08 décembre 2009
Soirée de lancement / jeudi 10 décembre : PARIS
Fées dans la ville
de Tony Robillard , Laurent Fetis , Olivier Gechter , Marie-Lé Camille , Karim Berrouka , Jack Vance , Eric Holstein , Jeanne-A. Debats et Anne Fakhouri
Cachées dans les gouttières, les pots de fleurs, les lézardes des murs... les fées partagent discrètement avec nous les villes, tantôt ravies, tantôt désespérées de l’agitation des hommes.
Huit auteurs ont parcouru les rues pavées pour les débusquer, elles et leurs compagnons du petit peuple.
Un recueil de fantasy urbaine, dans l’imaginaire des cités.
Le sommaire :
Jack Vance
Marie-Lé Camille
Jeanne-A. Debats
Olivier Gechter
Laurent Fetis
Tony Robillard
Eric Holstein
Karim Berrouka
Couverture d’Eric Scala (voir son site)
Voir la couverture en grand
Attention, commandez l’anthologie avant le 9 décembre via paypal et vous la recevrez dédicacée !
Rendez-vous :
Jeudi 10 décembre : Actusf organise une soirée de lancement pour Fées dans la ville. Venez nous rejoindre au Habibi ; 44 rue Traversière ; 75012 Paris ; Rendez-vous à partir de 19h30. Parmi les auteurs, Anne Fakhouri (l’anthologiste), Karim Berrouka, Eric Holstein et Laurent Fétis seront présents. Vous pourrez vous faire dédicacer Fées dans la ville.
J'y serais donc avec mon chapeau magique et mon costard en tergal. Pinaize, quand même se retrouver au même sommaire que Jack Vance et que le chanteur des Ludwig Von 88... Si on m'avait dit ça 20 ans plus tôt...
18 novembre 2009
Dans l'Epouvante !
Un moment de répit dans le cyclone. 
Bouclage d'un très épais tapuscrit que je trimbale depuis pas loin de dix ans. NETHERLIPS. Du fantastique, de l'héroïc Fantasy sombre, du gore ou tout simplement ma définition de l'épouvante ? Un travail assez long et assez rude, puisque trois ans auparavant, suite à une trahison de mon système informatique et à un worm assez vicieux, j'en avais perdu plus de 100 pages que j'ai entièrement ré-écrites.
Je l'ai imprimé chez Blurb pour un crash-test de lecture dans le métro et ça marche encore, j'arrive toujours à me faire peur avec ce texte qui me semble toujours aussi "étranger". Le début en particulier est à la limite du soutenable malgré un côté classique. Mélange de réalisme, de doc précise et de magie pure. J'ai mis deux semaines à la relire et le vrai boulot commence maintenant, dans les corrections et la ré-écriture.
L'héroïne se doit d'être plus âgée. 15 ans, c'est un peu abusé pour les situations, ses réactions et son langage, tout simplement.
. Et la toute fin n'est pas totalement satisfaisante. Enervante, plutôt. D'autres petits détails doivent être corrigés. Je le bosserais en dessinant quelques personnages et décors à côté, retrouver le plaisir intense du dessin.
J'ai l'impression d'avoir bouclé un cycle, cette fois, vaincu un livre impossible, pensé à l'origine comme un mélange contre-nature entre des univers Clive-Barkerisiens et mes lectures d'alors (l'intégrale des Duras dont certains textes flirtent avec un étrange inquiétant). Over the hill but not dead !
Enfin, voilà, c'est fait. 10 ans à écrire, 10 ans à le faire publier, peut-être.
Je suis juste content de l'avoir terminé, le texte est là, effrayant, infernal, bienvenue en enfer !
23 août 2009
Club Van Helsing part 7
Maintenant IV
Quand Lachlan Forrow et la Lamie atteignirent la grille externe du Bedlam Asylum, un chauffeur de maître, debout devant son Aston Martin, vert de vessie, les attendait avec un carton au nom du chasseur. Encore ce confort ! Cette ostentation émolliente. Mais Lachlan se laissa tenter. Il avait accumulé trop de fatigue et de tension nerveuse ces derniers jours avec le Prince. Et puis, il s’agissait d’un cadeau d’Hugo.
Le chauffeur ouvrit la portière à la Lamie qui s’assit tranquillement sur la banquette, sa valise posée sur les genoux. Lachlan se glissa à ses côtés mais en prenant garde de ne pas la toucher. L’Aston Martin démarra et Lachlan indiqua comme destination la station de métro de Sheperd’s Bush . Croyant bien faire, le chauffeur se mit à diffuser une musique d’ambiance, électro assez classieuse et doucement romantique. Lachlan lui demanda immédiatement d’éteindre.
Pendant le trajet, le vieux chasseur ne put s’empêcher de jeter des coups d’œil coupable et haineux envers la jeune femme. Elle semblait si paisible, normale qu’il avait du mal à apercevoir dans les traits harmonieux la marque de la Lamie. Lila regardait les immeubles, les passants et les automobiles en ouvrant de grands yeux. Un monstre innocent.
Le conducteur s’exécuta puis mena l’étrange couple à proximité de la station demandée. Forrow eut simplement à exhiber sa carte bancaire. Le chauffeur ne la passa même pas dans son terminal. Entrevoir une AMEX noire frappée du sigle du CVH équivalait à une promesse de paiement. Lachlan guida Lila dans la vieille station de métro qui, en cette heure de pointe, semblait déjà à la limite de la saturation. La jeune femme le suivait, à quelques mètres, sourire aux lèvres, visage étonné. Le chasseur fit un signe discret au portier indien qui le laissa passer sans difficulté et lui ouvrit l’entrée de service.
Depuis son arrangement avec la compagnie qui gérait le trafic, Lachlan disposait en effet de toutes les facilités pour évoluer à travers l’ensemble des coursives et des stations fermées au public. Ainsi, dans l’une des anciennes voies de garage, il avait pu installer son quartier général. Ils suivirent des rails corrodés balisés par des spots de lumière crue avant de déboucher dans une grande salle carrelée.
Au centre, il y avait un simple matelas, quelques tas de vieux vêtements, des boîtes de conserves vidées, quelques bouteilles d’eau. Lachlan alluma une lampe halogène sphérique et ébréchée puis invita Lila à poser sa valise. La jeune femme regardait autour d’elle. Sur des tables de camping, Lachlan avait disposé des rangées de couteaux, des bocaux de verre renfermant des organes divers et des dizaines de carnets annotés de sa main valide. Contre le mur nord, disposés en enfilade sur des fils de fer, il y avait des dizaines de peaux séchées, des fourrures sauvagement arrachées à quelques ossatures monstrueuses, des griffes pendaient aux extrémités des bras vides et velus. Les trophées de Lachlan Forrow. Pas disposés sur de jolies cimaises comme au Bedlam Asylum ! Non, ici on n’enrobait pas l’horreur et la sauvagerie de décors subtils et postmodernes. On se la bouffait à pleines dents, on la respirait à chaque instant. Il traitait à peine les pelisses de ses proies, juste un peu de salage et de séchage sur des cadres et des tendeurs. Pour ne pas perdre les odeurs. Vampires toxicos, Lycans solitaire et bouffés par les parasites, Doppelgangers schizophrènes, Faunes priapiques ou Succubes à la dérive. Beaucoup avait terminé leurs existences pitoyables sous les lames argentiques ou frottées à l’ail de Lachlan Forrow.
Tout en poussant quelques vieilles boîtes de conserve loin de sa couche, il regarda Lila une nouvelle fois. Oui, ça serait si facile de prendre sa revanche, là, de suite. Passer derrière elle tandis qu’elle détaillait avec fascination le crâne allongé d’un vieux mâle Lycan. Dégainer le coutelas que lui avait confié Van Helsing et trancher la gorge de la Lamie d’un seul passage, sans omettre de lui rompre la nuque d’un brutal mouvement inverse. Cette envie le démangeait, le brûlait. Il secoua la tête, enleva de l’oreiller une peau de mangue qui avait noirci et se redressa en invitant la Lamie à s’installer.
Elle laissa l’ossement et vint s’asseoir sur le bord du matelas, le plus docilement possible en regardant le chasseur de ses grands yeux.
¾ Je vais devoir prendre un peu de repos. Tu comprends ce que je dis ?
Elle pouffa :
¾ Bien entendu, monsieur.
¾ Juste trois ou quatre heures. Nous avons une mission. Une tâche importante.
¾ Très bien, monsieur, voulez-vous que je mette mon réveil ?
Elle répondait avec lenteur, d’une voix mielleuse et semblait limitée mentalement. Lachlan en concevait presque de la pitié et il la haïssait encore plus pour ça.
La Lamie, Andersen et Van Helsing, malgré les changements notables qu’il avait décelé chez le paladin lors du rendez-vous. Oui tous les trois pouvaient bien aller au diable ! Mais le Prince devait les précéder en enfer et cela le plus rapidement possible !
Le chasseur sortit le boîtier de sa poche et fit basculer la molette sur la position 1. Il ne voulait pas être veillé par une nunuche qui en cas d’incursion de vampires ou d’une attaque de lycans serait totalement démunie. Forrow guetta les changements sur le visage de Lila. Le regard semblait plus vif, les traits plus marqués, ses narines frémissaient et ses lèvres étaient comme agitées de légers spasmes. Aux aguets.
Il la questionna sur ses sensations et Lila lui donna des détails très précis sur les usagers du métro qui évoluaient au dessus d’eux, à travers des mètres de terre et de béton. Des sens plus efficaces qu’un radar, pensa le chasseur avant de lui demander de le réveiller si elle sentait la moindre odeur ou présence anormale, des odeurs similaires à celles des peaux, par exemple.
Elle hocha la tête avant de se redresser d’un bond et de se mettre à renifler.
Rasséréné, Lachlan alla d’abord inspecter un tas de peaux et de fourrures dissimulant une trappe de métal puis il s’installa sur une chaise pliante, rabattit son Panama devant son regard ravagé puis, à l’aide de techniques respiratoires, se plongea dans un sommeil paradoxal.
e
La Lamie le réveilla 3 heure 30 plus tard, en lui secouant l’épaule. Le chasseur demanda :
¾ Que se passe-t-il ?
¾ J’ai senti une odeur. Vous m’aviez dit de vous réveiller…
¾ Quel genre ?
Lila pointa son index droit en direction de l’épiderme écorché d’un grand vampire qui manifestement avait été tué en pleine transformation car les membres humains semblaient combinés avec d’interminables ailes membraneuses.
Rien à voir avec le Prince, par conséquent. Juste un vampire qui transitait par le Tube pour aller rejoindre sa coterie. Peut-être un membre du clan Gangrène ? Il s’agissait d’un petit groupe de vampires fraîchement étreints par un premier né nihiliste qui tenait à se monter sa propre lignée et qui était moins regardant que ses collègues en matière de recrutement. Autrement dit, un électron libre dans la grande famille des vampires, totalement méprisé par les autres clans. Sa production à la chaîne de vampires cheaps, ramassés en night clubs ou bars de nuit était simplement irritante, pas préoccupante. Même le Club Van Helsing s’intéressait peu aux activités du clan Gangrène.
Lachlan Forrow se releva tout de même et s’avança vers la table de camping réservée aux suceurs de sang. Il sélectionna deux armes, la première était un large coutelas à la lame incurvée en demi-lune selon le style africain, dont le fil était un alliage chimique libérant un agent anti-coagulant ainsi qu’un poinçon acéré à l’extrême, en acier chirurgical. Il plaça les deux armes de chaque côté de son veston, essuya ses lunettes jaunes et fit signe à la Lamie de le suivre. La jeune fille reniflait toujours, les mains levées, tendues comme des griffes, affectant une posture animale.
Avant de se lancer sur la trace du vampire, Lachlan fouilla sous ses notes et en ressortit des croix d’argent qui commençaient à verdir. N’étant plus croyant, l’utilisation que pouvait en avoir le chasseur était plutôt décorative. Toutefois, les jeunes vampires avaient tendance à perdre les pédales devant les croix et icônes. Un avantage psychologique non négligeable.
Le chasseur remit son Panama en place et surgit dans le corridor. Il demanda à la Lamie de se concentrer sur la piste de leur proie. Elle devait rester focalisée sur l’odeur du vampire. Ils débarquèrent bientôt sur un quai rempli de londoniens pressés dont la plupart étaient perdus soit dans la lecture de leurs journaux, soit dans l’écoute de leur musique numérique soit dans un épluchage de mails ou de SMS sur leurs téléphones portables. Ils passèrent presque inaperçus alors que le métro arrivait à quai.
Lila avait dressé la tête et continuait à renifler. Elle indiqua soudainement l’autre côté et Lachlan soupira. Ils durent courir dans le sens inverse du flux humain pour parvenir sur le quai d’en face. Les dernières personnes entraient dans leur rame et ils s’y engouffrèrent de justesse. La Lamie se figea l’espace de quelques secondes et agita les doigts comme pour capter la vibration de leur proie. Elle finit par se tourner vers la droite et pointa la voiture voisine. D’une voix sèche, elle annonça :
¾ Juste là, jeune femme, 18 ans, brune, cheveux long, habillée de noir. Portant lunettes fumées, rangers et pantalon de cuir.
Lachlan avait déjà sorti son portable rafistolé et était en train de contacter le chef de station. Après quelques échanges vocaux, Lachlan lui demanda de profiter de la prochaine station désertée ou en rénovation pour faire un arrêt express et ouvrir simplement la porte de la voiture occupée par la jeune vampire. Il convenait également de lancer un message pour inviter les passagers à ne pas descendre du train.
Lachlan compta mentalement puis, un peu avant que les freins ne stoppent brutalement le métro sur un quai désaffecté, il ouvrit le sas et jaillit dans la voiture adjacente. Lila le suivait, regard pointé en direction de la jeune demoiselle en noir qui semblait plongée dans la lecture du dernier best-seller de Clive Barker. Le message retentit dans la voiture :
¾ Arrêt express pour régulation, veuillez ne pas descendre du train !
Dans le même mouvement, Lachlan et Lila se jetèrent sur l’adolescente aux habits noirs, la saisirent chacun par une épaule et la traînèrent sur le quai encombré de gravas et de poussière. Les autres passagers, surpris et choqués n’avaient pas eu le temps que réagir que déjà, la rame repartait avec une brutale accélération.
La jeune femme balbutia :
¾ Mais enfin, qui êtes vous ? Que me voulez vous ?
Lachlan avait déjà lâché leur proie pour ouvrir son veston et, croisant les bras, saisit ses deux armes. La jeune fille se mit alors à sourire en coin, dévoilant une subite paire de crocs étincelants. La vampire repoussa la Lamie sans ménagement. Lila fut projetée à plus de dix mètres et s’écrasa contre le mur craquelé.
Le chasseur attaqua d’emblée, fendant l’air de sa lame tandis qu’il tentait de loger son poinçon dans la poitrine de la vampire en coinçant le manche au creux de sa main gantée. Mais la vampire était plus rapide et plus forte que Lachlan ne l’avait escompté. Elle évita la lame en se pliant d’une manière inhumaine et détourna aisément le lourd poinçon d’un coup de coude, envoyant valser l’arme entre les rails.
Surpris, Lachlan tenta une seconde attaque en se servant de l’inertie qui subsistait de son coup initial. Mais la vampire avait anticipé son mouvement et s’était déjà déplacée de quelques pas sur le flanc droit du vieux chasseur. Elle lui asséna un terrible coup de pied sur sa main blessée ce qui lui arracha un hurlement de souffrance et de rage. Ce n’était pas une jeune vampire ! Ils avaient été abusés par son physique ! Elle devait être la première-née, celle qui avait étreint les autres buveurs de sang à l’ardeur juvénile. Certes son visage était celui d’une adolescente mais sa technique de combat dénotait d’une pratique ancestrale.
Lachlan sabra l’air de son coutelas pour la faire reculer de quelques mètres… Puis, il lâcha son arme et dégaina prestement le boîtier de contrôle. Le niveau 3, d’emblée.
La vampire avait fait saillir ses ongles et ses yeux étaient devenus d’un noir d’ombre. Elle se passa la langue sur ses lèvres carminées en anticipant la morsure qu’elle comptait infliger au chasseur quand un cri strident la fit sursauter. Elle se retourna et aperçu la Lamie. Cette dernière n’avait plus aucune commune mesure avec Lila. Sa masse corporelle semblait avoir doublé de volume. Son cou s’était allongé et ses vertèbres se terminaient par des piques osseuses. Sa chevelure, dénouée, ondulait comme un nid de vipères et son visage étiré tenait plus du reptile que de l’humain. Ses bras noueux se terminaient par des griffes extrêmement longues et recourbées.
Elle sauta sur la vampire qui tenta de se défendre mais ni ses griffes si ses crocs n’entamèrent l’épiderme verruqueux et écailleux de son adversaire. Lachlan en profita pour ramasser son coutelas car il comptait bien finir le boulot lui-même.
Il n’eut même pas à se donner cette peine, puisque la Lamie, se servant de ses bras singulièrement flexibles, était en train de disloquer l’ossature de sa proie à la manière d’un serpent constricteur.
Quand le crâne de la vampire explosa dans un craquement osseux, il remit le boîtier en position 0.
Retour au calme
Maintenant V
Malgré le cadavre de la vampire, Lachlan n’eut pas à contacter Hugo pour l’habituel service de nettoyage de la scène de la curée. Une unité du métro allait s’en charger, comme d’ordinaire. L’équipe s’était d’ailleurs déjà mise en route, suite à son appel initial. Ils retournèrent donc dans l’antre de Forrow. Le chasseur nettoya ses armes et sortit une glacière orange d’un recoin obscur.
La Lamie le regardait, impavide, inerte. Bien que la sachant sous son contrôle, le chasseur ne se sentait pas particulièrement à l’aise quand elle le fixait ainsi, comme un chien fidèle. Il avait toujours l’impression qu’elle allait lui sauter dessus d’un instant à l’autre pour lui bouffer l’autre main.
Ils ressortirent à l’air libre et Lachlan héla un taxi pour se faire emmener sur la scène de son récent crime, 144 Holland Road.
Hugo et ses sbires avaient fait du travail soigné puisqu’il ne restait aucune trace de sang, aucune esquille osseuse dans la grande maison abandonnée. Après avoir fait dans un dernier tour à travers les pièces récurées jusqu’à l’extrême, Lachlan amena la Lamie devant la bouche d’égout par laquelle le Prince s’était échappé. Le chasseur ouvrit sa glacière et en sortit un bocal de verre contenant une longue bande de peau sur laquelle était encore accrochée la moitié d’un muscle bien rouge. Lachlan n’avait pas tout donné à Hugo. Il s’était gardé un bout du Prince, pour ses recherches personnelles.
Il mit la Lamie en position 1 et ouvrit le bocal de façon à lui faire respirer l’odeur de leur proie. Dès qu’elle eut inspiré l’air chargé des phéromones fabuleuses, le regard de Lila se mit à briller d’un éclat affamé. Elle retroussa ses babines et ses cheveux semblèrent se hérisser sur son crâne. De même, ses ongles avait poussé de quelques centimètres et sa bouche s’était légèrement allongée. Elle s’accroupit et tenta de s’infiltrer par la bouche d’égout malgré l’odeur répugnante qu’elle exhalait. Forrow dut presque la retenir.
Il prit son portable et passa une série de coups de fil. Quelques minutes plus tard, une camionnette de la ville s’arrêtait devant eux et trois techniciens en sortirent. Sans un mot, ils se rendirent quelques centaines de mètres plus loin, avisèrent une plaque de métal sur un trottoir et commencèrent à la déverrouiller.
La direction du métro londonien n’était pas l’unique contact de Lachlan, il possédait un répertoire très étendu qui lui permettait de bénéficier de certaines facilités. Certes, il n’avait pas l’aura ni la stature du Club Van Helsing mais il se débrouillait plutôt bien pour un indépendant.
Son ancienne fortune lui assurait un bon réseau, réduit mais fidèle. A l’instar de Stuart, ancien complice de ses chasses aux Lycans et désormais barman d’un des hôtels les plus luxueux de la capitale.
