux petits verres qu’il remplit à raz bord. Ils burent cul sec.
— Non Stan… Tu ne sais rien de la situation à Tanchoy.
— Je sais en tout cas que le service de car a été suspendu et que les taxis évitent
l’endroit.
— Bon dieu ! Ils ont cramé trois cars en moins d’un mois ! Sans compter la femme…
— Qui… Ils ?
— C'était... Des gosses... Des bandes... Tu vois.
— Ils ont été arrêtés ?
Pierre Chantard se mit à ricaner et servit une seconde tournée.
— Tu veux rire ! Les flics ne mettent plus les pieds à Tanchoy depuis « l’affaire ». Ils étaient tellement certains d’être tombés sur un nid de pédophiles qu’ils y sont allés franco. Quand le truc est retombé, il ne restait plus qu’une haine brûlante envers tout ceux qui venaient de l’extérieur. Les quelques flics qui sont rentrés dans Tanchoy n’ont pas tenus longtemps. Il me semble que personne ne se rend là bas, désormais.
— Tu déconnes, Pierre ? Et les pompiers ? Ambulances… Les livraisons.
— Pompiers, comme les flics, caillassés, pneus crevés. Livraison, le minimum doit
filtrer, selon les besoins des habitants.
La troisième tournée arriva plus vite que prévue. Stan toussa un peu. L’alcool commençait à lui brûler la gueule mais une curieuse sensation glacée persistait dans ses tripes.
— Putain, c’est pire que prévu…
— Ecoute Stan, je veux bien t’amener là bas. Mais j’entre pas dans le bled. Je te
dépose en périphérie. Et tu démerdes pour rentrer par tes propres moyens.
— Ça me semble être un bon deal.
— Ok, on partira tôt demain matin et pas la peine d’en parler à Jeanne. Au fait, tu as d’autres fringues ?
Stan répondit par la négative. Il était parti en coup de vent et n’avait emporté que le nécessaire et par conséquent ses fringues un peu voyantes de clubbeur parisien. Pierre lui passa des vieux habits, un pantalon de jogging, un sweat gris délavé, un bonnet de laine et un blouson blanc sale. Le chroniqueur émit une moue dépitée.
— Pas vraiment mon style.
— Y’a pas de style à Tanchoy.
Une dernière tournée puis ils rejoignirent Jeanne pour l’aider à préparer le repas.
4.
Le lendemain, réveil aux aurores. Pierre avait revêtu son jogging. Son alibi pour Jeanne. Ramener le cousin parisien à Amiens, puis un footing avant de rentrer vers midi.
En réalité, il roulait, assez vite, vers Tanchoy le Bourg. Conduite sportive malgré la chaussée défoncée. Stan prenait des notes. Un ciel plombé, des champs en friches, des sous-bois anarchiques secoués par des rafales de vent. Un paysage désolé.
A ses pieds, le fond de la bouteille d’hier soir se balançait. Pierre n’en avait pas bu mais avait juste précisé :
— Pour le retour.
Les cousins fumaient. Stan finit par craquer et ramassa la bouteille. Il avala une simple gorgée puis la referma. Ils n’avaient croisé aucune voiture, aucun vélo, juste quelques tracteurs qui avaient bifurqué assez vite, s’éloignant de la route de Tanchoy pour se perdre dans d’immenses champs de maïs. Pierre roula longtemps, nerveux, les yeux rivés sur la pendule du tableau de bord. Stan lui fit remarquer :
— C’est long, non ?
— Oui… De pire en pire. Obligé de prendre des petites routes, toujours.
Il s’engouffra dans un chemin de terre, dans une futaie mal entretenue. Des ombres étranges s’imprimèrent dans l’habitacle. Enfin, il freina. Arrêt au milieu de nulle part, frontière entre la forêt et d’autres champs de maïs. D’une main, il pointa le nord. Les grandes tours de Tanchoy émergeaient de l’horizon, écrasant de leur masse grisâtre, les vergers à l’abandon et les arbres tordus. Stan se resservit une rasade et, cette fois, Pierre l’accompagna :
— Voilà, on y est. T’es sûr de toi, Stan ?
— Pas le choix.
Après avoir salué son cousin, il quitta la voiture et traversa les champs. Stan avançant difficilement à travers les rangées de maïs. Les grandes plantes, laissées également à l’abandon, le ralentissaient avec leurs feuilles tranchantes et brisées. Stan se coupa et se perdit à maintes reprises. Les rangs n’étaient plus rectilignes. Après quelques heures d’errance à travers le labyrinthe végétal, Stan finit par rallier les faubourgs de Tanchoy. Ses chaussures et son bas de pantalon étaient couverts de boue. Ses mains et son visage portaient de minuscules mais nombreuses coupures. Il sortit son portable et fit le numéro de Gladys. Pour la narguer un peu. Lui dire qu’il était dans la place et que tout se déroulait bien.
Elle ne répondit pas. Pas de boite vocale non plus. Il lui laissa un simple SMS puis reprit sa marche boueuse dans les rues du village de son enfance. Il évita le centre, plutôt historique, avec ses ruelles, ses vieilles maisons en pierre. Les gens marchaient lentement, regards courbés vers le sol. Certains donnaient d’impression d’errer tout simplement, déambulations sans but, flâneries mornes entre le bureau de tabac, la boulangerie et le PMU.
