Dernier segment de la trilogie de nouvelles pirates / Jack l'éventreur (Noces de bois/Derniers pas dans la brume/La Boîte Rouge) pour un futur coffret illustré par Marc Lizano. Une première version était parue dans "Contes à Rebours", la revue rennaise de textes et d'images. En voici le début.

LA BOITE ROUGE polly2

Si vous pensez que Whitechapel ressemble toujours à un dédale de rues brumeuses et puantes s'entrelaçant autour de quelque monstrueux mystère, vous risquez fort d'être désappointé lorsque vous viendrez y traîner votre carcasse de voyeur. Oubliez Jack l'Eventreur, le bruit de ses pas sur les pavés, le froissement des jupons de la prostituée coincée contre un mur sale. Laissez tomber les images du style: éclair du rasoir dans la nuit, fiacre qui fend le silence tiré par un trio de chevaux ténébreux, visage barbu aux yeux luisants penchées au dessus d'un caniveau sanglant.

Je vis à Whitechapel et je peux vous assurer que cette sarabande de clichés grotesques est à effacer de vos esprits gorgés de mauvais films italiens et de romans d'épouvante aux effets faciles. Jack et ses meurtres abjects font partie du passé. Tout comme nos bonnes vieilles cabines téléphoniques écarlates qui tendent à disparaître de la capitale. Elles sont graduellement remplacées par des cabines Mercury, plus modernes, en verre fumé et plastique jaune ou vert selon qu'elles fonctionnent à carte ou à pièces. D'un certain côté, c'est dommage de voir partir les antiques boîtes rouges en métal. Elles constituaient un peu la marque de Londres, avec les autobus à impériale et nos taxis noirs. Mais elles ont fait leur temps et la nostalgie doit céder au progrès. Enfin, c’est mon avis. Notre passé se perd. Il se désagrège comme les images gothiques qui collent encore à Whitechapel. Pourtant, il n'y a plus de Jack. Il a disparu tout comme nos cabines. Enfin, presque...

Ce qui m'amène à ce jour funeste du 6 avril de l'année en cours.

Je venais de quitter l'hôpital et me rendais d'un pas vif mais coupable en direction d'une petite rue, située en bordure du parc dont la partie gauche renferme un vieux cimetière juif. Le seul détail un rien morbide qui a le don d'attirer les visiteurs étrangers venus dans ce quartier pour y sentir la trace de l'éventreur. Car le reste est d'une banalité à pleurer. La rue principale est balisée par les même boutiques qu'ailleurs. On y trouve des magasins de vêtements tenus par des Indiens, des restaurants plus ou moins insalubres, une succursale Citroën et même une grande maison abritant une secte d'Hare Krishna. Ce jour là, les pubs drainaient leur lot de soiffards et une foule bien disciplinée se croisait sur les trottoirs dans l'indifférence la plus totale. C'était une autre de ces fins de journées londoniennes fraîchement ensoleillées et la scène aurait pu se dérouler dans n'importe quel quartier, que ce soit à Kilburn ou à Finchley Road.

Le ciel était rouge, simplement traversé par quelques longs nuages transparents comme des dessous de dentelle. Les immeubles qui m'entouraient prenaient ainsi une teinte orangée, presque sanguine. Je vérifiai que personne ne me suivait et accélérai le pas. Ma mallette de cuir se balançait à mon poignet et, après y avoir jeté un rapide coup d'oeil, je me mis à sourire. Car je sais ce que vous auriez pensé si vous m'aviez aperçu surgir de l'hôpital. Ma haute stature, mon costume sombre et bien coupé ainsi que mon visage anguleux au front fuyant avec ma bouche rouge surgissant d'une barbe fournie, vous auraient immédiatement fait penser à ce vieil assassin qui terni encore l'image de notre quartier, un siècle après ses derniers méfaits.

Vous êtes véritablement grotesque, vous savez ! Ce n'est pas ma faute, si je suis médecin, si je travaille précisément à Whitechapel et si je ressemble vaguement à l'image d'un psychopathe victorien. Réveillez vous ! L'hôpital dans lequel j'occupe un poste assez important est totalement différent des endroits que vous avez pu voir dans des films comme Elephant Man

ou Le docteur et les Assassins. Vous avez peut-être lu la description de cet hôpital dans quelque ouvrage de Robert Bloch. Mais je peux vous assurer que celui ci s'est considérablement modernisé. On y a ajouté de nombreuses ailes et on y traite les cas les plus difficiles à l'aide d'appareils hautement sophistiqués. Les autopsies se font au laser et scanner. Des ordinateurs nous assistent dans notre travail. Il est bien loin le temps du charcutage hasardeux, pratiqué par des médecins en redingotes à la lueur d'une lampe à pétrole.