Lorsque l’équipe de la voirie eut terminé de leur ouvrir la voie, ils déposèrent à leurs pieds, deux combinaisons étanches, jaunes fluo, deux paires de bottes, des torches et deux masques de protection en papier. Lachlan ordonna à la Lamie de s’habiller tandis qu’il enfilait lui-même sa combinaison. Comme sa jupe la gênait, elle l’arracha d’un simple coup de griffe, dévoilant un string noir, ses hanches rondes, ses cuisses musclées. L’un des hommes de la voirie laissa filtrer un sifflement réflexe et appréciateur. Lachlan Forrow lui jeta un regard méprisant. Décidément Andersen semblait avoir eu des projets bien précis pour son ex petite amie. Une arme rangée dans quelques grammes de soie.
Une arme, vraiment ?
Ils allumèrent leur torche, les accrochèrent à leur ceinture et descendirent. La Lamie sauta un peu avant la fin de l’échelle corrodée, s’accroupissant dans un filet d’eau répugnante. Lorsqu’il fut arrivé en bas, Lachlan vérifia le boîtier. Le bouton était bien sur 1 et malgré cela, Lila semblait se rapprocher de sa forme finale, de sa propre initiative, excitée et poussée à la bestialité par les phéromones du Prince.
Le vieux chasseur se promit d’être prudent lorsque les deux monstres seraient mis en présence. La Lamie n’avait pas remonté son masque, elle humait l’air ambiant et tentait de conserver la piste du Prince malgré les miasmes qui empuantissaient les tunnels de brique hauts de 3 mètres. Ils marchèrent des heures durant et Lachlan commençait à fatiguer, tenant sa lampe à bout de bras. Lila, elle, ne donnait aucun signe de lassitude. Elle évoluait un peu courbée, aux aguets, promenant son museau parfois au raz du filet saumâtre.
Une vision qui soulevait le cœur du vieux chasseur dont le masque en papier ne parvenait plus à masquer les odeurs répugnantes des égouts. Lorsqu’il captait dans le faisceau de sa lampe quelque matière flottante, Lachlan détournait vite le regard. De couloirs en coursives plus étroites, de fondations humides en stations de pompages, ils finirent par s’approcher de celle d’Abbey Mills, abandonnée depuis des décades. S’aidant du GPS intégré à son téléphone portable, Lachlan suivait ainsi leur progression dans le réseau souterrain.
Les fondations de l’ancienne station de pompage constituaient la planque idéale pour une créature blessée comme le Prince. Pas directement reliée au réseau d’assainissement mais relativement vaste. Assez discrète pour lui permettre de soigner ses blessures voire de se métamorphoser. Avant de pénétrer dans les soubassements, Lachlan Forrow dégaina son coutelas et ordonna à la Lamie de faire silence. Lila le regarda, contrarié. Elle voulait lui dire quelque chose mais le vieux chasseur lui intima l’ordre de se taire tandis qu’il se faufilait à travers une ouverture sphérique qui jadis avait été connectée au réseau général.
Il retomba sans bruit dans une grande fosse poussiéreuse et se redressa immédiatement en balayant les ténèbres de sa lampe torche. L’endroit était désert. Aucune trace de vie. La Lamie passa à son tour dans l’ouverture et vint lui dire :
¾ Je voulais juste vous prévenir. Il n’y a personne ici.
¾ Pourquoi sommes nous à Abbey Mills alors?
¾ Pour ça, répliqua la Lamie en pointant le doigt en direction d’un pilier de brique sous lequel se trouvait une grande masse plissée, rouge et luisante. Le chasseur s’approcha avec précaution et du bout de sa lame, effleura la matière. En quelques incisions, il déploya la large mue du Prince. Quelques mètres carrés d’une peau soyeuse et sanglante, renfermant en son cœur de nombreux ossements, des mèches de cheveux, des chapelets de dents. Cette peau confirmait ses craintes. Processus de nidification, cicatrisation et métamorphose. Délaissant l’épiderme extraordinaire, le chasseur se tourna vers la Lamie :
¾ Et ensuite ?
¾ Une femme s’est tenue ici, à proximité.
¾ Personne ne vit ici, Lila.
¾ Je la sens encore, une femme amoureuse, répliqua la Lamie en effectuant une grimace agressive, comme un curieux signe de jalousie.
Lachlan Forrow effectua quelques pas dans la planque du Prince, visage fermé, en proie à une intense réflexion. Il connaissait presque tous les mendiants du métro londonien, gosses roumains, cadres largués ou alcooliques à la dérive. Abbey Mills était en effet inoccupée. Station de pompage du 19 ème siècle, véritable monument industriel et historique. Hermétique et sans aucune commodité. Ni eau, ni sanitaire, ni électricité. Il demanda d’autres précisions à la Lamie :
¾ Y’a-t-il d’autres éléments ? D’autres odeurs ?
¾ Je perçois vaguement du savon bon marché, de la sueur et de l’essence.
Le vieux chasseur se figea. Abbey Mills, essence, voiture.
Abigail Hopers !
Une jeune employée de bureau qui s’était retrouvée à la rue, l’an dernier, suite à une rupture conjugale et désormais vivait dans sa voiture, à proximité de l’antique station de pompage, précisément. Depuis six mois, Abigail avait acquis une popularité certaine en tenant un blog «Dans les bois, avec les fantômes… » en envoyant des messages de son quotidien de son ordinateur portable équipé en wi-fi. Craignant le pire, Lachlan appela la ligne d’urgence du Club Van Helsing. Cette fois, ce ne fut pas Hugo qui lui répondit mais James Citrin. A cette occasion, le mercenaire lui annonça que sa commande était « terminée », douze cartes à jouer, mortellement tranchantes et renfermant chacune des fragments reliquaires récuprée auprès d’églises orthodoxes. De quoi massacrer plusieurs clans de vampires.
Forrow lui demanda de venir au plus vite à Abbey Mills, en compagnie de nettoyeurs chevronnés, pour récupérer la défroque princière. Forrow n’avait jamais apprécié Citrin. Mais il se força à rester correct pour lui demander un service supplémentaire, lui faire parvenir, en même temps que ses cartes, un portable relié à l’Internet ainsi que des vêtements de rechange pour lui et la Lamie. Une affaire urgente, liée à leur traque.
James Citrin ne posa aucune question, aucun problème. Il assura à Lachlan qu’il arrivait d’ici une vingtaine de minutes, à la tête de l’équipe de nettoyage, avec le matériel demandé.
Le chien de guerre tint parole.
Lachlan rangea les cartes dans sa poche interne et saisit prestement le portable. Il s’assit sur le trottoir, ordinateur posé sur ses genoux osseux puis se connecta.
22 mai 2009
Sur les lieux du crime
Une chronique de "Un grand Bruit Blanc" sur l'excellent site K-libre : (Pour la peine je remets l'excellente illustration de Val).
http://www.k-libre.fr/klibre-ve/index.php?page=accueil
Réveillons le chevalier féérique qui sommeille en nous
Quand Harry, videur du Kargo, se fait tabasser, sa vie prend un nouveau cap. Victime d'une amnésie psychogène, il doit tout réapprendre de sa vie passée. Il a une femme, un enfant, Mattéo, qui s'ingénie à se plonger dans un roman, Le Chevalier Féérique. Ce roman de fantasy, Harry découvre en Bretagne, lors de sa quête identitaire, qu'il l'a écrit. Cela explique sûrement les fées qui bourdonnent à ses oreilles ainsi que les Nécromangeurs qui foisonnent. Aurélie zone dans toutes les soirées branchouilles de la place parisienne. Avec son amie Amandine, elles s'épuisent sur les pistes de danse et prennent des acides pour mieux tenir jusqu'aux afters. Pour gagner de l'argent facile, Aurélie se lance dans le deal du Trèfle Blanc. Jusqu'au jour où elle se fait doubler par le frère de son refourgueur. Celui-là même qui a refait le faciès d'Harry, le physionomiste de la boîte préférée d'Aurélie. L'heure de la vengeance a alors sonné pour le chevalier qui doit ressortir l'épée de son fourreau.
Un grand bruit blanc est un polar déjanté, qui nous assourdit aux bruits d'une techno trance. Les néons n'ont rien à envier aux flashes d'un Harry complètement perdu qui vit dans un monde où se mêlent réalité et rêve. On assiste à la déchéance annoncée d'une jeune femme immorale et à sa rencontre avec un chevalier qui tient plus du Lancelot trompeur que d'un Perceval d'opérette. Et ce n'est pas pour nous déplaire !
Citation
On dirait que vous ne souffrez pas d'une amnésie traumatique mais psychogène. Un cas assez rare d'amnésie et qui parfois entraîne une fuite du sujet, comme une fugue. C'est arrivé à Agatha Christie après un divorce assez brutal.
Rédacteur: Julien Védrenne mercredi 22 avril 2009
http://www.k-libre.fr/klibre-ve/index.php?page=livre&id=281
Je suis un peu dans le rush pour boucler une nouvelle pour un concours, terminée hier au soir. Tentative assez aride, noire et à limite de l'étrange.
Repris les dernières corrections sur mon ultime polar et j'en ai même raté une correspondance en métro, la semaine dernière ! Comme quoi, le texte fonctionne peut-être... Etrange tout de même de relire le manus relié par Blurb sur les lieux mêmes de l'action.
11 mai 2009
News à toute berzingue !
Le Tacot d'Elsa Lambiek sélectionné pour un festival sombre et belge !
http://www.festivaliege.be/fr09/romans.asp
Egalement au menu "outdoor" d'un blogueur fan de JB
http://www.0d.be/2009/03/19/suite-noire/
Terminé la relecture de "GUERRE EN ENFER" en blurb-vision dans le métro. Vu que j'étais mal à l'aise dès que je sentais des regards extérieurs passer au dessus de mon épaule, c'est que le texte doit garder un principe actif assez trash. Les faiblesses sont bien ressorties et quelques passages coincent et ont besoin d'être bossés. Sinon, le texte reste assez problèmatique puisque l'ambiance polar/urbain du Lit de Béton est complètement absente. On lorgne plus vers un film de guerre déviant, une sorte de série Z. Du coup, je ne sais plus trop quoi en faire, malgré une jolie couv' de Marc Lizano. Séance de corrections à venir et seconde présentation à l'éditeur, ou alors... 
Sur le grill, reprise de Catégorie 5, faux-thriller/polar/fantastique/road novel sentimental ? Là encore, lecture crash/test dans le métro pour éprouver le texte une 4 ème fois puis expédition aux quelques collections de polars.
Rayon nouvelles, pour Mai, je me focalise sur un thème imposé assez tordu "L'après midi de M". Je pars sur une base assez sombre, ambiance banlieue morose et dissection d'une situation "d'appât".
Maria Sangria dans la lueur des phares.
1.Maquillage (c’est camouflage) Vive la Fête.
Mercredi, juste après le repas. Vite préparé par sa mère, pâtes, tranches de jambon roulées, tomates et yaourt. Vite expédié par Maria aussi. Manger machinalement, la tête ailleurs. Comme hébétée, dans l’attente du prochain MSM de Monsieur.
Elle aida un peu sa mère à nettoyer les assiettes puis se traîna dans sa chambre. Peu et mal dormi la nuit dernière, la Nouvelle Star s’était finie un peu plus tard que prévue et elle avait enchaîné sur Confessions Intimes. Mais le mardi soir, Maria éprouvait toujours des difficultés à sombrer dans le sommeil. La peur et l’excitation du message à venir, le lendemain.
Pas tous les mercredis, non. Encore heureux ! Mais s’il ne la contactait pas au bout de quelques semaines, ça lui manquait. Et pas seulement le fric… Le reste aussi. Même si… Maria s’installa à sa table et tenta de se concentrer sur ses devoirs. Anglais, maths. Mais toujours l’esprit ailleurs. En maraude. Le portable à portée de main. Un Sony Ericsson assez récent décoré avec des autocollants et des petits personnages mangas pendouillant au bout de chaînes argentées.
Et puis le signal, la sonnerie annonçant un SMS. Elle l’ouvrit directement. Pas de nom d’expéditeur, juste la lettre M. C’était bien suffisant.
Cet AM, vers 15 heures, centre commercial, Miniprix, puis bâtiment en H10, sous-sol, cave 112.
Elle nota les informations sur un bout de papier et détruisit directement le message. Elle remisa ensuite ses devoirs et sortit consciencieusement le plan de la ville. H10. Une barre d’immeubles abandonnés, juste avant leur démolition, prévue dans quelques semaines. Elle avait visualisé l’endroit. De l’entrée, sa mère lui annonça qu’elle sortait, shopping sur Paris. Maria répliqua qu’elle aussi avait des courses à faire, des fournitures pour l’école et qu’après, peut-être, elle passerait chez Carole.
Quand la porte eut claqué, Maria quitta son bureau et se glissa sous son lit, à la recherche de sa boîte. Toute simple, rose, remplie de secrets de fille, carnets, lettres et mots échangés entre copines. Elle retira les premières couches de papier pour récupérer son nécessaire à maquillage. Un rouge à lèvre assez sombre, une crème, du mascara. Que des marques de luxe. Le top du top ! Même sa mère ne possédait pas de tels trésors.
Elle remit la boîte à sa place et se rendit à la salle de bain. Elle assombrit son regard, ensanglanta ses lèvres, passa une couche de paillettes sur sa peau puis se coiffa. Plus vraiment gamine. Créature hybride, un peu sombre, jeunesse trafiquée. C’était ce qui marchait le mieux. Elle en avait l’expérience maintenant.
Pour les habits, c’était moins difficile, elle piquait juste un chemisier à sa grande sœur et mettait sa chemise à carreaux, manches bouffantes, dessus. Une jupe écossaise, des chaussettes mi-bas et ça l’effectuait ! Les mecs étaient pas si compliqués dans le fond. En particulier les vieux.
A suivre
10 mars 2009
Echos de nouvelles
Toujours à rôder sur le net, j’ai aperçu quelques jolis commentaires et échos sur les quelques nouvelles sorties/éditées/publiées récemment. Tao-Tié, Ostenberg, La Boîte rouge etc… J’ai même eu la surprise d’en voir deux sélectionnées pour le prix Merlin, enfin pour le premier tour.
Actuellement, je sue à grosses gouttes sur l’Appel à Texte de la Volte/La Ligue des Droits de l’homme, sur le thème « Nouvelles technologies et atteintes à l’humain ». Quelques pages par jour pour bien rester cadré et le choix d’un univers assez lointain empruntant quelques clichés SF, mutants, landes polluées et au dessus de tout ça, des « Pointes » occupées par des oisifs vivant dans une sorte de réseau virtuel. J’en arrive à la fin, sans trop savoir comment conclure, sans doute par une sorte de choc brutal. En fait, je crains également d’être à la limite du thème, ou de l’avoir un peu trop tordu… Il me reste quelques semaines pour bien le bosser avant de l’envoyer. 
Du coup, j’ai raté l’échéance de l’Appel à Texte « Les lendemains verts », mais je me console en me disant qu’il me reste celui lancé par Rivière Blanche, sur la planète Rouge. J’ai une petite trame Steampunk douce-amère en tête qui me plaît bien.
A l’horizon roman, toujours en quête d’un éditeur pour mon pavé d’Héroïc Fantasy. Pas trop de retour pour le moment. Un Club Van Helsing au congélo et Brouillard Global en cours de lecture chez les Moutons Electriques pour, peut-être, une seconde chance… Sans doute en libre DL et donation. Au pire, je le reprends et le mettrais ici, en libre DL et/ou Lulu/Blurb pour les fétichistes du papier.
Du côté de « GUERRE EN ENFER » la curieuse suite martiale du Lit de Béton, je me demande si je ne vais pas le reprendre dans son intégralité. J’ai un peu l’impression d’avoir une sorte de squelette scénarisé et d’être passé à côté du cœur de ce texte. Pour rester dans une limite de pages imposées, format roman court, j’ai du sacrifier pas mal de détails sur des personnages secondaires et brider un peu la voix intérieure de Dortman que je voulais proche de l’esprit d’un vétéran de guerre choqué, traumatisé, à la limite de la cohérence. Maintenant que l’histoire se tient à peu prêt, je vais sans doute la redéployer…
Même méthode avec « CATEGORIE 5 », une sorte de polar, un faux thriller à la frontière du fantastique. Peut être mon dernier d’ailleurs. Laisser reposer le texte quelques mois, ne plus l’envoyer « à chaud » et le reprendre entièrement (après une lecture sur livre proto/blurb ce qui permet de se détacher du tapuscrit et de mieux voir l’ensemble, l’équilibre etc…).
Et en petit bonus, le début de la nouvelle pour la Volte.
Cette humaine, que je vois trop…
1.
La Faveland s’étendait à perte de vue. Un territoire composé de cabanes torves resserrées les unes sur les autres et plantées sur des amoncellements de détritus. Quelques rigoles et points d’eau saumâtres venaient parfois rompre la monotonie misérable et apportaient un semblant de civilisation aux milliards de créatures qui s’ébattaient dans cette fange toxique.
Igaj tentait de s’approcher d’une de ces poches d’eau depuis le matin. C’était un jeune mutant d’une vingtaine d’années. Aucun âge précis, aucun nom de famille. Il était vêtu d’un simple carré de plastique noirci et son corps était déformé par un scrofule généralisé. Sa peau était couverte de larges plaies desséchées et les bosses de son dos le faisaient claudiquer. Sale et puant, Igaj était pourtant l’un des mutants les moins abîmés à vouloir rallier le point d’eau. Bon nombre ne possédaient pas de membres et devaient cr apahuter sur leurs moignons ou carrément ramper contre la terre noire et friable pour espérer boire quelques gorgées d’un liquide trouble.
Quelques mutants, plus valides et armés de gourdins faits de tubes de métal et d’éclats barbelés tentaient de canaliser le flux assoiffés en tabassant quelques spécimens plus vindicatifs ou agités que les autres. Igaj se nagea dans une file compacte et n’essaya pas de surpasser le cul de jatte qui progressait en plantant ses poings bandés dans l’humus pollué. Avec de petits coups discrets, il s’efforçait également d’empêcher une jeune furieuse aveugle et nue de lui prendre sa place.
Il lui décocha sèchement un coup de coude et reprit sa place. Mais l’un des surveillants des files le repéra et remarqua également la jeune aveugle. Malgré les parasites et les champignons qui parsemaient sa peau, elle semblait en forme. De quoi copuler un peu et lui cloquer quelques rejetons.
Il écrasa quelques rampants et asséna d’emblée un coup de son bâton à pointes sur la figure plate et répugnante d’Igaj.
Ce dernier ouvrit sa large bouche recousue à plusieurs reprises et tenta d’émettre une plainte envers cette violation tacite des règles qui prévalaient à l’abord des points d’eau, mais le garde ne le laissa même pas prononcer le moindre mot. Il le cogna à nouveau puis, pour s’en débarrasser au plus vite, lui donna un violent coup de pied dans les côtes. Piqué à vif, Igaj sortit sa fronde faite d’une large lanière de plastique et y déposa une sphère faite d’un conglomérat de clous rouillés. Il tira presque par réflexe, touchant le garde massif à l’œil gauche.
Ce dernier en lâcha sa masse et poussa un hurlement rauque. Mais ce geste ne lui valut aucune approbation de la part des autres mutants, toujours massés en de larges queues hétérogènes autour du point d’eau. Au contraire, la plupart lui grognèrent dessus et quelques uns lui lancèrent quelques poignée d’une terre noire et friable. Il fut bientôt saisi par les mains griffues de ses congénères et porté malgré sa résistance à la périphérie de la foule assoiffée.
Igaj avait brisé les règles tacites, sa punition serait d’être repoussé le plus loin possible du groupe. Son corps malingre finit par être jeté par-dessus un monticule d’ordures pulvérulentes et le proscrit roula longtemps en boule avant de buter contre une surface dure et vaguement vibrante.
Légèrement sonné, il mit quelques instants à réaliser qu’il venait de se cogner à la base d’une des terrifiantes « Têtes de Tourelle » qui sillonnaient la « Faveland » pour le compte des habitants des « pointes ». Tremblant, il se releva et osa porter son regard sur l’immense « Tête de Tourelle ».