Stan passa inaperçu. Il capta son reflet dans la devanture de la mercerie. Mal rasé, visage rougeaud à cause de l’alcool du cousin et du froid picard, habillé comme un sac. L’horreur totale !
Stan se dirigea directement vers le quartier des Cyclamens. Une zone plus moderne, renfermant les quatre grandes tours.
C’était ici qu’avait éclaté l’affaire. Ici que Germaine Morel vivait, ou avait vécu. Un peu plus loin, vers la salle de sport, il y avait la maison de sa mère. Mais Stan préférait enquêter avant de se replonger dans l’ambiance familiale. Il ne l’avait pas vu depuis prés de 20 ans. Ni elle, ni son frère Martin.
Stan traversa l’esplanade posée au centre des tours. Des monceaux de débris de canettes tapissaient les pavés auto bloquants. Il leva la tête. Le ciel avait toujours la même teinte, ce gris sombre qui semblait inamovible. Il aperçut quelques gens sur les balcons. L’un d’eux termina sa canette et la lança, plus ou moins dans sa direction.
Par réflexe, Stan accéléra le pas pour rejoindre le bar/hôtel/dépôt de pain planté au milieu de l’esplanade. La canette se fracassa assez loin de lui.
Lorsqu’il entra dans le bar, une odeur de choux cuits le saisit à la gorge. Il se retint de cracher et s’avança au comptoir. Une vieille femme, boudinée dans une blouse-robe était en train de laver des verres de bière.
Il n’y avait presque personne, à part deux vieux poivrots solitaires, planqués dans un recoin. Deux vieillards qui buvaient des ballons de rouge en parcourant le journal local. Stan demanda un café.
La vieille leva un œil sur lui, un globe noir et fixe, puis elle déclara entre ses dents serrées.
— Installez-vous en salle, mon bon monsieur. Sandy va venir s’occuper de vous.
Stan alla donc s’asseoir et se massa les genoux. Plus l’habitude de crapahuter comme ça dans les champs. Sandy le rejoignit quelques minutes après. Une vingtaine d’années, de taille moyenne, un corps de sportive, pas mince mais bien dessiné, ferme. Ses cheveux châtains étaient longs, dénoués, à peine coiffés. Un beau visage carré, des lèvres fines et des yeux verts légèrement brillants. Elle portait un jean dont les poches étaient ornées de broderies en strass, un top orange assez moulant et un petit gilet noir.
Elle posa le café devant lui, avec une panière qui débordait de croissants. Il la paya. Tandis qu’elle cherchait sa monnaie dans sa ceinture banane, il lui demanda de garder la monnaie. Elle lui sourit.
Stan se détendit.
Tout n’était donc pas pourri dans son bled natal. Il y avait encore un peu de beauté et de fraîcheur. Le café était délicieux, ainsi que les viennoiseries. Stan passa sa matinée ici. Les gens, après la messe sans doute, arrivèrent en masse vers midi. Stan resta dans son coin, à écouter et à observer, fondu dans le décor, buvant café sur café et consumant en entier un paquet de clopes. Il n’apprit rien de particulier. Discussions dominicales. La chasse, les mariages, les rumeurs politiques. Rien ne semblait distinguer Tanchoy d’un autre bled, vu de l’intérieur.
A midi, il s’offrit le plat du jour.
Une quiche au chou et au jambon de pays, arrosée d’un coup de cidre. Sandy s’occupa de le servir. Il était l’unique client. Stan la trouvait de plus en plus charmante malgré un air un peu rude et buté. Il prit le dessert, des pommes flambées au Grand Marnier. Puis, au moment du café, il décida d’inviter la jeune serveuse à partager sa fin de repas.
Il la sentit hésiter. Elle regarda la vieille, toujours plantée au comptoir. Cette dernière lisait un magazine. Stan insista :
— Juste un café ! Vous voyez, il n’y a personne. Juste une petite pause, pour parler.
Sandy s’installa en face et fit glisser son gilet, dévoilant ses épaule rondes et parsemées de tâches de rousseur. Stan se présenta comme un ancien gars du cru qui était monté à Paris et qui venir de rentrer au pays, un peu à la dèche.
Pas l’idéal pour la séduction, mais Stan voulait surtout gagner la confiance de Sandy. Elle l’écouta puis parla un peu d’elle. Parcours classique de la fille pas vraiment banchée études et qui prend le premier boulot venu. Ça lui plaisait, ici, à priori. Pas trop d’heures, pas trop mal payée. Elle habitait dans l’une des tours, à côté, mangeait au bar, dépensait peu.
Ils burent un café puis un second. La vieille vint même les servir, sans faire aucune remarque. Il voulut interroger Sandy sur l’affaire Morel mais se retint. Ne pas se griller de suite, comme Gladys. Elle avait du attaquer d’emblée comme une reporter de guerre, et n’avait obtenu qu’un mur, indigné et hostile.
Stanislas Rizzo comprenait la réaction des gens de Tanchoy. Un coin sans histoire, un peu isolé, certes mais qui, du fait d’une simple rumeur, était devenu un village de pestiférés. En y allant, plus doucement, sans doute qu’il pourrait ramener un papier. Il regarda son portable. Pas de message et on approchait des 15 heures. Il se leva et demanda à Sandy :
— Il vous reste des chambres de libre ?
— Bien sûr. C’est la saison basse.
— J’en retiens une, pour ce soir.