Le touriste assis dans le parc, à côté d'une tombe, qui me vit passer pouvait bien se faire son cinéma mental sur l'éventreur si ça lui chantait. Tout cela n'était que masturbation gothique et délire macabre.

Je tournai après le coin du parc puis m'engageai dans une ruelle piétonne curviligne flanquée de hautes maisons blanches dont les murs portaient de nombreuses lézardes vertes et sombres. L'endroit n'était guère fréquenté du fait des loyers prohibitifs et seule une bande éparse de squatters fantomatiques occupait encore les bâtisses les moins abîmées. Mais ce n'était pas les maisons qui m'intéressaient.

Mon objectif était la cabine téléphonique située au bout de la rue. Elle semblait surgir d'une sorte de monticule localisé le long de la dernière maison. Il fallait traverser un petit jardin envahi par les ronces afin d'atteindre la boîte rouge.

Vous devez vous demander pourquoi moi, un respectable médecin, j'effectue un tel trajet. Alors qu'il me serait si simple d’utiliser mon portable ou de passer mes coups de fil de l'hôpital. Justement...C'est parce que je tiens à conserver ma réputation de médecin respectable que j'utilise cette cabine. Car protégé par les parois de verre et de métal, je peux appeler des personnes particulières en toute quiétude. Vous savez, dans les hôpitaux, on doit passer par un standard et la curiosité des filles qui s'occupent de faire basculer les lignes n'est plus à démontrer. Ces petites fouineuses ne ratent jamais une occasion de glisser une oreille indiscrète lorsque la conversation devient...Comment dire...Un peu tendancieuse.

Or, passant assez régulièrement des coups de fil à des prostituées, je préfère le faire tranquillement, loin des standardistes. Je vous sens sourire, l'air de dire Ho ! Ho ! Ça commence à se rapprocher de qui-vous-savez. Mais je vous assure encore une fois que l'ombre de Jack a quitté les rues de mon quartier depuis bien longtemps. De plus, je ne suis pas le seul à fréquenter des filles vénales et je ne vais pas me forcer à l'abstinence sous prétexte que je suis médecin et que je réside à Whitechapel ! Enfin !

Je suis donc entré dans la cabine avec l'air du gentleman pressé, en me demandant pourquoi je m'obstinai à jouer cette comédie alors que personne ne marchait dans la rue. C'était juste un réflexe ridicule, lié à toutes ces stupidités sur le péché et la culpabilité.

D'habitude, j'appelle Nikki au 723-1245. C'est une belle femme, relativement fraîche qui offre un éventail de services assez complets et diablement personnalisés. Elle est disponible jusqu'à des heures fort tardives et par chance ce n'est pas très loin. Mais ce soir, j'avais envie de changer, varier un peu ma routine sensuelle. Je regardais donc, avec un intérêt particulier, les autocollants qui tapissaient la paroi du fond ainsi que les cartes glissées à la hâte par un souteneur furtif derrière le bloc métallique du téléphone. Entre des blondes mamelues, des masseuses australiennes et des dominatrices noires, j'avais l'embarras du choix.

Tandis que je réfléchissais en caressant distraitement une carte qui promettait des "Vilaines filles brésilienne méritant une croupe rougies par une fessée luisante et prolongée. Appelez au

221-6824", je remarquai un drôle de sac recroquevillé dans un coin de la cabine. Je le ramenai vers moi du bout de la chaussure et m'ingéniai à en écarter les étranges plissements. A vrai dire, je ne savais pas s'il s'agissait d'un sac ou plutôt d'un vêtement collé par une crasse plus grise que le crépuscule brumeux qui était en train de chasser le soleil couchant. Le temps à Londres est plus capricieux qu'on ne le pense et l'obscurité graduelle dissimulait la majeure partie de l'objet que je venais de faire glisser devant moi. Je me reculai un peu et posai ma mallette contre la petite étagère en acier située à droite du téléphone.

Je me penchai vers le sac.

Appelez ça, une curiosité toute médicale.

http://fr.youtube.com/watch?v=TRM3LO2ZCac