C’était une structure cubique haute de plusieurs mètres dont la masse pouvait recouvrir une douzaine de tentes familiales. Elle flottait en suspension et semblait repousser le sol alentour à l’aide d’ondes concentriques. Sa surface était composée d’écailles carrées qui vibraient à l’unisson et diffusait un léger vrombissement aigu.
Les « Tête de tourelle » patrouillaient sur l’ensemble du territoire pollué en accomplissant des tâches sans cesse différente. Certaines diffusaient des rations alimentaires ou de curieuses pilules sanitaires qui pouvaient soigner les écrouelles et autres infections. D’autres se contentaient d’observer les mutants avec les deux grandes sphères rouges posées à l’avant. En de rares occasions, les « Têtes de Tourelles » avaient lancé de larges nappes d’un liquide enflammé ou avaient tranché dans la foule hurlante à l’aide de rayons lumineux.
Igaj osait à peine bouger, les jambes tremblantes, respiration courte. Il ne savait pas à quoi s’en tenir face à la grande machine issue des « Pointes ». Allait-il recevoir de la nourriture ou un jet de flammes ? La « Tête de Tourelle » pivota légèrement sur son axe, pointant ses deux globes écarlates dans sa direction. Le mutant déglutit et se préparait à se précipiter sur la droite, vers une ruelle étroite, espérant pouvoir semer la machine. Mais la « Tête de Tourelle » abaissa brutalement une de ses plaques blindées et fit jaillir un long bras métallique et articulé.
Les doigts artificiels étaient aplatis et protégés par une fine couche élastique qui dissimulait quelques dizaines de micro-aiguilles qui s’enfoncèrent avec douceur dans l’épiderme crasseux d’Igaj. Une petite douleur qui fut aussitôt gommée par une sensation de bien-être.
14 février 2009
Les interdits du Club Van Helsing
Ayant appris par les courants numériques la fermeture de la collection d'Urban Fantasy, Club Van Helsing, voici un texte inédit et inachevé, fait en 2007, pour le centenaire de la mort d'HPL. Tentative avortée de revisiter le mythe entre pulp techno et Nu-horror. Etant parti sur une trame trop complexe et au final verbeuse, j'ai proposé un autre texte "Lamie Mortelle". Si la motivation me prend, je mettrais la suite en ligne courant 2009, le 12 sans doute... Je dédie ce poste à Rita, la sainte des Causes Perdues
LE CLUBBEUR DEVANT LE SEUIL
Le théâtre du bruit prouve notre puissance
Micropoint
La chose la plus miséricordieuse en ce bas monde est l’incapacité de l’esprit humain à mettre en corrélation toutes les informations qu’il contient.
Howard Phillips Lovecraft (1890 – 1937)
What a monster ! What a night ! What a lover ! What a fight !
P.J Harvey
“Meet Ze Monsta”
Prologue
Londres : aujourd’hui : 14 H 07
La jeune chasseuse était légèrement en avance.
De 8 minutes très exactement, se dit Hugo Van Helsing tout en l’observant de la grande verrière qui surplombait le bâtiment principal du Bedlam Asylum. Dissimulé dans l’ombre d’une Ligularia Dentata, le Professeur, sortit une paire de jumelles et se mit à détailler son invitée. Le dernier modèle de chez Seben Magellan. Un modèle 10-30 avec un zoom ultra x 25mm. Une petite merveille de clarté et de précision.
La femme avait à peine 25 ans. Brune athlétique dont la taille avoisinait le mètre 80. Les cheveux très courts et hérissés à l’aide de quelques touches de gel. Dotée d’un regard noir et perçant, son visage carré et bien dessiné portait les traces d’un terrible combat. Des sparadraps couvraient des dizaines de coupures, sa joue droite était fortement contusionnée, ses lèvres étaient fendues et ses yeux s’encaissaient dans une chair violâtre. Elle portait également de nombreux piercings. Sur les deux oreilles, aux dessus des yeux et un au milieu de la lèvre inférieure.
La figure d’une survivante de l’enfer.
Helsing réprima un frisson. Il connaissait bien ces stigmates. Il les lisait à chaque retour d’un de ses chasseurs. Et lui-même, en son temps, avait connu de tels moments. Les journées dédiées à panser les plaies. Les passages dans des hôpitaux. Les examens médicaux. Mais les douleurs physiques n’étaient rien face au silence incompréhensible qui remplaçait la fureur de la lutte.
La chasseuse portait un grand manteau de cuir brun, une paire de rangers couvertes de boue séchée ainsi qu’un jean sombre. Sur ses épaules, rondes mais d’allure solides, elle avait posé un lourd carton cylindrique. Sa main droite tenait fortement un petit livre de poche dont la couverture noire s’ornait d’une main bleue, ouverte et libérant un flot d’éclairs.
Van Helsing nota mentalement ces menus détails puis quitta son abri végétal jaune-orangé pour rejoindre la jeune femme au point exact de leur rendez-vous. Comme à son habitude, le maître du Club, avait convenu de rencontrer son invitée devant le porche de l’entrée, plus précisément sous l’horloge victorienne dont les aiguilles étaient figées depuis l’origine. Bien qu’étant dans un parfait état de conservation, une équipe de nettoyage s’occupait de nettoyer, réviser et briquer régulièrement la grande horloge, personne n’avait vu bouger les deux aiguilles de cuivre et d’or.
Hugo Van Helsing surgit de l’entrée principale à 14 heures 15 exactement. Il portait un costume gris Saville et Row, classique et neutre, une paire de chaussures italiennes faites sur mesure et en guise d’accessoire, avait ceint son cou musclé d’un nœud papillon couleur émeraude.
La jeune femme avait sursauté à son arrivée. Prenant sa voix la plus apaisante possible, Hugo Van Helsing déclara :
— N’ayez crainte, mademoiselle Charmant. Vous n’avez rien à craindre dans les murs de l’hôpital Bedlam.
La chasseuse se força à sourire et lui tendit la main gauche. A chacun de ses doigts, exception faite du pouce, se trouvait un épais anneau en acier affectant la forme d’un écrou et vaguement ouvragé sur ses arrêtes. Le maître du Club sacrifia sans sourcilier à la tradition du « secouage de mains ». La poigne d’Elodie Charmant était puissante mais il perçut un tremblement, comme un spasme. Il remarqua également les contusions, dissimulées sous les anneaux.
Hugo la précéda à travers le corridor de l’entrée. Ils croisèrent d’autres chasseurs. Certains, gravement blessés s’écartèrent devant eux. Des femmes et des hommes aux visages bandés, se déplaçant difficilement sur des cannes orthopédiques. D’autres, moins amochés, les saluèrent discrètement et quelques uns les suivirent sur quelques mètres dans le grand corridor.
Enfin, Hugo ouvrit le passage secret situé sous la grande verrière renfermant sa collection de plantes rares et gigantesques. Le mécanisme feula et écarta les pans du mur. Ils pénétrèrent dans la Bibliothèque Obscure.
Bien que ce fût sa seconde visite, Elodie était une nouvelle fois sous le charme de l’endroit. C’était une magnifique collection d’ouvrages rares, disposés selon une logique implacable, dans des étagères en bois sculptés dont les sommets disparaissaient dans l’obscurité ambiante. Seule la grande table centrale, encerclée de hauts fauteuils confortables, était éclairée par des liseuses personnelles qui dispensaient une lueur ambrée. Seule trois liseuses étaient allumées. Celle de Van Helsing et deux autres, postées juste en face. La chasseuse se détendit quelque peu :
— Je vois que vous avez respecté notre souhait. Le mien et celui de… De Martha.
¾ Je suis homme de parole. Vous ne souhaitiez pas discourir du Mythe, devant les autres chasseurs. Je puis le comprendre. Mais prenez place, mademoiselle. Vous avez l’air exténuée.
Elodie Charmant déposa doucement son livre de poche sous l’une des liseuses, fit choir son fardeau cylindrique sur l’un des fauteuils puis enfin s’installa. Elle semblait goûter le répit que lui apportait la station assise. A l’abri, sous la verrière en polymère blindé, dans la lueur douce de la Bibliothèque Obscure.
— Vous n’y croyez toujours pas, hein ?
Interloqué, Hugo Van Helsing interrompit son mouvement, en l’occurrence celui de diriger une main vers l’un des volumes de l’Anatomie des Ombres. Il hésita, regarda la tranche du volume V, dédié aux monstres marins, puis se ravisa et enfin, s’installa face à Elodie Charmant.
Dès qu’il retrouvait son fauteuil, Van Helsing perdait sa carapace de dandy. Son visage se fermait, ses traits se durcissaient. Dans l’étrange ombre portée de sa liseuse, son visage devenait un masque hermétique, ses yeux prenaient des allures de puits de ténèbres et sa bouche, au pli sensuel, n’était plus qu’une ligne dure et minimaliste. Il croisa ses jambes et s’avança de quelques centimètres, avide de détail, prêt à dévorer les paroles de la chasseuse. D’une voix très lente et basse, presque hypnotique, le Professeur répondre à la question laissée en suspens.
— En effet, je ne crois pas au Mythe. Nous avons déjà disserté là dessus avec votre amie. En tout cas, je n’y souscris pas avec la foi du charbonnier.
— J’en déduis que vous n’avez pas un exemplaire du Necronomicon dans vos étagères.
Van Helsing émit un rire bref :
— En effet. Mon exemplaire du Necronomicon, se trouve dans les appartements personnels, au rayon… Fictions et Romans. Bien qu’il soit relié en peau humaine. Mais malgré ses belles pages d’écritures curvilignes indéchiffrables, ses illustrations étonnantes et l’histoire qu’il charrie derrière lui, ce n’est qu’un faux… Seule la peau est véritable. Un bel ouvrage toutefois, écrit en Allemagne vers 1845.
Ce fut au tour d’Elodie de répliquer par un léger rire qui évoquait à la foi l’ironie noire et la fêlure intérieur.
— Soit quelques années avant la naissance de Lovecraft, le 20 août 1890.
Elle se releva et ramassa son cylindre de carton. Elle éprouva quelques difficultés à le soulever, arracha l’opercule d’un geste nerveux et finalement, fit glisser le contenu devant Hugo Van Helsing.
Il s’agissait d’un tronçon tentaculaire épais, tranché net. D’une couleur verdâtre et vaguement phosphorescent. Laiteux et incertain, une chair qui évoquait tout aussi bien l’état liquide, solide que gazeux. Le tentacule dégageait une odeur répugnante de poisson depuis un temps indéterminable et vibrait comme un plat de gelée.
— Parfaitement immonde.
Commenta le Professeur avec une moue de dégoût. Malgré son endurance et sa connaissance encyclopédique des monstruosités qui rampaient et marchaient dans les ombres du monde, il ne pouvait s’empêcher d’éprouver un frisson d’horreur devant le trophée d’Elodie Charmant.
La jeune femme avait également le regard vissé sur le tentacule et de derrière la vision était encore plus répugnante puisqu’on devinait sous la coupure, un réseau de filaments translucides qui semblait animés d’une vie propre à la manière de gigantesques paracémies.
Van Helsing éleva légèrement le ton :
— Rangez moi, ça, je vous prie. Ç’en est presque insoutenable.
Elle s’exécuta vivement en replaçant le tentacule mutilé dans le carton. Ce faisant, elle réprima un haut le cœur. Ils se rassirent au même instant.
Quelque peu ébranlé, Le Professeur demanda :
— Quelle partie du corps ? Membre antérieur ? Postérieur ?
— Je ne sais pas trop à vrai dire. Chez un humain, ça serait l équivalent… D’un poil de barbe.
Hugo Van Helsing essaya de retrouver la maîtrise de ses nerfs. Son club de chasseurs avait déjà combattu d’autres créatures de dimensions incroyables. Mais c’était la première fois qu’une chasseuse lui ramenait le bout d’un dieu. Il lui fallait entendre l’histoire de Mademoiselle Charmant à présent, pour bien en tirer tous les enseignements nécessaires, extraire la logique la plus froide de cette folie mythographique.
Il reprit sa position d’écoute ainsi que son masque attentif.
Elodie respira un grand coup, retint une montée de larmes.
Hugo ne voulait pas la forcer. Le rapport viendrait. Doucement. En son temps.
La jeune femme ouvrit son manteau, dévoilant un marcel kaki déchiré et couvert de tâches dont certaines étaient sans nul doute des impacts de sang coagulé. Mais pas le sien. Elle était musclée à l’extrême. Des muscles secs, en longueur. Le physique d’une combattante. Sur son épaule droite, elle arborait un scorpion royal noir.
Alors que la chasseuse reprenait le début de sa traque, Van Helsing s’efforça d’ouvrir son esprit et de maîtriser ses émotions.
Devenir un livre blanc.
Une page vierge destinée à recevoir le récit de la chute d’un dieu auquel il ne croyait absolument pas.
Fragment I
Paris : 07 juillet 2006 : 01 heures 55.
Elles passèrent devant la Bourse et s’arrêtèrent un peu avant la rue Montmartre juste à l’angle. Elodie dégaina le flyer de la poche droite de son manteau et le détailla à nouveau. Un petit carré de papier sur lequel s’étalait le dessin maladroit d’une petite fille dont le visage était remplacé par la gueule d’un méchant pit-bull. Soirée « Filles en Furies ».
La grande brune se tourna vers sa compagne. Une femme d’environ 50 ans, un peu moins grande qu’Elodie mais beaucoup plus osseuse, quasiment décharnée. Coiffée de longues Dreadlocks d’une couleur indistincte, sa peau était jaunâtre et piquetée de tâches blanches. Un nez assez long, des yeux gris délavés et hâves et des gestes nerveux, spasmodiques. Elle regarda rapidement derrière elle et effleura le flyer tenu par Elodie.
— L’un d’entre eux doit s’y trouver. Je repère les signes.
— C’est un club assez connu…Qui risque d’être rempli. Pas un squat désert comme la dernière fois. Tu es bien sûre de toi, Martha ?
Elle toucha le flyer une nouvelle fois et sentit la connaissance passer entre ses doigts, refluer en elle jusqu’à s’imposer. C’était un ensemble de signes graphiques presque indécelables mais qui pour Martha composaient un message, clair et précis.
— Certaine. A 100 %. Il y en aura un. Un serviteur inférieur de Daoloth. On doit le trouver. Lui seul peut nous mener aux… Aux autres.
Elodie toucha ses lourdes bagues puis le collier à longues pointes qui ceignait son cou. Les paroles de son amie ne la rassuraient absolument pas. Avant de reprendre leur marche vers le Triptyque, Martha ajouta :
— Si tu veux… On annule et on rentre. Un petit bain et une soirée tranquille devant un DVD.
Elodie émit un sourire amer et répliqua :
— Une soirée « Mémère » ? Alors qu’une soirée pleine de « Filles en Furie » nous tend les bras ? Non, on y va et on le cherche ton adorateur.
D’un bras squelettique, Martha prit la main de son amie et la posa contre ses côtes saillantes et tremblantes. Inquiète, Elodie lui demanda :
— Tu as encore une crise ?
— L’Appel… Oui. Il va me falloir une dose ce soir.
— Tu veux quoi ?
— N’importe quel produit fera l’affaire. Mais quelque chose de fort.
— Très bien. Je m’en charge. Ne tente rien. Pas de conneries, cette fois.
La quinquagénaire baissa les yeux, honteuse comme une gamine puis fut la première à se diriger vers le club. Il y avait une bonne file d’attente devant la porte. Des jeunes gens, assez bien habillés, étaient adossés contre le mur de la supérette attenante à la boite de nuit et attendaient l’ouverture des portes. Elodie et Martha se placèrent. La jeune femme regarda les alentours. Un quartier bien cossu, des bars de luxe. Une belle lumière mordorée se reflétait sur un asphalte qu’une fine pluie avait rendu luisant. Quelques taxis de maître croisaient au carrefour.
Les jeunes détaillaient Martha mais tournaient la tête dés qu’Elodie levait son regard sombre dans leur direction. Le froid mordant la força à relever le col de son manteau. Martha, elle, ne portait qu’un petit blouson en jean et un pull bicolore et rayé. Elle tremblait mais le froid était intérieur chez elle. Mélange du manque de drogue et de l’Appel, terrible et impérieux. Ce désir lourd qui battait dans son crâne et qui la détruisait peu à peu.
Elles n’avançaient pas.
Le club venait à peine d’ouvrir et les videurs laissaient filtrer les gens au compte-goutte. Certains noctambules jetèrent même l’éponge et repartirent, un peu dépités, en direction du métro ou tentèrent de héler un taxi au passage. Martha commençait à se ronger les ongles, tandis qu’Elodie tentait de se décontracter en faisait rouler ses épaules et en faisant pivoter sa nuque.
Après presque une heure, elles arrièrent enfin devant l’un des videurs. Un Black massif emmitouflé dans un blouson. Il dévisagea longuement les deux amies. Pas trop le style de la soirée. Une sorte de grande lesbienne hardcore et sa copine, une vieille tox. Elodie s’énerva :
— Y’a un problème ?
— Non… Attendez juste un peu… C’est la foule ce soir. On filtre pour éviter la cohue au vestiaire.
Une musique électro/rock montait de derrière la porte. Elodie haussa légèrement le ton :
— En plus, on est en train de rater le premier live, là !
Le videur finit par s’effacer pour les laisser entrer. Néanmoins, il remit son oreillette et prévint un de ses collègues à l’intérieur.
— Deux meufs. Une géante et une vieille junkie. A surveiller.
Elles piétinèrent encore un peu dans l’escalier avant d’accéder aux caisses. Elodie s’impatientait et ne cessait de faire crisser ses impressionnantes bagues métalliques. Elle ouvrit son manteau et dit à son amie :
— On laisse tomber le vestiaire, trop la foule. On va tracer direct vers la scène.
Elodie paya les deux places puis elles filèrent à travers le couloir écarlate, Elles passèrent devant les banquettes et tables déjà bien squattées par des groupes de jeunes partageant une bouteille et firent un arrêt au bar. Elodie avait soif. Elle commanda un coca light tandis que Martha craquait pour un double whisky Aberlour. Du comptoir, elles pouvaient voir des écrans vidéos qui diffusaient des images de la scène et de la piste de danse située juste à côté. Une serveuse charmante, grande blonde souriante qui arborait un tatouage en forme d’étoile sur une hanche vaguement dénudée encaissa leur monnaie et leur souhaita une bonne soirée. Elles reposèrent leur verre et s’approchèrent de la piste. La salle était basse de plafond. Murs dénudés, éclairage rare et plutôt brut. L’ambiance évoquait un club destroy New-Yorkais. Il y avait un peu de monde mais la salle n’était pas encore totalement remplie.
Elodie se demanda pourquoi on les avait fait poireauter aussi longtemps au dehors. Au fond de la salle, juchée sur la scène, la chanteuse danoise Heidi Mortenson était en train de jouer «Highway to hell » en duo de guitares avec une rockeuse en robe rouge.
Heidi Mortenson était une jeune femme énergique et tatouée, dotée d’une petite voix claire et d’une étonnante barbe façon « Desperado». Martha trouvait qu’elle ressemblait à Peaches ou aux filles du « Tigre » qui elles aussi s’étaient équipées d’une telle pilosité. Elodie commenta :
— Ouais, encore des femmes à poils.
Elles se placèrent dans le coin droit, contre un des piliers. Martha trouvait que ça n’était pas évident de rentrer dans un concert comme ça, à froid. Heidi se mit à interpréter un autre titre à la gratte, pas si éloigné de certaines démos de PJ Harvey, selon Martha qui commençait à apprécier le set. Le public était encore peu tranquille et semblait décontenancé par le son rock et électro de la chanteuse. La guitariste en rouge s’en alla alors et Heidi lança ses machines. En l’occurrence deux petit synthés.
Porté par une techno assez basique qui lorgnait pas mal sur le rap, elle balançait des historiettes, décalées ou personnelles. Sa voix particulière, ses postures assez physiques, ses T-shirts de maçon dessinaient un univers à la fois rude et tendre. Un univers tissé par les pleurs d’amantes trahies et par les pulsations néons d’une cité à la dérive.
Martha se sentit partir dans une tristesse électrique tandis qu’Elodie détaillait le public. Elle essayait de ne pas trop s’attarder sur les jolies jeunes filles présentes et questionnait sans cesse son amie :
— Homme ou femme ton adorateur ?
— Un homme. Il doit être déjà arrivé.
— Tu le visualises ?
— J’ai du mal… Je devine juste quelques similitudes avec des éléments du Mythe. Leng… Le plateau de Leng. Le roi au masque de soie jaune. Celui qui ne peut être regardé.
Quelques groupies, nombrils en exergue, se mirent à bondir sur la scène, aussitôt pistées par l’un des videurs. Il monta à leur suite et les fit dégager assez vite.
Elodie commençait à apprécier l’ambiance. Public un peu jeune mais assez bien mélangé. Heidi coiffa une toque de « Bébé Tigre » sur sa frimousse velue et conclut son concert avec une ode à une mystérieuse « Lady-Yiger ».
Il y eut pas mal d’applaudissement puis la masse reflua vers le bar. Elodie et Martha en profitèrent pour retourner vers le vestiaire. La grande brune y déposa son manteau tandis que Martha filait vers les toilettes, situées en enfilade du couloir de droite. Au passage, elle se fit bousculer par une étudiante qui s’en allait vomir ses bolognaises dans l’évier.
Martha émit un léger sourire de compassion. Elle connaissait bien ce genre d’état. Une bonne cuite ne vous tuait pas. Ce n’était pas comme l’Appel… Cette pulsation lente et sourde qui n’en finissait plus de battre à ses tempes, provoquant des rêves indescriptibles et la ramenant sans cesse vers la mer, l’eau, les éléments liquides.
Elle passa une main sur le dos de la fille malade et lui demanda :
— Tout va bien ?
La fille redressa la figure et réprima un nouveau haut-le-cœur. Avant qu’elle n’ait pu répondre son copain rappliqua pour lui rouler un patin tout love. Martha sourit et nouveau et poursuivit son périple vers les toilettes.
Une blonde lui barra subitement l’accès des toilettes.
— Dis t’étais pas au Rex, la semaine dernière toi ?
— Possible, oui j’y vais de temps en temps
La fille était assez jolie, la trentaine, vêtue avec un soin classique, pull moulant et jean de marque. Elle regarda la quinquagénaire d’un regard bleuté et ajouta :
— Je t’ai repérée avec tes Dreads pendant le set de Carretta
— Ha oui, je me rappelle de cette soirée. Du très bon son.
— Tu m’étonnes. J’ai dansé comme jamais. Et ce soir, t’en pense quoi ?
— J’ai raté le début du concert, mais j’ai bien aimé ce que j’ai vu. Pas mal quoi.
— Ouais, ça le fait.
La demoiselle se prénommait Sabine et lui donna rendez-vous, plus tard, sur la piste. Martha voulut évoquer son amie Elodie mais Sabine était déjà repartie vers la piste et la foule toujours plus dense.
Son accroche ne ressemblait pas un une tentative de drague, de toute façon. Ce genre de fille ne flashe pas sur une vieille carcasse comme elle. Comme elle passait devant de grands miroirs, elle baissa le regard pour éviter de se voir. Martha éprouvait un dégoût de plus en plus profond pour son apparence. Un squelette gorgé de drogues qui tentait de résister aux injonctions d’une puissance qui n’était pas de ce monde.
Dès qu’elle eut terminée, Martha s’en alla retrouver Elodie qui s’était plantée au bar et sifflait un nouveau verre de coca light tout en devisant avec la serveuse à la hanche tatouée. Martha s’intercala dans la conversation :
— C’est qui là, aux platines ?
— Une des « Putafranges », je crois. Une certaine Molly.
Martha se concentra sur l’écran accroché à l’un des piliers. Une jolie brune aux yeux bleus triturait la console et balançait une house trafiquée à la minimale qui bastonnait sévère. Le mix était propre, un peu old school et les hits house/tek étaient bien masqués sous des effets assez subtils. Martha accrocha de suite et quitta le comptoir pour aller danser. Elle retrouva Sabine et quelques amies, d’autres blondes également dont certaines étaient coiffées de petits borsalinos en feutre.
Elodie la laissa faire et reprit son observation des gens du public. Le plateau de Leng ! Vas trouver ça au XXI ème siècle, dans une boîte de nuit parisienne. Martha semblait bien partir sur la piste, entourée des jeunesses blondes. Elle dansait comme un shaman, transportée par la musique de Molly, battant des coudes, yeux révulsés. Ses Dreads s’agitaient dans les stroboscopes telles de furieuses vipères.
L’une des blondes lui parlait de temps en temps, quand la musique se faisait moins présente. Malgré ses résolutions, Elodie ressenti la pointe acide de la jalousie. Elle reposa son gobelet et s’en alla retrouver son amie. Alors qu’elle traversait la piste, elle bouscula légèrement quelques danseurs. Mais sa grande taille, son débardeur camouflage, sa musculature bien dessinée et ses lourdes bagues coupèrent court à toute récrimination.
Elle dégagea la blonde d’un geste ferme et prit Martha par le cou :
— Martha. Je te rappelle que nous sommes ici pour une affaire sérieuse.
La quinquagénaire rouvrit les yeux et ralentit quelque peu sa danse frénétique.
— Il est assez proche… De nous. Il commerce avec ceux de Dylath-Leen et avec de multiples boutiquiers de la ville d’Inquanok.
Elodie tiqua sur les dernières révélations de son amie. Elle se pencha vers elle et lui demanda :
— Leng ? Ce n’est pas localisé dans le Royaumes des Rêves ?
— Si… A kadath pour être précise.
La connaissance qu’avait Martha du Mythe était totale et ses intuitions s’avéraient toujours exactes mais bien souvent délicates à décrypter en particulier dans le monde contemporain.
Molly boucla son set et passa le relais à DJ Chloé, une petite brune discrète habillé avec une chemise d’homme. Tandis qu’elle posait un premier disque sur la platine, Elodie eut une illumination.
Un boutiquier du Royaumes des Rêves, le mur du sommeil, le pays d’Obéron, de Cephalaïs et des chats. Un dealer, sans aucun doute. Elle s’éloigna de son amie et s’adossa contre le mur, se concentrant sur ceux susceptibles de vendre les substances prohibées. La musique sélectionnée par Chloé était plus à son goût.
C’était moins bourrin que Molly, enfin, ça commençait plus doucement, des sonorités minimales, des beats bien secs, quelques montées mais retenues, jugulées. Une bonne techno minimale bien construite qui fit immédiatement bouger toute la salle.
Les amies blondes de Martha quittèrent le dancefloor. Alors qu’elles passaient devant Elodie, l’une d’elles déclara :
— Ah j'ai vraiment eu du mal à rentrer dans cette soirée.
— De toute façon aujourd'hui plus personne a envie de se faire tirer pour
se faire tirer...
Elodie les accosta et leur demanda d’emblée :
— Salut… Vous savez pas où je peux trouver des tazs ?
— Ecoute… Heu non… Mais je crois qu’un gars en cherchait tout à l’heure. Demande lui, il a peut être trouvé.
— C’est lequel ?
L’une des blondes pointa du doigt un grand échalas portant une chemise rayé ouverte ainsi qu’une écharpe de soie. Le jeune homme était devant la scène et ondulait comme un possédé. Il donnait l’impression d’avoir trouvé ce qu’il cherchait. Elodie récupéra Martha sur la piste et elles tentèrent de s’approcher du danseur fracassé.
Chloé commençait à distiller du pur son indus dans sa techno, d’une façon quasi vicieuse et par conséquent jouissive. Elle cala un titre de « folle furieuse » basé sur une sirène hurlant en continu ce qui déclencha une nouvelle vague délirante sur la piste. Les deux amies eurent du mal à rallier leur cible.
Elodie lui tapa sur l’épaule. Le danseur pivota et détallai Elodie avec un large sourire.
— Calme ta joie, je cherche des pions. Des tatas.
— Ha… J’en ai pas en fait.
— Je sais. Je cherche le vendeur.
— Okayyy. Tu peux pas le rater. Il est sur le coin gauche, avec un bob orange, une chemisette hawaïenne et des grosses lunettes jaunes. Comme une gueule de mouche.
Elodie Charmant se figea. La description concordait avec les signes énoncés par son amie. Elle se retourna brusquement et scruta le public de gauche. Elle ne fut pas longue à le repérer. Un homme de taille moyenne qui s’agitait aussi comme un damné, moulinant des bras et effectuant d’étranges figures corporelles. Taille moyenne, sans âge défini. Presque anonyme et masqué par son bob orange effrangé et sa paire de monstrueuses lunettes. Sa chemisette imprimée, rouge et blanche se détachait avec netteté sous les lueurs syncopées des stroboscopes.
Il y eu un premier rappel et quelques clubbeurs en profitèrent pour se diriger vers les vestiaires. Elodie s’infiltra derrière et groupe et s’approcha de l’homme aux lunettes jaunes. Dès qu’elle arriva devant lui, il stoppa sa danse et se recula instinctivement.
— Salut. Je cherche des pions ou de la MDMA, pour une amie.
Il lui intima de baisser la voix en regardant nerveusement autour de lui. Un Black de petite taille, assez âgé, vêtu d’un blouson et d’un jean, évoluait en effet entre les danseurs, aux aguets. Un indic sans doute appointé par le club pour débusquer les dealers.
Il attendit que la taupe eût disparu dans la masse dansante et répondit d’une voix lente :
— Désolé, Mademoiselle. Il ne me reste plus grand-chose.
— T’as quoi en stock ?
— Des champis. Mais pas sur moi.
— Ok, ta carre est dehors ?
— Tout juste. Deuxième rue à droite. Je t’y retrouve après la fermeture, d’ici une vingtaine de minutes. Mais sois discrète, y’a un commissariat à côté.
Il la salua et s’éloigna d’un pas curieux. Il semblait voûté et marchait en canard. Elodie le laissa filer et rejoignit Martha pendant le dernier titre. La lumière cruelle annonçant la fin de la soirée était tombé comme un couperet sur les ultimes survivants.
Une jeune femme avec des jambes de serin, un pantalon corsaire, un chemisier corail, des cheveux blonds et des coulures de rimmel sur un visage aussi séduisant que flippant s’était collée à Martha et était en train de lui gratter le dos et les fesses.
Réprimant sa fureur, Elodie dégagea la « dame blanche des Dancefloors » et annonça à son amie :
— Je l’ai repéré. Viens.
Comme sonnée, Martha la suivit et, après un crochet au vestiaire, elles se retrouvèrent dans une aube pluvieuse. Elodie avança de quelques mètres et releva son poing. Après quelques manipulations, elle bloqua ses bagues de façon à former un solide poing américain. Puis elle dévissa les pointes de son collier et les adapta dans les cavités des anneaux se dotant ainsi d’une impressionnante arme qu’elle dissimula dans la poche de son manteau. Elle marcha jusqu’au lieu de rendez-vous. Martha la suivait à quelques mètres, tremblante, en proie à une nouvelle crise de manque.
Le dealer au regard jaune les attendait bien dans la ruelle adjacente. Il se tenait sous le porche d’un immeuble Haussmannien et ne semblait pas souffrir ni du froid ni de l’humidité ambiante. Il fumait un cigarillo tout en lissant les bords de son bob.
Dès qu’il devina la présence de Martha, ils se raidit et déclara :
— C’est qui, elle ?
— Mon amie. Tu te souviens ? C’est elle qui consomme. Moi j’achète juste.
Le dealer commençait à s’agiter et se grattait la nuque avec force. En quelques instants, Elodie fut sur lui. Elle l’alpagua par le col de sa chemisette et dégaina son poing américain clouté.
— Tu ne bouges plus !
En pleine panique, il la bouscula et se mit à courir vers une rue parallèle. Elodie jura et se lança à sa poursuite tandis que Martha marmonnait :
— Attention, Elodie. L’homme-champignon… Les fungis de Yuggoth… C’est un Mi-Go…
Mais son amie ne l’avait pas entendue, concentrée sur la traque du dealer. Ce dernier avait tourné mais, mal avisé, s’était retrouvé dans un cul-de-sac. Il était devant un mur. A ses pieds, se trouvait un tas de pavés, un panneau de signalisation pour un chantier et quelques bandeaux de plastique, zébrures rouges et blanches.
Elodie se planta à l’entrée de la ruelle étendit les bras et lui lança :
— Refais plus ce genre de conneries, sinon, je te promets que je t’explose !
Elle fit crisser les pointes en acier chirurgical de son arme contre le béton. Le dealer fouilla dans ses poches et en dégagea un petit flacon contenant une forme fongoïde, verdâtre et phosphorescente. Elodie courut vers lui, pointes en avant mais c’était déjà trop tard.
Le dealer avait avalé le contenu du flacon et s’était mis à hoqueter tout en se plaquant contre le mur. Son corps était en proie à une atroce métamorphose. Ses mains s’allongèrent et devinrent de longs appendices recourbés et couverts d’épines, il se tassa, se boursoufla tout en vomissant des jets d’un liquide brun-jaune et granuleux. Bientôt des pédoncules translucides jaillirent de ses orbites, projetant ses lunettes sur le sol humide. Sa chemisette craqua et laissa apparaître une carapace vermillon hérissée de poils sombres et de crêtes tranchantes. Son visage fut comme dévoré de l’intérieur et se mua en une masse indistincte composées de soies vibrantes, de pédoncules articulés et de mandibules grinçantes. L’être monstrueux secoua la tête, se débarrassant du bob orange, et dévoila son cervelet rosâtre, à nu, qui palpitait sous l’averse.
L’atroce vision força Elodie à réfréner sa charge.
L’être en profita pour libérer deux autres paires de membres antérieurs et arracha sa chemise en lambeaux. Il s’ébroua brusquement avant de déployer une grande paire d’ailes filandreuses.
Le Fungi tenta de s’envoler mais la jeune femme était déjà sur lui. Avec un terrible cri de rage, Elodie Marchant asséna un violent coup de poing à la créature monstrueuse. Cette dernière avait pivoté d’instinct et s’était servi de ses ailes droites pour parer l’attaque d’Elodie. Les pointes de métal déchirèrent des pans entiers de peau sombre dans les ailes membraneuses. Le Mi-Go émit une stridulation aigue et tenta d’agripper la jeune femme à l’aide de ses pinces ravisseuses. Elodie esquiva prestement l’attaque et se remit en position.
La créature frappa à nouveau, fendant le manteau de pluie qui s’abattait, vertical et dru, sur cette partie de la capitale. Le Mi-Go attaquait comme une mante religieuse, détendant ses pinces principales à la manière d’une paire de gigantesques couteaux. Elodie esquivait, parait de son gant et tentait quelques contre-attaques. Mais ses pointes ne parvenaient pas à percer la carapace vermillon.
La jeune femme tenta autre chose. Elle se retourna brusquement, tournant le dos à la créature qui en profita pour l’attaquer à nouveau. Un terrible coup de pinces ravisseuses, croisées. Elodie attendit le dernier moment pour réagir, elle tourna sur sa hanche et cogna le Mi-Go contre l’une de ses ridicules pattes inférieures. Sa solide ranger éclata la carapace et mordit avec violence dans la chair rose.
Le Fungi de Yuggoth poussa à nouveau sa stridulation de douleur et Elodie en profita pour lui porter un coup direct dans son cerveau externe et palpitant. Les pointes s’enfoncèrent profondément dans la masse gélatineuse mais furent comme repoussées par un intense arc électrique.
La jeune femme se recula à temps, des éclairs verdâtres, émanant des blessures du cervelet frappèrent le bitume à ses pieds.
Martha parvient au bout de la rue et cria à son ami :
— C’est un shaman, un guide plutonien ! Il maîtrise l’électricité et les champs magnétiques. Tu dois le frapper avec une arme contondante.
Le Mi-Go balança une nouvelle salve d’éclairs, qu’Elodie évita en roulant sur elle-même. Elle se redressa, se détendit comme un serpent et se précipita vers le chantier tandis qu’à ses trousses, explosaient des sphères de foudre. Le Fungi s’envola et fondit sur elle.
Elodie se baissa, ramassa un pavé et, tout en évitant les pinces barbelées du monstre, balança rageusement le bloc de pierre contre le cervelet du Mi-Go.
Un coup asséné de toutes ses forces, un coup venu du fond de ses hanches, porté par un cri de guerre rauque. Le pavé écrasa la matière élastique et pénétra jusqu’à la limite cartilagineuse du crâne du Fungi.
Ce dernier se redressa, donna quelques coups de pinces ravisseuses dans le vide puis agita ses soies et mandibules avant de tomber ses genoux et de s’immobiliser.
Mort.
Elodie ferma les yeux pour éviter d’assister à la transformation inverse. Le Mi-Go se ratatina, s’effaça devant la forme humaine du dealer qui restait là, crâne fracassé, torse nu. La pluie tombait fortement sur sa béance crânienne, charriant des rigoles sanglantes. Le corps blanc se teinta bientôt de coulures sombres. Martha avait aussi tourné les yeux.
Elodie se força à fouiller le cadavre agenouillé. Elle récupéra un portefeuille ainsi que quelques flacons contenant le champignon phosphorescent. Dans l’autre poche, elle trouva quelques Tazs, des doses de cocaïne, quelques parcelles de Brown Sugar et un flyer pour une fête à venir, début aôut. Art Lovers, dans la forêt de Vincennes.
Elodie se releva, prit Martha par le bras et l’amena plus loin. Elles se précipitèrent dans le métro et lorsqu’elles s’affalèrent sur une banquette, Martha demanda, plaintive :
- Au fait, tu en as ?
- Quoi donc ?
- Tu sais très bien, Elodie.
La jeune tueuse ne répondit pas tout de suite. Elle regardait ses mains qui tremblaient et prit conscience qu’elle n’avait pas démonté son arme. Alors qu’elle dévissait les grandes pointes, elle dit :
- J’ai pas confiance dans sa camelote. Il a gobé un truc avant de se changer en… En Mi-Go.
- Elodie… C’est reparti tu sais. J’ai vraiment besoin d’une dose.
- C’est trop risqué, là. Je ne peux pas te laisser prendre ce qu’il cachait dans ses poches. Tu comprends ? Tu lis peut-être le Mythe comme moi un livre de poche, mais je sais flairer les embrouilles, je devine les pièges. Et là, c’est grossier.
- Tu vas aller voir un de nos fournisseurs réguliers.
- Oui, plutôt. Mais laisse moi dormir quelques heures. Je suis en miettes, là.
Elodie dévisagea Martha. Cette dernière tremblait autant qu’elle et ses yeux n’étaient plus qu’un réseau de veines dévastées encerclant une pupille qui semblait plus noire que le cœur de l’enfer.
Fragment II
Pays des Rêves : 07 juillet 2006 : 08 heures 34.
C’était une grande plaine, herbeuse et inondée. Une terre incertaine et humide, boueuse et plate située à l’ouest de la paroisse d’Oldbury on Severn. Une région que les habitants des alentours évitaient soigneusement.
Martha se tenait sur le seuil de la porte d’entrée du Manoir « Boucher ». Une immense maison en briques rouges et planches goudronnées qui s’élevait d’un bourbier vaseux en direction d’un ciel clair et bleu. A l’horizon, quelques gros nuages croisaient tels de vaporeux navires. La petite fille de 8 ans portait une robe misérable, beige, rapiécée et couvertes de tâches brunes et de plaques laiteuses séchées. Un lourd pendentif doré représentant un œil bordé de cils tentaculaires oscillait sur sa poitrine plate.
Elle gratta ses longs cheveux et arracha quelques croûtes galleuses ainsi qu’une poignée de lentes grasses et de poux grouillants. Une voiture apparut bientôt dans son champ de vision.
Martha plissa les yeux, se gratta le dos. Elle ressentait toujours la douleur, comme une brûlure, juste là, entre ses omoplates. Depuis que l’ami de son père, celui avec le grand chapeau et la voix profonde, lui avait planté les aiguilles dans le dos et avait trifouillé sur sa peau. Mais Martha avait bien encaissé cette douleur.
C’était en définitive moins pire que lorsque son père la forçait à…
La voiture continuait à avancer en direction du manoir « Boucher ». Le véhicule stoppa bientôt devant Martha et une jeune femme en descendit. Elle porta des lunettes noires, un T-shirt blanc à manches longues, un jean, des bottines et une carte de la région. Un jeune garçon était resté dans la voiture et lisait un livre, sanglé à la place du passager.
— Bonjour petite.
Déclara la jeune femme en s’efforçant de ne pas paraître trop répugnée par l’état de la petite fille.
— Bonjour, Madame.
Sous ses cheveux qui dissimulaient la majeure partie de son visage émacié, Martha ajouta :
— Madame… Vous devriez partir… Partir Madame… Vous et votre fils.
— C’est mon frère. Nous ne comptons pas rester… Nous sommes juste un peu perdus. Nous cherchons la direction de Portishead.
Martha renifla. L’air commençait déjà à charrier des odeurs salines.
— C’est là !... Partez, maintenant, Madame… S’il vous plaît…
La petite fille à la robe mutilée pointait le sud du doigt. Dans les marais environnants, les roseaux et les plantes d’eau s’agitaient doucement. La jeune femme, qui parlait avec un accent londonien très prononcé, s’énerva un peu :
— Petite, nous sommes complètement perdus… Tu voudrais pas demander à ton papa ou ta maman de…
Avec un aplomb qui sidéra la londonienne, Martha la coupa :
— Ma maman est décédée et mon papa… Mon papa n’est pas là… Partez maintenant… Je vous en conjure.
La jeune femme s’étonna du vocabulaire soutenu de Martha. Elle la détailla et remarqua que les tâches brunes et écaillées sur la robe de la gamine ressemblaient à des projections sanglantes. Elle eut un mouvement de recul et regarda la grande maison. Deux grandes ailes, une nef centrale surmontée d’une tour carrée dont le sommet était orné d’un grand œil de bœuf. Les toits étaient d’ardoises, sombres, pentus et se découpaient sur le ciel d’azur en cette douce après midi.
Les vitres étaient grasses, sales, opaques et ne laissaient rien filtrer. Elle s’éloigna de quelques pas tandis que le garçon se détachait pour descendre à son tour de la voiture.
Quand à Martha, elle n’avait pas bougé, le doigt toujours tendu en direction du sud.
— Suzie ? Qu’est ce qui se passe ?
— Rien Willy. Remonte dans la voiture… Que je fasse le point et on repart.
La petite fille renifla une seconde fois. Une nouvelle odeur cheminait dans l’air ambiant, plus entêtante, plus forte. Chair de poisson. Les roseaux s’agitèrent à nouveau, de chaque côté de la route. Martha baissa le bras et déclara tristement :
— Papa est rentré.
Suzanne Gossard reposa sa carte sur le capot de sa Vauxhall et s’apprêtait à rencontrer le père de la petite fille. Elle lissa son T-shirt et leva la tête. Personne n’était en vue. La petite fille s’était réfugiée sous le porche de l’entrée et se mordait la lèvre, en proie à une angoisse qu’elle ne pouvait réprimer.
La Londonienne appela :
— Monsieur ? Monsieur ?
Willy sentit à son tour l’odeur entêtante. Mélange entre le poisson fermenté et une autre senteur moins définissable, vaguement répugnante. Il regarda en direction des marais car il avait entendu un clapotis relativement lourd. Malgré la douceur printanière et le grand soleil rassurant, le garçon eut un frisson.
— Suzie… On part ? Dis…
— Attends… Son père ne va pas tarder. On pourra enfin savoir où on est !
Suzanne Gossard ôta ses lunettes de soleil et appela à nouveau. Quelques roseaux bougèrent encore, des froissements violents, comme secoués par une bourrasque.
Puis Willy disparut.
Martha leva les mains et regarda ses ongles noirs. Lentement, elle enfouit son visage dans la moiteur sale de ses paumes. D’une voix étouffée, elle dit à nouveau :
— Partez Madame… Je vous en conjure, partez !
Suzanne tournait autour de sa Vauxhall, affolée. Où était passé son frère ? Il se tenait pourtant là ! L’instant d’avant. Elle se mit à l’appeler, d’une voix mal assurée. A la limite du cri. Nerveuse, elle ouvrit la portière. Il ne s’y trouvait pas, il ne lui faisait pas une blague, caché derrière la banquette. Il s’était comme évaporé sous le soleil du Comté de Gloucester. Elle remarqua simplement une flaque d’eau saumâtre qui s’écoulait sur le siège passager.
Alors elle les sentit…
Elle releva lentement la tête, en proie à une peur qu’elle ne pouvait plus réprimer.
Une masse compacte d’êtres torves et vêtus de hardes s’approchaient de la voiture dans un silence presque absolu. Des femmes et des hommes aussi sales que la gamine qui les avait accueillis. Certains étaient voûtés et avançaient sur des jambes arquées tout en balançant de longs bras terminés par des mains arthritiques qui ressemblaient à des griffes. D’autres possédaient une peau blanche et suiffeuse et étaient dotés d’yeux sombres et sans pupilles. Les bouches semblaient molles, les lèvres épaisses et bleuies.
Suzie Gossard aurait voulu crier mais leur apparition avait été si soudaine que la terreur enserrait sa gorge dans une poigne de glace. En s’obligeant à les détailler un peu plus, elle remarqua qu’une peau translucide se déployait entre leurs doigts, que certaines mâchoires étaient difformes et laissaient apparaître des rangées de dents jaunes et pointues et que les plus grands portaient des colliers faits d’ossements et de dents humaines.
Elle recula et aperçut Willy.
Il se trouvait un peu plus loin, tenu fermement par deux femmes dotées d’une peau écailleuse, chauves, dont les gros yeux globuleux brillaient d’un éclat laiteux. L’une d’elles avait plaqué sa main palmée contre le visage dilaté d’effroi de son pauvre frère. Suzie se baissa, ramassa une pierre et marcha directement en direction des ravisseuses. Elle ne voulait pas penser aux monstruosités qui l’encerclaient, réagissant par réflexe pour sauver son frère. D’une voix ferme, elle cria :
— Lâchez le ! Arrêtez ! Laissez-nous !
Une voix masculine, éraillée et bourdonnante déclara alors :
— Quel courage, Mademoiselle ! Quelle superbe inconscience !
Stoppant sa marche, Suzie tourna la tête dans la direction de la voix.
L’homme qui venait de parler était plutôt grand, massif et arborait un abdomen proéminent. Il avait des cheveux longs, sales et vaseux. Ses yeux malveillants semblaient encastrés dans un visage étiré et jaunâtre. Il était vêtu d’un costume sombre aussi rapiécé et immonde que les hardes des être difformes qui l’encerclaient. L’homme en noir cracha un glaviot sanglant dans le sol boueux et caressa les grosses bagues argentées qui alourdissaient ses mains d’étrangleur.
Il baissa rapidement la tête et, obéissant à quelque signal, les femmes qui retenaient Willy se mirent à ouvrir leurs gueules, démesurées et garnies de crocs.
Suzanne poussa un cri déchirant, tandis que les deux femmes mordaient rageusement le cou blanc de son frère. Il gargouilla à peine, les yeux révulsés par la souffrance. La première femme se releva en emportant la moitié de la nuque, libérant un flot de sang et de matières cartilagineuses tandis que la seconde s’échinait à tenter de broyer quelques cervicales entre ses puissantes mâchoires.
Suzie lâcha sa pierre et tenta de s’enfuir.
L’homme au costume claqua simplement des doigts et lâcha la meute inhumaine sur la jeune femme. Les êtres la ceinturèrent, lui saisirent les membres, arrachèrent ses vêtements et la plaquèrent contre la boue. L’homme en noir s’approcha, tranquillement.
Il détailla le corps de Suzanne, donna quelques coups de pieds contre son ventre, ses jambes et déclara :
— Jeune… Saine… Tu seras de taille à porter quelques enfants des profondeurs…
Suzie tenta de se débattre, mais les êtres écailleux la maintenaient immobile, dans une étreinte de fer. De même, une grande main palmée l’empêchait d’hurler pour demander de l’aide ou pour exprimer sa peur et la folie qui la secouait. Son corps nu était couvert de boue et elle ne pouvait s’empêcher de trembler. Quelques mains palmées empoignèrent ses hanches et sa poitrine.
— Mais je ne me suis pas présenté. Pierre Boucher. Il est vrai que nous ne voyons plus grand monde… Ici. Les gens du village d’Oldburry préfèrent nous oublier. Alors qu’ils furent eux aussi des enfants de Glaaki, en leur temps. Une bande d’ingrats…Vous connaissez ma fille, Martha. Elle est un peu sauvage, veuillez lui pardonner. L’isolement… Vous comprenez. Ça rendrait dingue le plus équilibré des hommes.
Puis Pierre Boucher se désintéressa du sort de l’infortunée Suzanne Gossard. Déjà, ses serviteurs aux yeux globuleux entraînaient la jeune femme vers les campements du lac tandis que quelques autres s’occupaient de faire disparaître la voiture. Il revint vers la maison et posa sa main baguée sur les cheveux gras de sa fille.
Martha tressaillit.
— Allons, ma fille. Il est temps de retourner à l’étude. La récréation est terminée.
Elle voulut se débattre mais Pierre Boucher l’agrippa par la nuque et la poussa vers l’intérieur. La pauvre gosse traversa un grand couloir qui semblait avoir été dévasté. Les fauteuils croulaient sous des paquets de vase, des flaques d’eau emplissaient les déclivités du parquet et d’atroces fresques, peintes sur des bannières de toile, décoraient les murs de plâtre. Au centre, on avait accroché une grande bannière carrée, représentant une main immense et fendue en son centre. De la plaie, sortaient quelques dents et derrière on pouvait deviner une langue luisante, repliée sur elle-même.
Il força Martha à s’agenouiller devant la bannière. A cette distance, on pouvait remarquer que ce n’était pas du tissu, mais des grandes plaques de peau humaine, grossièrement assemblées.
Pierre Boucher caressa à nouveau la chevelure de sa fille, puis il ôta les petites bretelles et fit glisser la robe. Il détaille le dos osseux et blanc de sa progéniture. En plein milieu, il y avait une grande cicatrice, qui affectait vaguement la forme d’un losange. Au centre de la chair retournée et boursouflée, on devinait une sorte de tatouage, une écriture sombre et microscopique qui semblait bouger, qui évoluait….
Pierre Boucher fit tomber sa veste et déboutonna sa veste qui empestait la vase. Son ventre velu et blanc se colla contre le dos scarifié de Martha qui, cette fois, ne put retenir des larmes silencieuses.
Il effleura le tatouage et se pencha.
C’était magnifique.
Comme son mystérieux associé l’avait prévu, le microgramme se développait dans le corps de sa fille à la manière d’un virus, se glissant sous sa peau et se développant. Boucher en frissonna d’une joie sauvage et d’une simple pichenette installa son rejeton dans une position adéquate. Il ôta sa ceinture et viola Martha une nouvelle fois sous les regards impavides de quelques êtres écailleux qui étaient revenus dans la maison.
Ils dormirent dans le salon, à peine troublés par les hurlements de Suzanne qui montaient de temps en temps de l’autre côté du lac. Martha fut la première à s’éveiller. Dans la lueur du matin, elle remarqua la silhouette de l’homme au grand chapeau et au manteau. Il portait un sac volumineux et s’avança vers elle. A cause du contre-jour, elle ne pouvait distinguer ses traits. Sa voix par contre était reconnaissable entre toute.
— Bonjour Martha. Comment te sens-tu, ce matin ?
Elle n’osa pas répondre, craintive et blessée. Son père grommela, se redressa et pendant qu’il ramassait ses vêtements, répondit à sa place :
— Elle va bien Phineas.
— Pas de nom, monsieur Boucher.
— Voyons… Ce que nous faisons, devrait nous rapprocher…
— Ne mélangeons pas tout, Monsieur Boucher. Notre rencontre est fortuite, notre association un fruit du hasard et nous ne poursuivons pas les mêmes buts.
Pierre Boucher s’avança vers l’homme au chapeau qu’il dominait largement. Ce dernier toussa et finit par lui confier sa mallette en cuir.
— Monsieur Boucher, je suis venu vous apporter, en quelque sorte, un cadeau d’adieu.
Boucher récupéra la mallette, l’ouvrit et en sortit quelques flacons contenant une matière verdâtre et fongoïde. Il leva l’un des flacons et remercia l’homme au chapeau :
— Parfait… Avec une telle quantité, je serais capable d’invoquer de nouveaux serviteurs du Mythe. Ceux des profondeurs ne se reproduisent pas assez vite… Et les hybrides sont… Peu viables, en vérité.
L’homme au chapeau se dirigea vers la sortie et révéla :
— Vous devriez plutôt penser à dissimuler ou à diffuser vos flacons parmi vos fidèles. Quelqu’un va venir ici. Très prochainement. Un tueur implacable. Même avec une armée de Profonds, vous n’êtes pas de taille. Croyez moi.
Boucher parut contrarié. Il prit Martha dans ses bras et annonça :
— Tant que ma fille chérie vivra, je n’ai rien à craindre. De plus, j’ai un ami français qui travaille également sur le douzième fragment. Son approche est sonore. Ses travaux sont passionnants.
— Et n’ont aucune chance de réussir. Seule votre fille pourra contenir les fragments. Vous devriez d’ailleurs, à ce titre… Enfin, je n’ai pas à vous donner de conseils quant à vos méthodes d’éducation… Mais votre vie est désormais entre ses mains. Veillez simplement à transmettre quelques flacons à votre ami.
Le colosse aux cheveux couverts de vase serra les poings et réprima sa rage.
— Je vais vous demander de quitter ma maison, Monsieur.
L’homme au chapeau se retira et Pierre Boucher glissa sa grosse main baguée sur le ventre plat et tremblant de sa fille chérie. Personne ne pouvait le juger. Il régnait sur des créatures issues du Mythe, avait pactisé avec Glaaki et grâce à Martha, il pourrait réunir les 12 fragments des Révélations et enfin réveiller « Celui qui se lèvera de nouveau ».
Il ne craignait personne.
Ni ce mystérieux associé occasionnel, si quelque hypothétique « chasseur solitaire ». Il releva la main et embrassa les bagues d’argent qui représentaient des figures tentaculaires. Puis, il força à nouveau Martha à se mettre à genoux devant la bannière en peau humaine.
Fragment III
Paris : 07 juillet 2006 : 13 heures 05.
Tout en parcourant distraitement un vieil exemplaire d’Elegy, Elodie Charmant surveillait le sommeil agité de son amie. Le retour avait été des plus éprouvants. Sentant monter une crise importante, Martha avait supplié Elodie pour qu’elle lui file au moins une dose. Elle avait cédé et lui avait donné une dose de MDMA qu’elle avait mise de côté. Bien évidemment, elle ne lui avait rien confié du butin qu’elle avait récupéré sur le cadavre du Mi-Go.
Elles logeaient dans un petit appartement dans le 14ème, rue des Thermopyles. Plus un sous-sol aménagé en studio qu’un réel appartement en vérité. Sous-loué à un couple de bobos. L’avantage c’était qu’elles pouvaient payer une partie de l’exorbitant loyer en pilules, barrettes et sachets de skunk.
Assise à la table de la cuisine, Elodie referma le magasine et s’étira. Une nuit blanche de plus. Une sortie, une traque, un combat violent contre un Mi-Go et maintenant elle devait surveiller Martha après sa prise de MD. Elle savait en outre que ce n’était pas le meilleur produit à lui donner. Certes, la drogue lui permettrait de bloquer l’Appel mais certains effets hallucinatoires ou introspectifs risquaient de raviver l’étonnante mémoire de son amie. Elodie se força à se lever, fit quelques mouvement de boxe puis se dirigea vers Martha. Elle dormait sur le grand futon jeté à même le sol, enroulée dans une couette un peu douteuse qui dégageait des remugles renfermés.
La santé de Martha Boucher se détériorait de semaine en semaine. Alors qu’Elodie se penchait sur elle pour déposer un baiser sur le front de sa copine, cette dernière se tendit brusquement et poussa un long hurlement de terreur. Elodie l’enlaça d’emblée et récupéra ses larmes du coin des lèvres.
— Elodie. J’ai encore fait le rêve. Tu sais… Celui avec mon père et Suzanne Gossard.
— Chut… Essaye de te calmer. C’est passé.
Martha se leva. Elle portait un T-shirt détrempé de sueur et un grand caleçon d’homme. Elodie, quand à elle, s’était débarrassée de son habit de guerrière et avait revêtu un peignoir en mohair. Exténuée, Elle prit la place de Martha dans le lit pendant que la quinquagénaire ouvrait le frigo.
— Je te fais quelque chose à manger, Elo ?
— Non merci… J’ai surtout besoin de repos.
Elle se massa les paupières tenta de se décontracter pour enfin que le sommeil vienne. Alors qu’il tardait à venir, dans cet état de veille où la conscience s’entremêlait aux cauchemars et aux fantasmes, Elodie se mit à repenser à sa vie en compagnie de Martha.
Elles s’étaient rencontrées trois ans avant.
Un hasard pur.
Pendant un été torride.
La rencontre de deux trajectoires opposées. Elodie était une jeune bonne sœur, une novice qui, après une crise de mysticisme aigu, avait quitté sa vie étudiante à Toulouse pour se réfugier dans un couvent du côté de Millau. Elle vivait dans les montagnes, s’occupait de troupeaux de brebis et faisait énormément de sport. Du cross-country, du tir à l’arc et pas mal de boxe et de full contact avec la mère supérieure, Yuna Balsamo . Une Italo/Bretonne relativement âgé et trapue qui compensait sa petite taille par une technique brutale et sans faille. S’attaquer à elle revenait à embrasser une falaise de granite.
Elodie se rendait rarement en ville mais à chaque fois qu’elle passait à Millau, elle ne manquait jamais l’occasion de s’offrir un verre de pastis des Ohms à la terrasse de la Perle, l’un des bars fréquentés par José Bové ou encore Pierre Soulages, le peintre de l’ombre vibrante.
Elle était donc en train de savourer son verre après avoir vendu quelques fromages sur le marché, quand elle aperçut Martha. Cette dernière sortait du bar en serrant contre son corps, un paquet de prospectus colorés. La voix forte du patron tonnait jusqu’en terrasse :
— Allez ! Tu dégages maintenant la parisienne ! On n’a pas besoin de tes papelards, chez nous ! Vos raves et votre cirque, vous n’avez qu’à les faire sur les Champs Elysées !
La quinquagénaire lui fit un doigt discret et s’apprêtait à filer quand son regard croisa celui d’Elodie. Les deux femmes se jaugèrent. Elodie était une grande brune athlétique aux cheveux bouclés, Martha avait déjà commencé à s’émacier mais avait à l’époque un visage moins marqué, plus volontaire. D’une voix assurée, elle demanda :
— Je peux te prendre un peu d’eau ?
— Bien sûr. Installez vous.
Martha grimaça en se posant sur la chaise, face à la jeune novice. Elle n’avait jamais aimé le vouvoiement. C’était le langage de tout ce qu’elle avait rejeté, la loi, l’ordre, les institutions, la psychiatrie…
— Ey, tu me tutoies, d’accord !
— Très bien…
Martha secoua ses dreadlocks, étala ses flyers et but quelques gorgées d’eau fraîche, directement au goulot. Il y avait un aspect animal en elle, pensa Elodie, quelque chose qui la faisait ressemblait à un renard malin mais craintif.
— Je m’appelle Elodie.
— Martha… Enchantée et merci pour la flotte.
La routarde s’était déjà relevée mais la novice lui dit :
— Tu peux rester, si tu veux… Tu bois quelque chose ?
— Ouais. Du raide. Si ça ne te dérange pas.
Elles avaient partagées l’apéro et avaient discuté. Elodie lui avait révélé sa condition de novice ainsi que quelques anecdotes sur la vie au couvent ou sur les différents fromages que les sœurs fabriquaient. Martha était resté évasive sur ses activités. Elle avait évoqué quelques voyages à travers l’Europe, des raves, des fêtes. Elle ne parlait que de musique, de son, de DJ, de sets et de lives. Et tout en devisant sur les dernières tendances de la techno minimale berlinoise, elle ne cessait de descendre des verres de whisky. Des doubles. Sans glace.
Elodie ne disait plus rien. Elle écoutait Martha et réglait ses consommations.
L’après midi passa. Un peu comme un rêve. Bien qu’ayant ingurgité une quantité assez impressionnante de boissons fortes et variées, Martha ne bronchait pas. Elodie, elle, avait simplement bu trois pastis et se sentait un peu « pompette ».
Elodie se sentait bien en compagnie de Martha. Rapport inversé. La routarde semblait larguée, fragile. La novice éprouvait un curieux sentiment protecteur envers son aînée. Elodie lui paya un restaurant, juste à côté. Une cuisine simple et qui tenait au corps. Martha mangea avec un appétit féroce, puis au moment de l’apéro, faillit éclater en larmes.
— Excuse-moi… C’est juste que… J’ai même pas de quoi te payer les cafés…
Elodie lui prit la main. Geste spontané.
— Laisse. Je sais… Je sais bien.
La routarde se leva brusquement, rouge aux joues. Elle baissa la voix et demanda :
— Ecoute… Je sais, on ne se connaît pas trop mais j’aurais une dernière faveur à te demander. Enfin… Je compte aller à une teuf, une rave, dans la montagne. J’aurais juste besoin que tu me déposes. Si tu as une caisse bien sûr.
— Ça doit être jouable, j’ai la Berlingo du couvent. On y va ?
Martha lui adressa un sourire radieux et termina son verre de cognac. Tandis qu’Elodie réglait, la routarde quitta le restaurant et dégagea un pendentif doré représentant un gros œil bordé de cils épais et torsadés. Ses doigts maigres caressèrent le métal luisant. La ville de Millau était plongée dans un crépuscule encore incertain. Il faisait chaud mais la routarde se mit à frissonner.
L’Appel battait à nouveau dans ses tempes. Le même son sourd. Comme la lente respiration d’une gigantesque créature tapie dans une fosse abyssale.
Elodie la rejoignit et la mena jusqu’à son véhicule. L’utilitaire était garé dans une rue parallèle. Elles montèrent. Avec un léger sourire, Elodie s’excusa pour l’odeur de brebis qui imprégnait l’habitacle. Il lui restait quelques stocks de fromages. Martha ne répondit pas, elle sortit un flyer de sa poche et le détailla, soucieuse.
Tandis qu’Elodie sortait de la vieille ville, la routarde serrait les dents. Elle délaissa la contemplation de l’imprimé et regarda sa conductrice. Une belle plante, saine et jeune. Son opposée. Alors que la voiture longeait le Tarn, elle ressentit l’Appel. C’était toujours pire lorsqu’elle approchait d’un cours d’eau et quand elle se tenait à côté de l’océan, l’Appel se muait en une torture atroce.
Elle se rongea les ongles et s’alluma une cigarette agrémentée d’un peu de PCP. Juste quelques parcelles. Pour tenir. Puis, se référant aux indications du flyer, elle dirigea Elodie. Après avoir serpentée une petite demi-heure à travers les collines, elles traversèrent le village Saint Beauzély puis s’engouffrèrent dans une minuscule route qui s’enfonçait dans un sous-bois. Elodie alluma les phares :
— T’es sûre que c’est par là ?
— Oui. Pas de doute.
En effet, peu après une légère montée, Elodie perçut des sons de basses, des pulsations technos. Elle repéra bientôt des voiture, garées un peu n’importe où, couvertes de bâches puis elle aperçut des teufeurs. Des jeunes de son âge, habillés de treillis et de T-shirts, tatoués et piercés. Certains arboraient des Dreads comme Martha mais la plupart portaient des casquettes militaires ou des bobs voyants. Il y avait des chiens partout, accompagné de routards hilares qui sifflaient des bouteilles de plastiques remplies de mixtures diverses, vodka/coca, pastis à peine dilué etc… Le son très puissant et rapide était cette techno trans-hardcore hollandaise à la mode. Martha se renseigna auprès de ses collègues teufeurs pour connaître le nom du D J.
C’était DJ Fantom, un des membres du collectif « Teknomad » qui officiait aux platines pour le moment. Martha trouvait que le jeune homme à l’air discret se débouillait bien derrière sa rangée de potards. Il balançait sa musique ultra speed et violente avec un bel entrain et construisait parfaitement ses montées.
Elodie, pour sa part, trouvait ça atroce.
La quadra dansa un peu en compagnie d’une bande de jeunes hommes torses nus. Un peu plus loin, devant, trois filles ondulaient la tête presque collée contre les enceintes saturées. La novice en avait mal aux tympans rien qu’à les regarder.
Martha revint vers elle et lui dit :
— C’est pas trop ton kiff, hein ?
— Ouais. J’écoute plutôt des trucs du Top 50 à la radio, au couvent.
— Bon… Je voudrais pas te retenir. Tu peux rentrer. Je me débrouillerai…
Etrangement, Elodie ne voulait pas lâcher Martha en plein dans ce chaos sonore et visuel. Bien que la routarde semblât être parfaitement à l’aise parmi les punks à chiens et les demoiselles aux pupilles dilatées et au sourire permanent.
— C’est un peu dommage de se quitter comme ça, non ? Laisse moi au moins une adresse, un numéro.
— Je peux pas… J’ai pas vraiment de point de chute. J’improvise au jour le jour.
Martha se raidit soudainement. L’Appel venait de la reprendre. Une nouvelle fois. Irrépressible, impérieux faisant naître chez elle une souffrance à la limite du tolérable. Les yeux révulsés, elle saisit brutalement le poignet d’Elodie et murmura :
— Il y en a un… Un des profondeurs… Pas loin d’ici.
— De quoi tu parles ? T’as pris un truc ?
— Non… Mais je devrais… Ça me permet de bloquer la douleur.
La soutenant, Elodie l’éloigna des murs d’enceintes qui vibraient au rythme des basses percutantes. Après s’être renseignée auprès d’un groupe de travelers, elles se dirigèrent vers une grande tente située un peu à l’écart et qui servait de « Chill out ». Un endroit destiné au repos, où l’on vous servait du thé sous une musique dub ou ambiente.
Mais, alors qu’elles atteignaient l’entrée, Martha se tétanisa littéralement dans les bras de la novice.
— Il s’approche… Il vient pour moi.
— Tu me fous les jetons là.
— Me suis pas alors ! Si t’as peur, c’est même pas la peine !
Martha se dégagea de l’étreinte d’Elodie et se rua en direction d’un groupe de tentes sous lesquels des travelers ou des crusties vendaient des robes orientales, des pipes à eau, des tatouages au henné et divers bijoux.
La routarde sauta par-dessus un gros chien et se précipita vers un bosquet broussailleux. Elodie hésita un instant. Après tout elle la connaissait à peine cette quadragénaire. Juste quelques verres, quelques paroles échangées dans un bar, un repas et une virée dans cette free party à flanc de coteau. De plus, elle semblait bien accro à des produits divers. Un vrai nid à embrouilles cette Martha, sans nul doute. Elle flirtait peut être même avec la psychiatrie… C’était quoi ces conneries sur les gens des profondeurs…
La novice regarda les branches du bosquet qui oscillaient puis elle finit par foncer à la suite de la routarde. Elle courut à travers un chemin de ronces et finit par repérer Martha. La routarde se tenait à une dizaine de mètres, devant, montée sur un monticule herbeux. Face à elle, une femme, vêtu d’une robe blanche piquée de motifs floraux verts et bleus, bizarrement voûtée. Ses longs cheveux bruns masquaient son visage et ses doigts étaient tordus comme ceux d’une arthritique. Ses ongles étaient également cassés et semblaient anormalement longs. Elle s’exprima dans une sorte de croassement :
— Tu ne peux échapper à ta destinée, Marrrrtha !
Elodie s’avança doucement. La routarde elle, était prise de tremblements et répliqua difficilement :
— Laissez-moi ! Laissez-moi en paix !
— Nous ne renoncerons jamais, Marrrrtha. Nous avons besoin de toi !
La femme en robe se redressa dans un craquement osseux et rejeta son épaisse chevelure en arrière. Sous l’éclat de la lune, elle dévoila son effroyable faciès. Son visage était aplati et d’une couleur pâle, ses yeux deux billes sombres et gélifiées. Elle ne possédait pas de nez mais deux simples orifices qui palpitaient au dessus d’une bouche immense, courant d’une joue à l’autre et garnie de crocs recourbées. Son cuir chevelu sembla s’effilocher, mettant à nu un crâne fuyant et couvert d’écailles. Puis, elle bondit vers Martha.
Elodie, prenant peur, pour sa frêle connaissance, se précipita et intercepta la créature cauchemardesque juste avant qu’elle n’atteigne Martha. La novice lui plongea dans les jambes et plaqua la chose contre l’herbe sèche.
D’un violent coup de jambe, l’être en robe repoussa Elodie tandis que Martha, dégainant un couteau de la poche intérieure de son blouson de jean, se jetait vers celle des profondeurs. D’un geste élégant, elle planta la lame dans la nuque de la créature qui poussa un ultime glapissement avant de se mettre à convulser.
Elodie se redressa, hébétée, quasi en état de choc. La routarde, elle, n’avait pas perdu de temps. Elle était en train de fouiller le corps. Le cadavre de la créature était lui en train de se modifier, rapidement. La bouche se rétrécissait, le nez repoussait, de nouveaux cheveux noirs émergèrent soudainement d’un crâne redevenu celui d’une jolie trentenaire humaine. Il n’y avait plus de trace de sang autour du cadavre, ni aucune plaie à la base de la nuque.
Martha récupéra un paquet de flyers ainsi qu’une poignées de pilules. Elle remisa son arme dans son blouson pendant qu’Elodie semblait être en panique. La routarde ingéra une pilule et déclara :
— Je t’avais bien prévenue. Si tu as peur, ce n’est pas la peine de me suivre.
— On devrait se tailler, là. On vient de tuer quelqu’un.
Alors qu’elles revenaient vers le campement de le Free Party, Martha révéla à Elodie :
— Ne t’en fait pas trop. Lors de la seconde transformation, les plaies et blessures
s’effacent. Tout comme les empreintes digitales éventuelles. Demain, tu liras juste l’entrefilet habituel sur la teufeuse morte d’une mystérieuse surdose.
— Parce que… Ce n’est pas la première fois…
Martha envoya un regard pétrifiant à la jeune novice.
— Tu devrais oublier, tout ça. Rentrer dans ton couvent et m’effacer de ta mémoire par la
même occasion.
Mais Elodie s’accrocha et elle insista pour mener Martha à son couvent. En effet, la mère supérieure Yuna Balsano leur avait de temps à autre, tenus des sermons plutôt curieux, mystique et obscurs, évoquant des « créatures de la nuit », des « bêtes assoiffées de sang ». Elodie avait d’abord pensé que la religieuse usait de métaphores pour faire passer son message. Mais si on ajoutait les arts martiaux et le tir à l’arc que pratiquait quotidiennement Yuna Balsano…
Elles arrivèrent au couvent vers 4 heures. Martha traînait des pieds et ne voulait pas entrer dans la grande bâtisse austère mais Elodie la força presque à entrer. Le raffut qu’elles provoquèrent réveillèra la vieille bretonne qui descendit en chemise de nuit. Lorsqu’elle aperçut leurs mines défaites elle les conduisit dans la cuisine et fit réchauffer une casserole café de en grommelant.
Yuna Balsano les écouta pendant plus de deux heures. Elodie commença par relater les évènements de sa soirée, puis Martha compléta par sa connaissance du Mythe. Martha Boucher était à la fois une femme traquée et une combattante. Son savoir en faisait à la fois une proie de choix pour les suivants de son père - Un être des plus immondes, selon ses dires – mais aussi une traqueuse de monstres idéale. Elle connaissait tout de leurs secrets, de leur faiblesses. La mère supérieure ne les coupa à aucun moment. Elle se contentait de remplir les tasses des deux femmes et hochait de temps en temps la tête.
Enfin, elle leur parla.
De sa jeunesse.
Un autre vie.
Elle aussi avait combattu des créatures impensables, des légendes, des monstres. Des hordes vampiriques, des sociétés lyncans ou encore des formes de vie gélatineuses.
— Des Soggoths ! S’exclama Martha en s’allumant une nouvelle cigarette au PCP.
Yuna Balsano leur révèla qu’elle faisait partie d’une famille bien particulière. En tant que descendante des Van Helsing, des monstres de toutes sortes avaient cherché à l’éliminer et par son intermédiaire, toucher son lointain cousin, le Professeur Hugo Van Helsing. Elle leur confia une carte de visite et leur donna une brève bénédiction.
Le lendemain, les deux femmes partaient vers la capitale.
Elodie se redressa brusquement et fila vers la commode, tandis qu’elle fouillait dans sa pile de vêtements, Martha achevait de faire cuire quelques œufs agrémentés de rondelles de courgette.
— Tu cherches quoi ?
— La carte de visite… Tu sais celle du fameux Professeur anglais….
Fragment IV
Londres : 13 juillet 2006 : 11 heures 00.
Le coup de fil d’Elodie Charmant avait intrigué le Professeur. La seule évocation de sa lointaine parente était pour lui un gage suffisant pour qu’il accepte de recevoir les deux Françaises dans son sanctuaire londonien. Il leur avait même payé le voyage, deux billets en classe affaire par l’Eurostar.
Alors qu’elles passaient les premières grilles de l’hôpital Bedlam, Hugo les observait en détail à l’aide de ses nombreuses caméras de sécurité. La grande lui rappelait son amie Samsonite. Même cheveux courts, même corps à la fois musclé et souple et une certaine noirceur dans le regard. Physique e t mental de tueuse. Une recrue potentielle pour le Club, sans nul doute.
L’autre femme était plus difficile à cerner. Relativement âgée et marquée. D’une maigreur effrayante. Elle marchait derrière son amie, aux aguets, le regard dirigé vers les caméras pourtant bien camouflées.
Hugo reposa sa tasse de thé sur la coupelle et replaça les deux capsules d’amphétamine de façon à former les aiguilles d’une montre psychotrope. Heure 11. Lorsque les deux Françaises foulèrent le gravier de l’allée centrale, le Professeur quitta sa chaise, avala l’une des capsules et traversa le long couloir de façon à les accueillir.
Elles entrèrent prudemment. La grande avait pris une position de garde basse se présenta sèchement au Professeur alors que la quinquagénaire aux dreadlocks promenait son regard mobile sur les tableaux de maître qui balisaient l’interminable corridor. Il y avait quelques autres « chasseurs » dans le couloir. Certains revenaient de mission, blessés et contusionnés, d’autres semblaient nouvellement arrivés et se pressaient de rejoindre James Citrin dans son armurerie high-tech pour lui quémander quelque arme expérimentale, ou de nouvelles munitions destinées à un monstre particulièrement coriace.
Depuis que la guerre contre les monstres avait pris un nouveau tournant le Bedlam hospital prenait certains jours des allures de camp retranché. Elodie semblait désorienté, elle regardait les chasseurs éclopés et ceux qui déambulaient en rechargeant leurs fusils à pompe avec un air égaré tandis que sa compagne semblait beaucoup plus à l’aise, voire détachée. La routarde fixa bientôt son regard sur le Professeur qui les invita à le suivre dans la salle de briefing. Mais Martha rechigna. Elle annonça qu’elle ne parlerait pas du Mythe devant les autres chasseurs. Hugo hésita un instant puis il les mena jusqu’à la Bibliothèque Obscure après un petit crochet dans un sas équipé de néons aux UV. Les deux femmes passèrent le test sans peine.
Elles étaient humaines, étranges mais humaines. Par contre, Hugo ne parvenait pas à comprendre ce que Martha entendait par le Mythe… Il les convia à s’installer atour de la table afin qu’elles lui donnent de plus amples précisions.
Il y eut tout d’abord un long silence, pesant. Elodie se rongeait les ongles et frottait ses phalanges écorchées. Une spécialiste du corps à corps, estima le Professeur qui finit par demander si elles désiraient un rafraîchissement. Un verre de Dom Ruinart, par exemple ? La cuvée 96 est fabuleuse, subtilement miellée.
Martha émit un léger rire.
— Vous n’avez rien de plus fort ?
— Whisky ? Shochu ?
Elodie intervint et lança une poignée de pilules sur la table noir et impeccable de la Bibliothèque Obscure.
— On ne parle pas d’alcool, M. Van Helsing. Martha a besoin de prendre ce genre de
produits pour bloquer l’Appel…
La junkie referma une main aussi sèche que la serre d’un rapace sur le tas de pilules et commença à les avaler, avec une vitesse qui inquiéta le chasseur de monstres. Il sonna son majordome et lui commanda une carafe d’eau. Martha sembla se décontracter pendant que son amie la regardait avec un air à la fois peiné et désapprobateur.
D’une voix éraillée, Martha lança au Professeur :
— Nous nous sommes déjà rencontrés, non ?
— Je ne pense pas…
— Pourtant, il y a quelque chose de familier dans votre regard, la forme de votre visage.
Votre posture. Comté de Severn, dans les années 60.
A ces mots, Hugo se dressa. Cela lui évoquait de très anciens souvenirs… Mais la Française camée jusqu’à la moelle devait le confondre avec son père. Elle faisait référence à l’une des chasses que son paternel avait simplement évoquée. Alors qu’il avait détaillé les autres à son fils, jusqu’au moindre détail. Il devait exister un dossier, toutefois, rangé dans l’armoire de son père, ancien pilote de la RAF et émérite chasseur de vampires et de lycans.
Alors que le majordome apportait la carafe et trois verres en cristal de bohème, Martha avait entamé un curieux soliloque.
Fragment V
Londres : 13 juillet 2006 : 11 heures 37.
Elle relata tout d’abord son enfance. Une succession d’anecdotes terrifiantes. Son père, Pierre Boucher, dirigeait une secte d’adorateurs de dieux très anciens, et était responsable d’une succession de meurtres atroces et de disparitions dans la région. Elle avait ainsi vécu dans l’épouvante la plus totale. Son père la violentait régulièrement et avait entrepris de lui tatouer d’étranges inscriptions sur le dos. Jusqu’au jour où Hugo… ou un homme lui ressemblant était arrivé au manoir boucher, au volant d’une Lotus Seven, noire et jaune. Martha se rappelait du moindre détail et évoquait les évènements passés comme si elle récitait quelque texte appris par cœur. C’était perturbant, pensa Van Helsing.
L’homme avait tué les créatures dégénérées et les sectateurs à coup de fusil à canons sciés et avait achevé certains monstres aquatiques plus coriaces en utilisant un grand sabre de cavalerie. Il avait ensuite défié son propre père qui avait combattu à mains nues. Les volées de plomb lui avaient arraché le ventre mais Pierre Boucher avait à peine fléchi. Ses bras semblèrent soudainement prendre de l’épaisseur et sa chair se modifia. Sa bedaine éventrée se mit à exhaler des senteurs marines pendant que ses doigts se réunissant en trois griffes tranchantes et que son visage fondait et se boursouflait à la fois.
Martha s’était réfugiée dans un coin du grand escalier et regardait l’homme en costume de tweed se battre contre son géniteur monstrueux. Pierre Boucher lui asséna un terrible revers de griffe mais l’homme, aussi bon combattant qu’acrobate, accompagna le coup et effectua un roulé-boulé avant de se remettre instantanément sur ses talons.
Il en profita pour se débarrasser de son fusil raccourci et prit son sabre à deux mains. Pierre Boucher poussa un hurlement de douleur du à sa métamorphose : deux énormes boules de chair venaient en effet d’apparaître dans son dos et palpitaient telles des larves prêtes à éclore.
L’homme en profita pour le charger, effectua une rotation à mi-mouvement et enfonça son sabre à la lame argentée dans les intestins pendouillant du maître du manoir.
Pierre Boucher poussa un dernier glapissement et glissa contre le plancher. L’homme leva à nouveau son sabre et lui trancha les membres.
Martha descendit à se moment, se pencha sur la carcasse disloquée de son géniteur et lui cracha dessus avant de s’effondrer, en larmes, dans les bras de son sauveur. Il la recueillit pendant quelques mois mais finit par la confier à un orphelinat en France. La vie de son sauveur était en effet extrêmement dangereuse et de multiples menaces planaient sur sa famille.
Martha tenta de reprendre une vie normale.
Mais le Mythe était en elle. Elle ressentait un appel, chaque nuit… L’Appel… Qui la forçait à s’approcher de l’eau, de la mer… L’océan. Elle réclamait sans cesse des médicaments contre les maux de tête, dans des doses effrayantes. Elle finit par s’enfuir.
Les créatures du Mythe lui apparurent alors… Des créatures mineures mais terrifiantes. Des goules au dos tordu, des Profonds puant le poisson, des bêtes malingres et nocturnes… Tout d’abord, elles essayèrent de la convaincre de cesser de lutter, il ne fallait plus qu’elle résiste à l’appel mais au contraire qu’elle le suive. Elle était attendue, quelque part au-delà des mers, dans une cité composée de gigantesques aux pierres vertes, à proximité de la côte Nord du Massachusetts. Le point némo, une localisation éloignée de toute terre émergée. 47° 9’ S, 126° 43’ W. Martha résista. Elle sombra dans une marginalité totale mais ne céda jamais aux propositions des créatures du Mythe.
Elle vécut comme une routarde, effectuant des petits boulots, dealant à l’occasion, volant de temps en temps. Assez rapidement, elle suivit les grandes transhumances électro, les raves, les free-parties. Elle s’y sentait bien, au chaud dans la techno, le gabber, la hardcore, la dance ou la minimale. Des gens l’aidaient, souvent. D’autres filles ou quelques gars. Mais Martha ne s’attachaient jamais, ne restait jamais en place. Elle fuyait les créatures…
Bientôt, elle se mit même à les combattre. Car Martha avait une connaissance innée des êtres qu’elle croisait. Leurs forces et leurs faiblesses. Elle relata ensuite à Van Helsing sa rencontre avec Elodie, la visite à la mère supérieure Yuna Balsano et leurs ultimes confrontations avec les Profonds et les Mi-Go.
Van Helsing l’écoutait en prenant quelques notes. Quand Martha eut terminé son récit, il remisa son stylo Mont-blanc dans sa poche et demanda :
— Tout cela est assez… Touffu… Embrouillé… On dirait plutôt des hallucinations…
Surtout si les corps redeviennent normaux, à la mort des créatures… Je dois vous avouer que je reste sceptique.
Elodie se redressa d’un coup de rein avec toujours cette énergie de combattante. Elle sortit un flacon de la poche de son manteau et le claqua sur le bloc note de Van Helsing. Le Professeur prit le récipient et observa l’étrange matière fongoïde qui émettait une lueur verte.
— Ce serait donc ça ?
— On en a trouvé sur chacune des bestioles. Et Martha se rappelle que son père en
possédait tout un stock. Dans une sacoche de cuir.
— Je crois reconnaître cette matière… Mais elle n’a rien à voir avec votre prétendu
Mythe.
— Je vous le confie, faîtes le donc analyser et faîtes vous une opinion.
— Très bien. En tout cas, même si je ne n’arrive pas à admettre totalement votre histoire.
Je vais tout de même vous aider, en souvenir de mon père.
Les deux femmes parurent soulagées. Elodie se détendit tandis que Martha continuait à gober les pilules. Le Professeur proposa à Elodie de se rendre à l’étage, dans le laboratoire de James Citrin. Le mercenaire inventeur pourrait sans doute lui procurer quelques armes. La jeune femme émit un sourire sans joie et en quelques mouvements se dota de ses poings cloutés. Van Helsing admira l’objet et commenta :
— Une belle pièce assurément. Discrète et mortelle. Mais je vous réitère mon offre.
James saura les améliorer. Quant à vous mademoiselle Boucher, je vous invite à prendre un peu de repos dans la salle verte, mon butler vous y mènera.
Pendant que la jeune chasseuse se dirigeait vers le labo et que son majordome revenait pour guider Mademoiselle Boucher jusqu’à la chambre verte, le Professeur se rendit dans un recoin de sa bibliothèque obscure.
Il actionna un mécanisme discret qui fit pivoter une commode blindée encastrée dans le mur. Il se baissa et entra un code complexe qui eut pour effet de déverrouiller le premier tiroir qui s’ouvrit en chuintant et en libérant quelques volutes d’azote. Le gaz servait à protéger les papiers secrets de son père de l’outrage du temps et des insectes. Il fouilla rapidement parmi les cahiers avant d’en retirer un petit carnet rouge sur lequel était marqué, Oldbury on Severn, dossier Glaaki. Le Professeur réprima un léger frisson et se lança dans une rapide lecture des notes paternelles.
Celles-ci corroboraient les paroles de Martha Boucher.
Fragment VI
Londres : 13 juillet 2006 : 12 heures 45.
James Citrin se tenait dos à Elodie. C’était un homme massif dont le corps semblait tendre une grande blouse blanche à la limite de la rupture. Il portait une paire de gants renforcés ainsi qu’un grand masque de soudeur. Pour l’heure, il vérifiait le mécanisme d’une sorte de grand bazooka doté de deux tubes lance-roquette. Il lui fit signe de s’installer à côté, sur une chaise rudimentaire.
Quand il eut terminé, il reposa précautionneusement son arme et déclara d’une voix déformée par son masque :
— Désolé, je dois finir ça. On ne rigole pas avec les charges à uranium appauvri.
— Vous pouvez vous mettre à l’aise, vous savez.
— J’évite de m’exposer inutilement. Interpol est toujours à mes trousses.
— J’ai l’air d’un flic, d’après vous ?
— D’une très très bonne flic, oui. Une spécialiste de l’infiltration, par exemple. Hugo
vous fait confiance, je vais donc vous apporter une aide logistique. Mais moi, je ne vous connais pas.
— Du style votre pétoire, là ?
— Elle est déjà réservée. Pour un de nos chasseurs.
— Du gros gibier…
— Oui, il va faire dans le dragon, je pense.
— Vous déconnez, là ?
— Je ne déconne jamais avec un obus perforant M829.
Elodie promena son regard dans le laboratoire qui tenait tout aussi bien de l’armurerie d’un camp retranché. Il y avait des râteliers complets d’armes semi-automatiques, des grenades de formes diverses alignées dans des armoires en plexiglas, des rangées d’étoiles de jets, des armes blanches, des revolvers, des mines…
— Bon, mademoiselle Charmant, que voulez-vous ? D’après votre style, je vous sens
plutôt axée corps à corps, me trompe-je ?
Elodie montra ses poings cloutés au mercenaire qui siffla d’admiration.
— Jolie breloque. Approchez. Passez-moi une de vos pointes. Mmm… de l’acier
chirurgical. De si jolies mains méritent mieux.
Citrin prit la pointe et la passa sur un scanner volumétrique avant de se diriger vers un supercalculateur placé au fond de son laboratoire. Il ouvrit quelques fichiers, dut baisser la tête pour mieux voir l’écran sous son masque de soudeur puis tapota sur le clavier.
— Vous voulez un alliage renfermant de l’argent massif ? Ou des molécules d’aïl ?
— Pardon ?
— Selon le gibier, on reconfigure votre armement. Un monstre, une balle.
— J’ai juste besoin d’un métal solide, le plus dur possible. Et éventuellement qu’il puisse
résister aux acides.
James Citrain réfléchit quelques secondes et déclara :
— De l’iridium, donc. Je vais vous concocter un alliage, 40/40 avec du platine et le reste
sera de l’osmium. La pointe sera creuse, avec un cylindre rempli de mercure, pour accompagner vous coups. Par contre, l’ensemble va gagner en densité et vous devrez vous entraîner un peu… L’iridium, pour votre information, est l’une des matières les plus denses de cette planète, environ 20 kilos pour un cube de 10 cm de côté.
— Effectivement… Va falloir que j’augmente mes charges à la muscu.
— Selon certains scientifiques, l’iridium aurait une provenance extraterrestre, ce métal
pourrait provenir d’une comète tombée sur la région du Yucatan.
— Tiens donc… Ça me rappelle cette nouvelle, Le Temple… Qui commence par un
manuscrit trouvé sur la côté du Yucatan… C’est l’un des textes qui annonce la cité de Celui qui se lèvera de nouveau.
— De quoi parlez-vous ?
— De Lovecraft, une fois de plus. Martha, mon amie, m’a forcé à lire et à relire toutes
ses œuvres.
Le mercenaire interrompit son travail de la fabrication du moule pour les pointes de la chasseuse et dit :
— Ne me dîtes pas que…
— Si, vous avez bien deviné. Nous chassons dans le Mythe…
Elodie lui détailla leurs récentes découvertes et combats contre les créatures du Mythe pendant que Citrin, lançait la fabrication des pièces. Après une heure d’usinage, il offrit une poignée de pointes argentées et vaguement blanches à la jeune femme. Elle le remercia
(A suivre...)
03 février 2009
Nouvelles de Nouvelles
En direct de la salle des machines, précisément, quelques résultats d'Appels à Textes et autres concours. Tout d'abord, une nouvelle de SF, recalée pour "escales 2010", retour sur l'horizon. Pas de regrets et un joli mail de Serge Lehman qui a bien cerné ma tentative un peu old-school, pleine de croiseurs stellaires et de chauffeurs de taxi aliens. J'avais hésité à présenter un texte plus dans l'air du temps "transfictions" and co mais au final mon esprit pervers a glissé vers la Sf humoristique, façon âge d'or. Voici le début...
200 milliards de morts au compteur
A la borne.
Réveil matinal pour le professeur Guy Larteg, membre de l'institut des Ondicules, qui se tenait désormais sur le ponton spatial de la borne de Panama et effectuait les cents pas à côté de sa modeste valise en carbone gris irisé, n'osant guère s'éloigner de son unique bagage. Il jeta un coup d'oeil sur le plot, noir et bosselé, qui indiquait l'heure officielle de l'Empire Waarl. Le Tacot intergalactique n'était pas encore en retard, selon les gros chiffres verts qui défilaient au dessus de la borne, mais dans quelques séquences, le délai maximal serait dépassé.
Le voyage commence mal, pensa le savant en regardant autour de lui. Le ponton avait été construit juste au dessus d'une longue plage de sable fin flanquée de cabanons récréatifs qui s'alignaient, éloignés les uns des autres selon les démocratiques intervalles standards de 2 mètres, accordés aux citoyens loyaux à l'empire Waarl, avec un décalage alternatif. Larteg, du fait de son passé militaire dans la coalition terrienne, et de ses prises de positions, tant passées que récentes, avait juste eu une autorisation pour un chalet de base localisé dans la banlieue de Buenos Aires. Un secteur situé à la lisière d'une gigantesque usine de recyclage d'ordures civiles en provenance des colonies Waarl lunaires. Ses voisins étaient bien évidemment des vétérans comme lui ou bien des jeunes gens ayant produits des oeuvres séditieuses sur le Blocom, un réseau local terrien d'échange d'informations, fortement modéré par quelques fonctionnaires humains inféodés aux maîtres de Zamporian.
Il s'éloigna de sa valise de quelques mètres pour mieux détailler l'unique silhouette humaine à évoluer à l'horizon, à côté d’un cabanon. Juste une ombre qui semblait creuser le sable à l'aide d'un long instrument qui brillait sous le soleil naissant. Un prospecteur de reliques ou peut-être un simple voyeur intrigué par la présence matinale du savant.
Nerveux, Guy Larteg retourna bien vite se poster à côté de son bagage et commença à triturer sa longe veste sombre et spongieuse, résistant à l'envie de sortir son Blocom pour appeler la société de spatiotaxis et ainsi mettre quelques Waarl dans un embarras commercial.
Mais alors que ses doigts se refermaient sur la forme ovoïde de son Blocom, la sirène caractéristique de l'arrivée de son véhicule fit vibrer l'air environnant.
Levant la tête, le savant terrien aperçut le ventre éraflé et jaunâtre d'un massif taxi spatial.
Comme le véhicule amorçait son atterrissage à côté de la borne, Guy Larteg lâcha son Blocom et ramassa sa mallette. Malgré son aversion viscérale envers tout ce qu'avait pu produire la technologie Waarle, il ne put s'empêcher d'admirer les lignes à la fois courbes et massives, les vitres blindées et réfléchissantes, le puissant moteur arrière dont les tubulures émergeaient des flancs cabossés et les tuyères d'échappement qui dégageaient une aura bleutée et aveuglante. La propulsion à baryons. Une découverte qui avait permis aux Waarls de s'étendre à travers les galaxies, puisant leur énergie dans la matière même de l'espace.
Mais en dépit de l'invasion et des contacts désormais quotidiens avec la science de l'occupant, aucun savant terrien n'était encore parvenu à comprendre le fonctionnement du moteur à Baryons. Les Waarls se contentaient de rire aux nez des savants terriens lorsque
ceux ci osaient encore poser des questions sur ce prodige technologique. Comme s'il s'agissait d'une évidence, une information accessible à tous, même aux jeunes enfants.
Larteg détourna le regard avant que les points brillants lui brûlent le fond d'oeil. Il remit sa veste en place, lissa son pantalon crème et attendit, raide, que le chauffeur gare son engin devant lui.
Le Waarl se posa quelques mètres avant et le nez du taxi se stabilisa aux dessus des mocassins recyclés du savant.
De mieux, en mieux, se dit-il en regardant le pare-astéroïde toujours sans tain.
Ne voulant pas passer pour un humain servile de plus aux yeux du chauffeur intergalactique, il sortit franchement son Blocom et composa le numéro du service réclamation de la société de transport. Après trois séquences, le pare-astéroïdes rentra dans son logement tandis que le taxi s'avançait de quelques mètres, plaçant la portière arrière à portée de main du client. Guy Larteg réprima un sourire satisfait et attendit que le chauffeur baisse la vitre de sa portière.
Le Waarl ressemblait aux autres Waarls, une carcasse massive pesant environ 200 kilos, plus large que haut, doté d'une bedaine à paliers qui jaillissait d'un débardeur jaune vif et maculé de tâches graisseuses. Sa peau était rouge brique, velue et couvertes de durillons sombres. Son visage était rond, compact. Une paire d'yeux entièrement noirs, sans pupilles ni iris, s'agitaient au dessus de sa large bouche sans lèvres. Comme beaucoup de Waarls ses mâchoires puissantes s'activaient sur un cube gros comme un poing humain, luisant et sombre. Une de leurs friandises, dure comme le caillou et dégageant des odeurs peu engageantes de créosote et de méthane. Avec un accent Waarl à trancher à la lame mono, le chauffeur maugréa :
— Ça dérange pas, le petit m'sieur, si je termine mon Okol, au moins. J'ai pas encore mangé moi. Foutues courses du matin !
Le savant grimaça et voulut ouvrir la portière arrière, pour monter à bord au plus vite. Ne pas perdre de temps. Mais la poignée résista. Le Waarl éleva le ton :
— Wo ! wo ! Il est pressé le petit m'sieur. Faudrait déjà que ça soit le bon client...
Larteg présenta son Blocom au chauffeur qui de son côté avait dégainé un lecteur ayant la forme d'une simple poignée. Il contrôla les données qui s'inscrivirent dans le cube de contrôle du tableau de bord et libéra la portière arrière en commentant :
— Ah ! C'est une course au long cours. C’est mieux, là.
Le savant acquiesça et voulut poser sa valise sur la banquette mais le Waarl l'arrêta de sa pogne massive :
— Wo ! Wo ! C'est pour le coffiot ça, mon bon m'sieur.
— Ce ne sont que des affaires personnelles.
— Ecoutez, je me fous de ce que vous trimbalez là dedans. Des trucs de terriens, hein, des fétiches, des babioles, votre stock de double-6 ou même un foutu livre, c’est pas mes Okols, simplement, vous posez pas votre chose sur ma banquette. Elle est neuve !
Piqué au vif, Larteg se fit violence et reprit sa valise avant de la déposer avec une délicatesse ironique sur le plancher de son taxi. Le Waarl ne réagit pas. Ils ne connaissaient pas ce type de subtilité, ou alors ils s'en moquaient, émanant de créatures aussi dérisoires et sous évoluées que les terriens.
Il s'installa ensuite, prit un peu ses aises et ferma son ceinturon de stase. Le Waarl ricana :
— Commencez pas à vous faire des noeuds dans le ventre, on n'est pas encore passé dans la courbe.
— Je préfère prendre mes précautions.
— Eh, c'est votre premier voyage ?
Le savant hésita puis finalement déclara :
— Non, j'ai sauté sur Proxima, voila plus de trente ans. J'ai pris la courbe dans le "Foudroyant".
— Vétéran alors ? Bon... Je préfère en fait. Ceux qui n'ont jamais pris la courbe ont tendance à s'oublier sur la banquette, au moment du saut. Remarquez, je m'en fous, si vous me laisser un "petit cadeau" dans mon tacot, ça débite votre compte automatiquement, comme le prévoit l'alinéa K.G77 de nos conditions générales.
— Chauffeur délicat et qui aime bien mettre ses passagers en confiance…
— Eh, c'était un compliment, ms'ieur. Bon laissez votre container là, ça ira. Pas la procédure mais bon... C'est quoi votre destination ?
— Zamporian.
— Ha la capitale stellaire, la beauté suprême des 100.000 mondes. Mais ça va vous côuter Okol, ça mon bon ms'ieur.
Larteg, excédé se gratta la nuque et répliqua sèchement :
— Tout a été réglé avec votre centre financier. Débit direct de votre compteur, sur mes avoirs bancaires, en temps réel.
— Permettez que je contrôle, répondit le Waarl en contactant sa société. La figure affreuse d'une Waarl femelle apparut dans le cube central. Larteg ne fit aucune différence entre l'opératrice spatiale et son chauffeur, même bouille ronde, sans charme, massive. L'unique différence était que chez les femmes Waarl les durillons l'emportaient sur les poils. De pures beautés intergalactiques, en somme, se dit Larteg en gloussant discrètement.
— Un truc vous gêne, trop d'oxygène ? Le mélangeur d'atmosphère déconne un peu sur ce modèle, le Vroolenbür. De mon côté, c'est bon, méthane et carbone bien dosé, et à côté pour mon petit Ienac chéri, j'ai forcé sur la silice.
Le savant s'emporta :
— Ne me dîtes pas que vous êtes un de ces chauffeurs avec...
Et comme pour lui apporter une réponse prompte et directe, un animal pâle doté de quatre pattes, dont le visage ressemblait à un groupe de sangsues accrochées à un bout de viande mis à nu, se tourna du fauteuil passager avant et émit un glougloutement obscène qui souleva le coeur du savant subitement furieux :
— J'avais pourtant bien précisé sans Ienac ! Le contrat était parfaitement clair ! Ces êtres sont révoltants.
— Allons allons, c'est tout mignon, tout gentil et ça mange les durillons. Cuulree est un amour. C'est une femelle, je préfère vous prévenir. Elle est susceptible.
— Bon, je refuse de faire le trajet dans ces conditions. Contactez votre copine et appelez-moi un de vos collègues.
Le Waarl poussa un profond soupir et dit :
— Comme vous voulez, mais on ne rétrocède rien sur les compteurs.
Le savant eut une poussée d'angoisse et avança la tête entre les deux sièges pour détailler le nombre rouge qui s'inscrivait dans le coin droit du cube. Sainte Terre ! La course atteignait déjà une vraie fortune, le prix d'un cabanon de 4 m² dans un secteur à pollution modérée. Ce taxi avait du venir de l'autre bout de la galaxie pour afficher un compteur pareil.
— Mais vous arrivez d'où ?
— J'étais à côté, Betelg' quoi. J'ai une station spatiale secondaire vers l'anneau de Kessel. Mais c'est le tarif, hein. C'est mon approche, ça ms'ieur. Sinon vous pouvez attendre à la borne... Mais un taxi intergalactique qui dépose quelqu’un ici c'est plutôt rare. Enfin, c'est vous le client.
[à suivre, ici ou ailleurs]
Une nouvelle retenue pour un Appel à Textes chez "Actu SF", de l'Urban Fantasy avec des fées dedans. La mienne est de ces fées d'after, nouvelle assez brêve avec punchline et un titre bien moisi comme j'aime. Voici la première page. A paraître, bientôt...
Fée des râles
1. brume verte
Certaines choses du passé disparaissent le long de l’histoire, puis finissent par revenir. L’absinthe par exemple. La fée verte, logée au creux de ce grand verre, avec le sucre en équilibre dans sa passoire d’argent. Le serveur allume le petit cube blanc qui se met à bouillir, caramel liquide, avant de s’écouler jusqu’à l’alcool trouble.
Encore un verre. Absinthe suisse, à 75°. Plutôt amère, subtile malgré sa puissance alcoolisée. Toujours monter en degré, disait un vieil ami disparu. Je regarde mon sous-verre avec les notes qui s’empilent, coincées sous la publicité plastique pour une marque de bière. Encore une soirée bien déchirée.
Boire en solitaire pour occulter ma vie en spirale adulescente. Je déteste ce mot. Synonyme d’immaturité, de fuite en avant. Mais ma dernière copine m’a affirmé que l’adulescent type détestait ce mot, un peu honteux. Refus de grandir, collectionner des figurines mangas, conserver ses vieux comics, passer ses nuits devant l’écran de son ordinateur ou se brûler jusqu’à l’aube en night club.
J’avalais la fée verte à petites gorgées tout en observant le comptoir, plutôt long et mordoré, couvert de verres vides ou pleins, de mains qui s’ébattaient. J’étais au fond d’un de mes rades de prédilection. Décor néo-gothique, fresques cyber violentes à l’aérographe sur les murs et une clientèle qui mélangeait avec subtilité les habitués du cru et les branchés friands d’ambiance un peu freak mais au fond tranquille.
Pas grand monde, ce soir. Milieu de semaine. Quelques étudiants, des jeunettes à couettes et collants à rayures, un vieux pochard… Et puis dans le coin droit, assise sous le buste en plâtre représentant Howard Philips Lovecraft, je la vis…
Jeune blonde choucroutée vêtue d’une robe verte destroy et de bas bicolores. Un look bizarre mais bien dans le ton du bar, entre lolita et fetish. J’étais en pleine descente dans le trou noir de l’alcool, le moment où la vision se rétrécit, où les sons s’amollissent, juste avant la plongée dans le coma bienfaisant, sans rêve, sans idées noires.
La jeune fille me regardait de ses larges yeux bleus encerclés de traînées noires et charbonneuses. J’avais également du mal à détacher mon regard, frappé par l’ivresse émergeante. D’un doigt oscillant je commandai mon ultime verre, un cocktail nommé « Tremblement de Terre », composé pour moitié d’absinthe et de cognac. Une sorte d’horreur terminale mais qui passait étrangement bien. Les deux alcools donnaient l’impression de s’annuler. Cul sec ! Je payai puis essayais de me lever. J’avais les yeux qui se fermaient et j’eus une perte d’équilibre.
Je me serais rétamé si la petite blonde en vert ne s’était pas précipitée pour me prendre par la taille.
Et une première critique, négative, sur le Tacot D'Elsa Lambiek.
http://serialecteur.canalblog.com/archives/2009/02/02/12337955.html
Quelques autres AT en ligne de mire avec celui de la Volte/Ligue des droits de l'homme, pas si évident, juste une trame de départ, quelques images et deux autres AT lancés par Rivière Blanche.
20 janvier 2009
MORT DANS LAME (3 ème extrait)
Toujours en quête d'un éditeur, pour ce tapuscrit de Fantasy Héroïque, en voici un troisième extrait...
(la belle illustration est de Jeff Solmon et concerne en fait un autre projet...)
Chapitre IV
Les trois reliques
Rappelons le principe de la Cente. Cet impôt impérial varie de 1 centième à 1 dixième des possessions du peuple. Chaque région dispose de son Centeur, qui détermine la part de l’impôt en fonction des récoltes, des événements divers survenus dans l’année, des besoins des légions Kreüzes… Mais toujours dans cette limite, entre le centième et le dixième, jamais plus. Les Centeurs disposent de leurs propres hommes d’arme. Une armée parfaitement entraînée et bien équipée dont les membres arborent des casques lisses, simplement percés de quelques trous pour les yeux et la respiration. Cette armée anonyme est de plus uniquement composée de volontaires régionaux qui font également office d’espions pour le compte de la Cente.
Galvius : Ecrits sur l’Empire, an 288.
1.
Le paladin se leva juste à la fin de la nuit. Sans faire de bruit, il revêtit quelques éléments d’armure, ramassa son arme, les effets pour se protéger du froid et se rendit au dehors. L’air était juste frais et un vent paisible agitait les rangées d’oliviers. Pacem fit quelques moulinets avec Mort dans Lame. Ses jambes avaient beau le trahir de temps à autre, son poignet demeurait souple et ferme. La lame draconique sifflait autour de lui tandis qu’il effectuait des attaques de taille oblique.
Pacem avait passé des décennies à combattre pour Galvius et l’ordre de l’Infant-Dieu. L’épée Mort dans Lame avait exterminé son comptant d’ennemis de l’empire, autant extérieurs qu’intérieurs. Complots déjoués, pillard repoussés. Des Gleïrgs sauvages terrifiant les régions nordiques avaient été massacrés, tout comme des nécromants à demi-fous ou des nobles corrompus. Le contact de la poignée ainsi que le poids de l’acier magique le rassurait un peu. Ce débarquement solitaire sur la redoutée île du Regel serait peut-être son dernier exploit. Mourir sous les coups des primo-goules ou s’endormir à jamais au creux de la chaise des ancêtres. Quelle différence, en vérité ? Sa vie n’était plus qu’une longue attente, de toute manière. Repousser doucement la mort, de quelques jours, de quelques heures. Continuer, juste pour l’ordre et l’Infant-Dieu.
Vivre uniquement par devoir.
Anselme Pacem remit sa flamberge dans son baudrier dorsal et remonta sur son destrier de guerre. Il chevaucha à vive allure et retourna vers l’embarcadère où il retrouva Cefào. Le vieux marin fumait sa pipe, assis sur un tas de cordes. Deux Serdes, âgés et massifs s’occupaient de monter les voiles. Ils étaient armés d’arbalète de poing dont les carreaux se terminaient par des barbelures et des pointes vicieuses. Pacem fit monter son destrier à bord et confia le Krelt à Cefào qui releva un de des sourcils broussailleux :
¾ Il pourrait être imprudent de confier une telle fortune à une bande de malandrins serdes comme nous-autres.
¾ Un Krelt pour m’amener là bas et un autre pour revenir me chercher, le jour suivant.
Le marin faillit s’étrangler en inspirant une bouffée de tabac odorant.
¾ Vous venez d’acquérir trois âmes serdes, messire « marchand » ou qui que vous soyez.
Le paladin se posta à l’avant du navire et dégagea le pommeau et la garde ouvragée de son épée. Il sentit les regards des marins peser sur lui, mais les vieux Serdes gardèrent le silence tout en manoeuvrant pour sortir de la baie. Le trajet fut aussi agréable qu’à leur venue sur Longue île. Brise légère, mer calme. Ils croisèrent de nombreuses embarcations et les marins s’envoyaient des signes de la main ou agitaient des carrés d’étoffe de différentes couleurs. Sorino lui avait appris, quelques années auparavant, les codes en vigueur. Jaune et rouge indiquait le courant dominant, le bleu signifiait qu’un navire de la Cente effectuait une ronde dans les parages, le mauve indiquait la présence de pirates, le vert était un simple salut. Le carré noir n’était jamais utilisé. Il signifiait que le navire faisait route vers l’île du Regel et que les frères côtiers pouvaient d’ores et déjà le considérer comme perdu, corps et biens. Sans se retourner, le vieux paladin demanda à Cefào :
¾ Vous n’agitez pas le carré funèbre ?
¾ Vous connaissez bien les Serdes, messire. Mais si ça ne vous dérange pas, nous préférons garder le carré noir à sa place, au fond de la cale.
Pacem sourit à l’horizon et remarqua les changements qui survenaient alors qu’ils descendaient toujours un peu plus au sud. Le bleu se teintait de nuages sombres et allongés qui croisaient très haut dans le ciel et l’air s’était également rafraîchi. Les marins enfilèrent des bonnets et Cefào en offrit un au paladin qui dut bien vite s’en coiffer tant ses oreilles commencèrent à ressentir les rafales glacées. Le soleil disparut bientôt derrière une masse nuageuse qui avait surgit de nulle part et qui posait, sur la mer, une ombre mouvante.
Pacem entoura ses chausses de bandes puis enfila d’autres chausses en peau de bête, de même, il passa une pelisse sur son manteau et dégagea le symbole sacré de l’Infant-Dieu de sa cuirasse. Les marins saisirent de longues gaffes et se postèrent chacun sur un côté, scrutant les eaux de leurs yeux noirs. Puis brusquement, celui de tribord lança sa gaffe et s’appuya dessus de toute ses forces pour repousser un énorme bloc de glace dérivant.
Cefào rangea sa pipe et cracha dans sa barbe emmêlée :
¾ Nous arrivons, messire Prodius, vous pouvez déjà prendre votre rapière.
Le paladin s’exécuta tandis que la forme de l’île du Regel émergeait des nuages qui rasaient la mer de Bisagne. Il s’agissait d’un pauvre îlot, décharné, qui se dressait de toute sa hauteur au dessus d’une mer gelée. La pierre noire était couverte de remblais neigeux et le verglas recouvrait une végétation noircie mais dense.
Horrible prodige froid au milieu d’un océan plutôt clément et tempéré. Les Serdes se signèrent. Chacun priait un culte différent. Pendant que les deux marins écartaient les blocs de glaces, toujours plus gros et plus nombreux, Cefào tentait de manœuvrer à la godille tout en s’efforçant de repérer une bonne crique dans la banquise. Après quelques errements, le vieux marin réussit à approcher son embarcation d’un promontoire de glace qui semblait suffisamment épais. Ses deux aides avaient planté leur gaffe sur la banquise pour se stabiliser du mieux possible. Pacem les salua et effectua un léger saut. Il grimaça quand son pied droit glissa mais parvint à rester debout en s’aidant de son arme qu’il avait plantée dans le verglas crissant.
Les Serdes lui crièrent subitement quelque chose mais Pacem ne comprit pas leur message. Il se retourna pour voir une bourrasque violente emporter le navire de Cefào par delà la masse nuageuse, loin de son regard.
Le paladin remonta sa pelisse et tenta d’avancer sur la banquise. Le vent lui gelait les os et il se mit bientôt à ahaner sous l’effort. Pacem effleura sa roue de bois et pria l’Infant-Dieu de lui donner la force de traverser la crique de glace. Une chaleur douce s’infiltra dans ses articulations grinçantes et lui permit de rallier le cœur de l’îlot sans mourir de froid.
Sa bouche et son menton se couvrirent rapidement de de gel et des gouttelettes de verglas se formèrent sur ses jambes, entre les bandes de cuir et la fourrure de ses bottes. Il fit craquer ses doigts pour se débarrasser des petites stalactites et avança encore, Mort dans Lame en position de garde basse.
Au sommet des rocailles enneigées, il remarqua une haute tour carrée, entièrement noire, sans meurtrières ni aucune marque distinctive. Pas de bannière ni de drapeau, aucun bas-relief, juste des pierres noires et lisses, parfaitement imbriquées les unes aux autres. Une sorte de gigantesque pierre tombale de basalte dressée vers les nuages.
Le paladin perçut un mouvement soudain, sur sa droite. Il pivota et repéra les trois primo-goules. Ces dernières s’étaient dissimulées derrière quelques bosquets situés à une douzaine de toises de la banquise. Curieusement, il semblait que la glace et le gel n’atteignaient que certaines parties de l’île. Une forêt luxuriante se déployait derrière une passe gelée.
Les primo-goules étaient des femelles, juste vêtues de pagnes et de peaux de bête. Grandes mais voûtées, d’une musculature impressionnante, dotées de longs crocs, de visages velus et hirsutes. Leurs longs bras terminés par des mains griffues tenaient des troncs d’arbre arrachés. Elles grognaient et semblaient observer Pacem qui leur montra l’éclat de Mort dans Lame, de façon à les tenir à l’écart. Les créatures bestiales se redressèrent quelque peu et émirent des cris rauques à l’adresse de l’homme à la flamberge. L’une d’elles donna un coup de massue sur le sol sableux.
Le paladin se dit qu’il aurait des difficultés face à ces trois êtres, malgré la bénédiction de l’Infant-Dieu et la puissance de Mort dans Lame. De même, en combattant sur un sol gelé, il risquait une chute fatale. Il se concentra, prit son épée dans une seule main et étendit l’autre vers les primo-goules en priant.
Pacem avait décidé de frapper l’air juste devant les bêtes. Depuis l’attaque du palais, il savait qu’elles résistaient à ce type d’attaque. Mais sa manœuvre était simplement destinée à les impressionner.
Dans un bruit mat et puissant, les bosquets ployèrent sous le pouvoir de l’Infant-Dieu et l’herbe haute se courba comme écrasée par une sphère invisible. Les primo-goules, privées de leur couvert végétal, se mirent à glapir et s’enfuirent vers la forêt profonde, effrayées par la magie du vieil homme.
Rasséréné, le paladin décida d’avancer vers la tour de basalte. Après avoir fouillé les rochers face à lui, il trouva un chemin sinueux et escarpé. Il s’y engagea et commença son ascension. Le paladin progressait lentement, s’aidant de son épée pour s’équilibrer, posant ses chausses humides et glacées sur les affleurements rocheux, évitant d’évoluer sur le verglas. Pacem dut s’arrêter à de nombreuses reprises, pour se reposer, reprendre son souffle, enlever les plaques de gel qui couvraient son corps, ou prier l’Infant-Dieu pour guérir ses engelures.
Alors qu’il poursuivait sa périlleuse ascension vers la forme sombre, il entendit bientôt des bruits feutrés et réguliers venant des hauteurs.
Le paladin leva la tête et une lourde forme sombre fondit sur lui.
Pacem se jeta sur le côté gauche, évitant à l’ultime instant, la charge aérienne du monstrueux cauchemar ailé. La bête, noire de peau, était aussi grande qu’un cheval. Elle était dotée de larges ailes membraneuses s’articulant sur un corps maigre et squelettique recouvert de soies et d’une gueule effrayante. Elle possédait des yeux ronds et blancs, exorbités, des joues creuses et des mâchoires immenses garnies de longues dents jaunes et plates. Les membres du cauchemar ailés étaient terminés par trois doigts épais et un ergot acéré surgissait de ses jarrets. Le paladin perçut le raclement de l’ergot sur le flanc de sa cuirasse. Sans cette dernière, l’affreux animal lui aurait lacéré les chairs voire transpercé un rein.
La bête se posa rudement, quelques coudées derrière, s’arrachant quelques parcelles de peau sur les rochers de l’étroit sentier. Une attaque enragée, presque suicidaire. Dans un sifflement rauque, elle fit volte face tandis que le guerrier de l’Infant-Dieu se replaçait dans son axe, Mort dans Lame pointée devant lui, prête à réceptionner une nouvelle attaque.
Le cauchemar ailé bondit mais ne chargea pas, il se contenta de pivoter à nouveau, balayant l’air froid de ses ailes filandreuses. Les grandes ailes étaient terminées par des petits crocs osseux et projetèrent le paladin contre les pierres du passage. Pacem avait tenté de porter un coup contre la bête, mais sa lame n’avait fait que lacérer l’aile noire sur une bonne longueur augmentant la fureur de l’animal.
Ce dernier replia son aile blessée et tenta de balancer une violente ruade dans le poitrail de sa proie. Mais Pacem avait anticipé son mouvement et avait dévié le coup avec Mort dans Lame. Profitant de la force d’inertie, Le paladin contre-attaqua aussitôt. Il effectua deux mouvements de taille en oblique et finit par toucher la cuisse arrière gauche du cauchemar ailé. Le sang jaillit avec force de la plaie béante et s’en alla rougir la neige environnante. La bête hurla tout en se retournant et porta des assauts brutaux mais désordonnés, coups de gueule, coups de pattes, ergots en avant. Le paladin para les coups furieux puis frappa du pied sur l’aile blessée du cauchemar. L’animal émit un nouveau cri de douleur et se retourna par réflexe.
Pacem leva Mort dans Lame à deux mains et l’abattit vers l’encolure du monstre ailé tout en orientant le pommeau de façon à déclencher le pouvoir de l’épée. La lame draconique pénétra dans la chair et trancha l’encolure décharnée du cauchemar, d’un seul coup, repoussant au loin la tête allongée et caquetante. Le corps fut également projeté dans le sens opposé, buta contre la paroi rocheuse mais resta debout quelques instants. Le cadavre décapité bougea une patte avant de s’effondrer sur le sentier verglacé.
Après avoir planté sa fidèle flamberge dans la neige ensanglanté, Pacem s’appuya sur la garde pour reprendre sa respiration. Le sang battait à ses tempes et il respirait avec peine. Il dut prendre quelques minutes de repos avant de reprendre son arme pour terminer son ascension, les yeux rivés vers le ciel. D’autres formes noires s’ébattaient dans les nuages, encore des cauchemars ailés, mais aucun autre monstre volant ne fondit vers lui.
Il put ainsi venir à bout de son escalade sans subir de nouvelle attaque et se présenta bientôt devant la grande tour, carrée et imposante. Après une dernière prière, il fit sauter un loquet en métal et pénétra dans une pièce plongée dans l’obscurité.
07 janvier 2009
MOISSON NUMERIQUE
Réception, ce matin, de la nouvelle version des "RESIDUS", compilation de nouvelles noires. Un couverture plus classe, en couleurs et un texte corrigé, mieux mis en page et quelques fautes en moins. Donc si ça vous branche, c'est dispo ici ou sous la rubrique boutique.
http://www.blurb.com/bookstore/detail/513358
Ce système est tout d'abord idéal pour une première version "privée" d'un texte, une forme livresque à corriger. De quoi tester "en volume" et proportions un tapuscrit.
Ensuite, ça permet des micro-tirages. Quel éditeur se risquerait à éditer des nouvelles trash/polar ou les souvenirs brumeux d'un clubbeur alcoolisé ? On peut faire exister, même confidentiellement un texte. Ceux qui le veulent, le prennent, pas de stocks inutiles, pas de réel risque financier.
Des textes un brin ésotériques, qu'il faut désormais traquer sur le net, des textes de réseaux (courants, trubus, musiques), avec ou sans promo. Cf le dernier bouquin de Jean Louis Costes, auto-produit, vendu à 1000 ex par pub Facebook/Myspace sans passer par les circuits classiques. Par contre, il faudrait que je me remette à FaceBook and co mais je dois avouer que ça me soûle prodigieusement même si l'idée d'une sorte de méta-bibliothèque invisible et/ou dormante me titille.
Zéro censure, juste ses propres choix. Possibilité également de balancer du texte brut, pas lissé, pas (auto)modéré.
Big in Japan ! En me balladant un peu, je suis tombé sur cet étrange site à l'habillage morbide, consacré à une brochette d'auteurs noirs français.
http://luj.g.ribbon.to/html/auteurs_fetis.html
Découvert également le blog d'Antoine Chainas, foutrement intéressant, avec sa poésie à l'acide et ses dossiers sur quelques courants d'écriture comme la porn/SF ou le gothique sudiste.
http://zymansky.over-blog.com/
Le lit de Béton , cité dans une liste de livres se déroulant à Londres, sur ce blog. J'ai un peu de mal à voir Dortman en guide touristique mais bon...
http://yspaddadenpenkawr.over-blog.com/pages/Londres_par_les_livres-660109.html
Lu aussi quelques commentaires positifs sur mes nouvelles (Toa-Tié ou Ostenberg), la nouvelle, ce genre presque invisible et pourtant !
Sinon, quelques info sur les pages ou les octets qui s'entassent. La chute de l'@telier de presse m'a un peu coupé dans mon élan pour faire la suite du "Coeur Inachevé", mais j'ai repris le texte et j'avance pas mal, j'écris dans les Macdo et même le métro. C'est donc possible avec un ultra-portable et un peu de musique dans les oreilles. La ligne 13 étant assez idéale pour s'immerger dans l'ambiance cyberpunk d'une mégapole mondiale souterraine ! 
Et toujours des tapuscrits envoyés chez les éditeurs de Fantasy pour "Mort dans Lame".












